ANTOINE

Pour quoi faire?

HILARION

Pour rétablir l'équilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s'épuise, les formes s'usent; et il leur faut progresser dans les métamorphoses.

Tout à coup paraît

UN HOMME NU

assis au milieu du sable, les jambes croisées.

Un large halo vibre, suspendu derrière lui. Les petites boucles de ses cheveux noirs, et à reflets d'azur, contournent symétriquement une protubérance au haut de son crâne. Ses bras, très-longs, descendent droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent à plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds offre l'image de deux soleils; et il reste complètement immobile—en face d'Antoine et d'Hilarion,—avec tous les Dieux à l'entour, échelonnés sur les roches comme sur les gradins d'un cirque.

Ses lèvres s'entrouvrent; et d'une voix profonde:

Je suis le maître de la grande aumône, le secours des créatures, et aux croyants comme aux profanes j'expose la loi.

Pour délivrer le monde, j'ai voulu naître parmi les hommes. Les Dieux pleuraient quand je suis parti.

J'ai d'abord cherché une femme comme il convient: de race militaire, épouse d'un roi, très-bonne, extrêmement belle, le nombril profond, le corps ferme comme du diamant; et au temps de la pleine lune, sans l'auxiliaire d'aucun mâle, je suis entré dans son ventre.

J'en suis sorti par le flanc droit. Des étoiles s'arrêtèrent.

HILARION

murmure entre ses dents:

«Et quand ils virent l'étoile s'arrêter, ils conçurent un grande joie!»

Antoine regarde plus attentivement

LE BUDDHA

qui reprend:

Du fond de l'Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir.

HILARION

«Un homme appelé Siméon, qui ne devait pas mourir avant d'avoir vu le
Christ!»

LE BUDDHA

On m'a mené dans les écoles. J'en savais plus que les docteurs.

HILARION

« …Au milieu des docteurs; et tous ceux qui l'entendaient étaient ravis de sa sagesse.»

Antoine fait signe à Hilarion de se taire.

LE BUDDHA

Continuellement, j'étais à méditer dans les jardins. Les ombres des arbres tournaient; mais l'ombre de celui qui m'abritait ne tournait pas.

Aucun ne pouvait m'égaler dans la connaissance des écritures, l'énumération des atomes, la conduite des éléphants, les ouvrages de cire, l'astronomie, la poésie, le pugilat, tous les exercices et tous les arts!

Pour me conformer à l'usage, j'ai pris une épouse;—et je passais les jours dans mon palais de roi, vêtu de perles, sous la pluie des parfums, éventé par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes, regardant mes peuples du haut de mes terrasses, ornées de clochettes retentissantes.

Mais la vue des misères du monde me détournait des plaisirs. J'ai fui.

J'ai mendié sur les routes, couvert de haillons ramassés dans les sépulcres; et comme il y avait un ermite très-savant, j'ai voulu devenir son esclave; je gardais sa porte, je lavais ses pieds.

Toute sensation fut anéantie, toute joie, toute langueur.

Puis, concentrant ma pensée dans une méditation plus large, je connus l'essence des choses, l'illusion des formes.

J'ai vidé promptement la science des Brahkmanes. Ils sont rongés de convoitises sous leurs apparences austères, se frottent d'ordures, couchent sur des épines, croyant arriver au bonheur par la voie de la mort!

HILARION

«Pharisiens, hypocrites, sépulcres blanchis, race de vipères!»

LE BUDDHA

Moi aussi, j'ai fait des choses étonnantes—ne mangeant par jour qu'un seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-là n'étaient pas plus gros qu'à présent;—mes poils tombèrent, mon corps devint noir; mes yeux rentrés dans les orbites semblaient des étoiles aperçues au fond d'un puits.

Pendant six ans, je me suis tenu immobile, exposé aux mouches, aux lions et aux serpents; et les grands soleils, les grandes ondées, la neige, la foudre, la grêle et la tempête, je recevais tout cela, sans m'abriter même avec la main.

Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des mottes de terre!

La tentation du Diable me manquait.

Je l'ai appelé.

Ses fils sont venus,—hideux, couverts d'écaillés, nauséabonds comme des charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux, quelques-uns font des ténèbres avec leurs ailes, quelques-uns portent des chapelets de doigts coupés, quelques-uns boivent du venin de serpent dans le creux de leurs mains; ils ont des têtes de porc, de rhinocéros ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le dégoût ou la terreur.