ANTOINE
à part:
Ah! lui aussi?
LE BUDDHA
Ayant vaincu le démon, j'ai passé douze ans à me nourrir exclusivement de parfums;—et comme j'avais acquis les cinq vertus, les cinq facultés, les dix forces, les dix-huit substances, et pénétré dans les quatre sphères du monde invisible, l'Intelligence fut à moi! Je devins le Buddha!
Tous les Dieux s'inclinent; ceux qui ont plusieurs têtes les baissent à la fois.
Il lève dans l'air sa haute main et reprend:
En vue de la délivrance des êtres, j'ai fait des centaines de mille de sacrifices! J'ai donné aux pauvres des robes de soie, des lits, des chars, des maisons, des tas d'or et des diamants. J'ai donné mes mains aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles; j'ai coupé ma tête pour les décapités. Au temps que j'étais roi, j'ai distribué des provinces; au temps que j'étais brahkmane, je n'ai méprisé personne. Quand j'étais un solitaire, j'ai dit des paroles tendres au voleur qui m'égorgea. Quand j'étais un tigre, je me suis laissé mourir de faim.
Et dans cette dernière existence, ayant prêché la loi, je n'ai plus rien à faire. La grande période est accomplie! Les hommes, les animaux, les Dieux, les bambous, les océans, les montagnes, les grains de sable des Ganges avec les myriades de myriades d'étoiles, tout va mourir;—et, jusqu'à des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des mondes détruits!
Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes éclatent, leurs étendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes, lancent par dessus l'épaule les coupes où ils buvaient l'immortalité, s'étranglent avec leurs serpents, s'évanouissent en fumée;—et quand tout a disparu …
HILARION
lentement:
Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions d'hommes!
Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout près de lui, et tournant le dos à la croix, Hilarion le regarde.
Un assez long temps s'écoule.
Ensuite, paraît un être singulier, ayant une tête d'homme sur un corps de poisson. Il s'avance droit dans l'air, en battant le sable de sa queue;—et cette figure de patriarche avec de petits bras fait rire Antoine.
OANNÈS
d'une voix plaintive:
Respecte-moi! Je suis le contemporain des origines.
J'ai habité le monde informe où sommeillaient des bêtes hermaphrodites, sous le poids d'une atmosphère opaque, dans la profondeur des ondes ténébreuses,—quand les doigts, les nageoires et les ailes étaient confondus, et que des yeux sans tête flottaient comme des mollusques, parmi des taureaux à face humaine et des serpents à pattes de chien.
Sur l'ensemble de ces êtres, Omorôca, pliée comme un cerceau, étendait son corps de femme. Mais Bélus la coupa net en deux moitiés, fit la terre avec l'une, le ciel avec l'autre; et les deux mondes pareils se contemplent mutuellement.
Moi, la première conscience du Chaos, j'ai surgi de l'abîme pour durcir la matière, pour régler les formes; et j'ai appris aux humains la pêche, les semailles, l'écriture et l'histoire des Dieux.
Depuis lors, je vis dans les étangs qui restent du Déluge. Mais le désert s'agrandit autour d'eux, le vent y jette du sable, le soleil les dévore;—et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les étoiles à travers l'eau. J'y retourne.
Il saute, et disparaît dans le Nil.
HILARION
C'est un ancien Dieu des Chaldéens!