ANTOINE
pris d'horreur:
N'égorgez pas l'agneau!
Un flot de pourpre jaillit.
Le prêtre en asperge la foule; et tous,—y compris Antoine et Hilarion,—rangés autour de l'arbre qui brûle, observent en silence les dernières palpitations de la victime.
Du milieu des prêtres sort Une Femme,—exactement pareille à l'image enfermée dans la petite boite.
Elle s'arrête, en apercevant Un Jeune Homme coiffé d'un bonnet phrygien.
Ses cuisses sont revêtues d'un pantalon étroit, ouvert çà et là par des losanges réguliers que ferment des noeuds de couleur. Il s'appuie du coude contre une des branches de l'arbre, en tenant une flûte à la main, dans une pose langoureuse.
CYBÈLE
lui entourant la taille de ses deux bras:
Pour te rejoindre, j'ai parcouru toutes les régions—et la famine ravageait les campagnes. Tu m'as trompée! N'importe, je t'aime! Réchauffe mon corps! unissons-nous!
ATYS
Le printemps ne reviendra plus, ô Mère éternelle! Malgré mon amour, il ne m'est pas possible de pénétrer ton essence. Je voudrais me couvrir d'une robe peinte, comme la tienne. J'envie tes seins gonflés de lait, la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d'où sortent les êtres. Que ne suis-je toi! que ne suis-je femme!—Non, jamais! va-t'en! Ma virilité me fait horreur!
Avec une pierre tranchante il s'émascule, puis se met à courir furieux, en levant dans l'air son membre coupé.
Les prêtres font comme le dieu, les fidèles comme les prêtres. Hommes et femmes échangent leurs vêtements, s'embrassent;—et ce tourbillon de chairs ensanglantées s'éloigne, tandis que les voix, durant toujours, deviennent plus criardes et stridentes comme celles qu'on entend aux funérailles.
Un grand catafalque tendu de pourpre, porte à son sommet un lit d'ébène, qu'entourent des flambeaux et des corbeilles en filigranes d'argent, où verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, du haut en bas, des femmes sont assises, toutes habillées de noir, la ceinture défaite, les pieds nus, en tenant d'un air mélancolique de gros bouquets de fleurs.
Par terre, aux coins de l'estrade, des urnes en albâtre pleines de myrrhe fument, lentement.
On distingue sur le lit le cadavre d'un homme. Du sang coule de sa cuisse. Il laisse pendre son bras;—et un chien, qui hurle, lèche ses ongles.
La ligne des flambeaux trop pressés empêche de voir sa figure; et
Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnaître quelqu'un.
Les sanglots des femmes s'arrêtent; et après un intervalle de silence,
TOUTES
à la fois psalmodient:
Beau! beau! il est beau! Assez dormi, lève la tête! Debout!
Respire nos bouquets! ce sont des narcisses et des anémones, cueillis dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur!
Parle! Que te faut-il? Veux-tu boire du vin? veux-tu coucher dans nos lits? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de petits oiseaux?
Pressons ses hanches, baisons sa poitrine! Tiens! tiens! les sens-tu nos doigts chargés de bagues qui courent sur ton corps, et nos lèvres qui cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses, Dieu pâmé, sourd à nos prières!
Elles lancent des cris, en se déchirant le visage avec les ongles, puis se taisent;—et on entend toujours les hurlements du chien.
Hélas! hélas! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse! Voilà ses genoux qui se tordent; ses côtes s'enfoncent. Les fleurs de son visage ont mouillé la pourpre. Il est mort! Pleurons! Désolons-nous!
Elles viennent, toutes à la file, déposer entre les flambeaux leurs longues chevelures, pareilles de loin à des serpents noirs ou blonds;—et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'au niveau d'une grotte, un sépulcre ténébreux qui bâille par derrière.
Alors
UNE FEMME
s'incline sur le cadavre.
Ses cheveux, qu'elle n'a pas coupés, l'enveloppent de la tête aux talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas être comme celle des autres, mais plus qu'humaine, infinie.
Antoine songe à la mère de Jésus.
Elle dit:
Tu t'échappais de l'Orient; et tu me prenais dans tes bras toute frémissante de rosée, ô Soleil! Des colombes voletaient sur l'azur de ton manteau, nos baisers faisaient des brises dans les feuillages; et je m'abandonnais à ton amour, en jouissant du plaisir de ma faiblesse.
Hélas! hélas! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes?
A l'équinoxe d'automne un sanglier t'a blessé!
Tu es mort; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent d'hiver siffle dans les broussailles nues.
Mes yeux vont se clore, puisque les ténèbres te couvrent. Maintenant, tu habites l'autre côté du monde, près de ma rivale plus puissante.
O Perséphone, tout ce qui est beau descend vers toi, et n'en revient plus!
Pendant qu'elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le descendre au sépulcre. Il leur reste dans les mains. Ce n'était qu'un cadavre de cire.
Antoine en éprouve comme un soulagement.
Tout s'évanouit;—et la cabane, les rochers, la croix sont reparus.
Cependant il distingue de l'autre côté du Nil, Une Femme—debout au milieu du désert.
Elle garde dans sa main le bas d'un long voile noir qui lui cache la figure, tout en portant sur le bras gauche un petit enfant qu'elle allaite. A son côté, un grand singé est accroupi sur le sable.
Elle lève la tête vers le ciel,—et malgré la distance on entend sa voix.
ISIS
O Neith, commencement des choses! Ammon, seigneur de l'éternité, Ptha, démiurge, Thoth son intelligence, dieux de l'Amenthi, triades particulières des Nomes, éperviers dans l'azur, sphinx au bord des temples, ibis debout entre les cornes des boeufs, planètes, constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumière, apprenez-moi où se trouve Osiris!
Je l'ai cherché par tous les canaux et tous les lacs,—plus loin encore, jusqu'à Byblos la phénicienne. Anubis, les oreilles droites, bondissait autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les touffes des tamarins. Merci, bon Cynocéphale, merci!
Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur la tête.
Le hideux Typhon au poil roux l'avait tué, mis en pièces! Nous avons retrouvé tous ses membres. Mais je n'ai pas celui qui me rendait féconde!
Elle pousse des lamentations aiguës.