ANTOINE

Ignominie! quelle abomination de donner un sexe à Dieu!

HILARION

Tu l'imagines bien comme une personne vivante!

Antoine se retrouve dans les ténèbres.

Il aperçoit, en l'air, un cercle lumineux, posé sur des ailes horizontales.

Cette espèce d'anneau entoure, comme une ceinture trop lâche, la taille d'un petit homme coiffé d'une mitre, portant une couronne à sa main, et tout la partie inférieure du corps disparaît sous de grandes plumes étalées en jupon.

C'est

ORMUZ

le dieu des Perses.

Il voltige en criant:

J'ai peur! J'entrevois sa gueule.

Je t'avais vaincu, Ahriman! Mais tu recommences!

D'abord, te révoltant contre moi, tu as fait périr l'aîné des créatures
Kaiomortz, l'homme-Taureau. Puis tu as séduit le premier couple humain,
Meschia et Meschiané; et tu as répandu les ténèbres dans les coeurs, tu
as poussé vers le ciel tes bataillons.

J'avais les miens, le peuple des étoiles; et je contemplais au-dessous de mon trône tous les astres échelonnés.

Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les âmes, les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour épandre sa richesse.

La splendeur du firmament était reflétée par la terre. Le feu brillait sur les montagnes,—image de l'autre feu dont j'avais créé tous les êtres. Pour le garantir des souillures, on ne brûlait pas les morts. Le bec des oiseaux les emportait vers le ciel.

J'avais réglé les pâturages, les labours, le bois du sacrifice, la forme des coupes, les paroles qu'il faut dire dans l'insomnie;—et mes prêtres étaient continuellement en prières, afin que l'hommage eût l'éternité du Dieu. On se purifiait avec de l'eau, on offrait des pains sur les autels, on confessait à haute voix ses crimes.

Homa se donnait à boire aux hommes, pour leur communiquer sa force.

Pendant que les génies du ciel combattaient les démons, les enfants d'Iran poursuivaient les serpents. Le Roi, qu'une cour innombrable servait à genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses jardins avaient la magnificence d'une terre céleste; et son tombeau le représentait égorgeant un monstre,—emblème du Bien qui extermine le Mal.

Car je devais un jour, grâce au temps sans bornes, vaincre définitivement Ahriman.

Mais l'intervalle entre nous deux disparaît; la nuit monte! A moi, les Amschaspands, les Izeds, les Ferouers! Au secours Mithra! prends ton épée! Caosyac, qui doit revenir, pour la délivrance universelle, défends-moi! Comment?… Personne!

Ah! je meurs! Abriman, tu es le maître!

Hilarion, derrière Antoine, retient un cri de joie—et Ormuz plonge dans les ténèbres.

Alors paraît

LA GRANDE DIANE D'ÉPHÈSE

noire avec des yeux d'émail, les coudes aux flancs, les avant-bras écartés, les mains ouvertes.

Des lions rampent sur ses épaules; des fruits, des fleurs et des étoiles s'entre-croisent sur sa poitrine; plus bas se développent trois rangées de mamelles; et depuis le ventre jusqu'aux pieds, elle est prise dans une gaine étroite d'où s'élancent à mi-corps des taureaux, des cerfs, des griffons et des abeilles.—On l'aperçoit à la blanche lueur que fait un disque d'argent, rond comme la pleine lune, posé derrière sa tête.

Où est mon temple?

Où sont mes amazones?

Qu'ai-je donc … moi l'incorruptible, voilà qu'une défaillance me prend!

Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop mûrs se détachent. Les lions, les taureaux penchent leur cou; les cerfs bavent épuisés; les abeilles, en bourdonnant, meurent par terre.

Elle presse, l'une après l'autre, ses mamelles. Toutes sont vides! Mais sous un effort désespéré sa gaine éclate. Elle la saisit par le bas, comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses floraisons,—puis rentre dans l'obscurité.

Et au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et beuglent. L'épaisseur de la nuit est augmentée par des haleines. Les gouttes d'une pluie chaude tombent.