ANTOINE
reste les yeux baissés; puis tout à coup il répète le symbole de Jérusalem,—comme il s'en souvient,—en poussant à chaque phrase un long soupir:
Je crois en un seul Dieu, le Père,—et en un seul Seigneur, Jésus-Christ,—fils premier-né de Dieu,—qui s'est incarné et fait homme,—qui a été crucifié—et enseveli,—qui est monté au ciel,—qui viendra pour juger les vivants et les morts—dont le royaume n'aura pas de fin;—et à un seul Saint-Esprit,—et à un seul baptême de repentance,—et à une seule sainte Église catholique,—et à la résurrection de la chair,—et à la vie éternelle!
Aussitôt la crois grandit, et perçant les nuages elle projette une ombre sur le ciel des Dieux.
Tous pâlissent. L'Olympe a remué.
Antoine distingue contre sa base, à demi perdus dans les cavernes, ou soutenant les pierres de leurs épaules, de vastes corps enchaînés. Ce sont les Titans, les Géants, les Hécatonchires, les Cyclopes.
UNE VOIX
s'élève, indistincte et formidable,—comme la rameur des flots, comme le bruit des bois sous la tempête, comme le mugissement du vent dans les précipices:
Nous savions cela, nous autres! Les Dieux doivent finir. Uranus fut mutilé par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-même anéanti. Chacun son tour; c'est le destin!
et, peu à peu, ils s'enfoncent dans la montagne, disparaissent.
Cependant les tuiles du palais d'or s'envolent.
JUPITER
est descendu de son trône. Le tonnerre, à ses pieds, fume comme un tison près de s'éteindre;—et l'aigle, allongeant le cou, ramasse avec son bec ses plumes qui tombent.
Je ne suis donc plus le maître des choses, très-bon, très-grand, dieu des phratries et des peuples grecs, aïeul de tous les rois, Agamemnon du ciel!
Aigle des apothéoses, quel souffle de l'Erèbe t'a repoussé jusqu'à moi? ou, t'envolant du champ de Mars, m'apportes-tu l'âme du dernier des empereurs?
Je ne veux plus de celles des hommes! Que la Terre les garde, et qu'ils s'agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des coeurs d'esclaves, oublient les injures, les ancêtres, le serment; et partout triomphent la sottise des foules, la médiocrité de l'individu, la hideur des races!
Sa respiration lui soulève les côtes à les briser, et il tord ses poings. Hébé en pleurs lui présente une coupe. Il la saisit.
Non! non! Tant qu'il y aura, n'importe où, une tête enfermant la pensée, qui haïsse le désordre et conçoive la Loi, l'esprit de Jupiter vivra!
Mais la coupe est vide.
Il la penche lentement sur l'ongle de son doigt.
Plus une goutte! Quand l'ambroisie défaille, les Immortels s'en vont!
Elle glisse de ses mains; et il s'appuie contre une colonne, se sentant mourir.
JUNON
Il ne fallait pas avoir tant d'amours! Aigle, taureau, cygne, pluie d'or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, égaré ta lumière dans tous les éléments, perdu tes cheveux sur tous les lits! Le divorce est irrévocable cette fois,—et notre domination, notre existence dissoute!
Elle s'éloigne dans l'air.
MINERVE
n'a plus sa lance; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures de la frise, tournent autour d'elle, mordent son casque.
Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent désertes, et ce que font maintenant les filles d'Athènes.
Au mois d'Hécatombéon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit par ses magistrats et par ses prêtres. Puis s'avançaient en robes blanches avec des chitons d'or, les longues files des vierges tenant des coupes, des corbeilles, des parasols; puis, les trois cents boeufs du sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats entrechoquant leurs armures, des éphèbes chantant des hymnes, des joueurs de flûte, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des danseuses;—enfin, au mât d'une trirème marchant sur des roues, mon grand voile brodé par des vierges, qu'on avait nourries pendant un an d'une façon particulière; et quand il s'était montré dans toutes les rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du cortège psalmodiant toujours, il montait pas à pas la colline de l'Acropole, frôlait les Propylées, et entrait au Parthénon.
Mais un trouble me saisit, moi, l'industrieuse! Comment, comment, pas une idée! Voilà que je tremble plus qu'une femme.
Elle aperçoit une ruine derrière elle, pousse un cri, et frappée au front, tombe par terre à la renverse.
HERCULE
a rejeté sa peau de lion; et s'appuyant des pieds, bombant son dos, mordant ses lèvres, il fait des efforts démesurés pour soutenir l'Olympe qui s'écroule.
j'ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J'ai tué beaucoup de rois. J'ai cassé la corne d'Achéloüs, un grand fleuve. J'ai coupé des montagnes, j'ai réuni des océans. Les pays esclaves, je les délivrais; les pays vides, je les peuplais. J'ai parcouru les Gaules. J'ai traversé le désert où l'on a soif. J'ai défendu les Dieux, et je me suis dégagé d'Omphale. Mais l'Olympe est trop lourd. Mes bras faiblissent. Je meurs!
Il est écrasé sous les décombres.
PLUTON
C'est ta faute, Amphytrionade! Pourquoi es-tu descendu dans mon empire?
Le vautour qui mange les entrailles de Tityos releva la tête, Tantale eut la lèvre mouillée, la roue d'Ixion s'arrêta.
Cependant, les Kères étendaient leurs ongles pour retenir les âmes; les
Furies en désespoir tordaient les serpents de leurs chevelures; et
Cerbère, attaché par toi avec une chaîne, râlait, en bavant de ses
trois gueules.
Tu avais laissé la porte entr'ouverte. D'autres sont venus. Le jour des hommes a pénétré le Tartare!
Il sombre dans les ténèbres.
NEPTUNE
Mon trident ne soulève plus de tempêtes. Les monstres qui faisaient peur sont pourris au fond des eaux.
Amphitrite, dont les pieds blancs couraient sur l'écume, les vertes Néréides qu'on distinguait à l'horizon, les Sirènes écailleuses arrêtant les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons qui soufflaient dans les coquillages, tout est mort! La gaieté de la mer a disparu!
Je n'y survivrai pas! Que le vaste Océan me recouvre!
Il s'évanouit dans l'azur.
DIANE
habillée de noir, et au milieu de ses chiens devenus des loups:
L'indépendance des grands bois m'a grisée, avec la senteur des fauves et l'exhalaison des marécages. Les femmes, dont je protégeais les grossesses, mettent au monde des enfants morts. La lune tremble sous l'incantation des sorcières. J'ai des désirs de violence et d'immensité. Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs, dans les rêves!…
Et un nuage qui passe l'emporte.
MARS
tête nue, ensanglanté:
D'abord j'ai combattu seul, provoquant par des injures toute une armée, indifférent aux patries et pour le plaisir du carnage.
Puis, j'ai eu des compagnons. Ils marchaient au son des flûtes, en bon ordre, d'un pas égal, respirant par-dessus leurs boucliers, l'aigrette haute, la lance oblique. On se jetait dans la bataille avec de grands cris d'aigle. La guerre était joyeuse comme un festin. Trois cents hommes s'opposèrent à toute l'Asie.
Mais ils reviennent, les Barbares! et par myriades, par millions! Puisque le nombre, les machines et la ruse sont plus forts, mieux vaut finir comme un brave!
Il se tue.
VULCAIN
essuyant avec une éponge ses membres en sueur:
Le monde se refroidit. Il faut chauffer les sources, les volcans et les fleuves qui roulent des métaux sous la terre!—Battez plus dur! à pleins bras! de toutes vos forces!
Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s'aveuglent avec les étincelles, et, marchant à tâtons, s'égarent dans l'ombre.
CÉRÈS
debout dans son char, qui est emporté par des roues ayant des ailes à leur moyen:
Arrête! arrête!
On avait bien raison d'exclure les étrangers, les athées, les épicuriens et les chrétiens! Le mystère de la corbeille est dévoilé, le sanctuaire profané, tout est perdu!
Elle descend sur une pente rapide,—désespérée, criant, s'arrachant les cheveux.
Ah! mensonge! Daïra ne m'est pas rendue! L'airain m'appelle vers les morts. C'est un autre Tartare! On n'en revient pas. Horreur!
L'abîme l'engouffre.
BACCHUS
riant, frénétiquement:
Qu'importe! la femme de l'Archonte est mon épouse! La loi même tombe en ivresse. A moi le chaut nouveau et les formes multiples!
Le feu qui dévora ma mère coule dans mes veines. Qu'il brûle plus fort, dussé-je périr!
Mâle et femelle, bon pour tous, je me livre à vous, Bacchantes! je me livre à vous, Bacchants! et la vigne s'enroulera au tronc des arbres! Hurlez, dansez, tordez-vous! Déliez-le tigre et l'esclave! à dents féroces, mordez la chair!
Et Pan, Silène, les Satyres, les Bacchantes, les Mimallonéides et les Ménades, avec leurs serpents, leurs flambeaux, leurs masques noirs, se jettent des fleurs, découvrent un phallus, la baisent,—secouent les tympanons, frappent leurs tyrses, se lapident avec des coquillages, croquent des raisins, étranglent un bouc, et déchirent Bacchus.
APOLLON
fouettant ses coursiers, et dont les cheveux blanchis s'envolent:
J'ai laissé derrière moi Délos la pierreuse, tellement pure que tout maintenant y semble mort; et je tâche de joindre Delphes avant que sa vapeur inspiratrice ne soit complètement perdue. Les mulets broutent son laurier. La Pythie égarée ne se retrouve pas.
Par une concentration plus forte, j'aurai des poëmes sublimes, des monuments éternels; et toute la matière sera pénétrée des vibrations de ma cithare!
Il en pince les cordes. Elles éclatent, lui cinglent la figure. Il la rejette; et battant son quadrige avec fureur:
Non! assez des formes! Plus loin encore! Tout au sommet! Dans l'idée pure!
Mais les chevaux, reculant, se cabrent, brisent le char; et empêtré par les morceaux du timon, l'emmêlement des harnais, il tombe vers l'abîme, la tête en bas.
Le ciel s'est obscurci.
VÉNUS
violacée par le froid, grelotte.
Je faisais avec ma ceinture tout l'horizon de l'Hellénie.
Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses rivages étaient découpés d'après la forme de mes lèvres; et ses montagnes, plus blanches que mes colombes, palpitaient sous la main des statuaires. On retrouvait mon âme dans l'ordonnance des fêtes, l'arrangement des coiffures, le dialogue des philosophes, la constitution des républiques. Mais j'ai trop chéri les hommes! C'est l'Amour qui m'a déshonorée!
Elle se renverse en pleurant.
Le monde est abominable. L'air manque à ma poitrine!
O Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des âmes, emporte-moi!
Elle met un doigt sur sa bouche, et décrivant une immense parabole, tombe dans l'abîme.
On n'y voit plus. Les ténèbres sont complètes.
Cependant il s'échappe des prunelles d'Hilarion comme deux flèches rouges.