ANTOINE
Grâce! ils me fatiguent!
HILARION
Autrefois, ils amusaient!
Et il lui montre dans un bosquet d'aliziers, Une Femme toute nue,—à quatre pattes comme une bête, et saillie par un homme noir, tenant dans chaque main un flambeau.
C'est la déesse d'Aricia, avec le démon Virbius. Son sacerdote, le roi du bois, devait être un assassin;—et les esclaves en fuite, les dépouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les éclopés du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n'avait pas de dévotion plus chère!
Les patriciennes du temps de Marc-Antoine préféraient Libitina.
Et il lui montre, sous des cyprès et des rosiers, Une autre Femme—vêtue de gaze. Elle sourit, ayant autour d'elle des pioches, des brancards; des tentures noires, tous les ustensiles des funérailles. Ses diamants brillent de loin sous des toiles d'araignées. Les Larves comme des squelettes montrent leurs os entre les branches, et les Lémures, qui sont des fantômes, étendent leurs ailes de chauve-souris.
Sur le bord d'un champ, le dieu Terme, déraciné, penche, tout couvert d'ordures.
Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est dévoré par des chiens rouges.
Les Dieux rustiques s'en éloignent en pleurant, Sartor, Sarrator, Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus,—tous couverts de petite manteaux à capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche, une claie, un épieu.
HILARION
C'était leur âme qui faisait prospérer la villa, avec ses colombiers, ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours défendues par des filets, ses chaudes écuries embaumées de cèdre.
Ils protégeaient tout le peuple misérable qui traînait les fers de ses jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes, ceux qui poussaient par les petits chemins les ânes chargés de fumier. Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de fortifier ses bras; et les vachers à l'ombre des tilleuls, près des calebasses de lait, alternaient leurs éloges sur des flûtes de roseau.
Antoine soupire.
Et au milieu d'une chambre, sur une estrade, se découvre un lit d'ivoire, environné par des gens qui tiennent des torches de sapin.
Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l'épousée!
Domiduca devait l'amener, Virgo défaire sa ceinture, Subigo l'étendre sur le lit,—et Praema écarter ses bras, en lui disant à l'oreille des paroles douces.
Mais elle ne viendra pas! et ils congédient les autres: Nona et Decima gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et Potina,—et Carna berceuse, dont le bouquet d'aubépines éloigne de l'enfant les mauvais rêves.
Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donné la barbe, Stimula les premiers désirs, Volupia la première jouissance, Fabulinus appris à parler, Numera à compter, Camoena à chanter, Consus à réfléchir.
La chambre est vide; et il ne reste plus au bord du lit que Naenia—centenaire,—marmottant pour elle-même la complainte qu'elle hurlait à la mort des vieillards.
Mais bientôt sa voix est dominée par des cris aigus. Ce sont:
LES LARES DOMESTIQUES
accroupis au fond de l'atrium, vêtus de peaux de chien, avec des fleurs autour du corps, tenant leurs mains fermées contre leurs joues, et pleurant tant qu'ils peuvent.
Où est la portion de nourriture qu'on nous donnait à chaque repas, les bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaieté des petits garçons jouant aux osselets sur les mosaïques de la cour? Puis, devenus grands ils suspendaient à notre poitrine leur bulle d'or ou de cuir.
Quel bonheur, quand, le soir d'un triomphe, le maître en rentrant tournait vers nous ses yeux humides! Il racontait ses combats; et l'étroite maison était plus fière qu'un palais et sacrée comme un temple.
Qu'ils étaient doux les repas de famille, surtout le lendemain des Feralia! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes s'apaisaient; et on s'embrassait, en buvant aux gloires du passé et aux espérances de l'avenir.
Mais les aïeux de cire peinte, enfermés derrière nous, se couvrent lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs déceptions, nous ont brisé la mâchoire; sous la dent des rats nos corps de bois s'émiettent.
Et les innombrables Dieux veillant aux portes, à la cuisine, au cellier, aux étuves, se dispersent de tous les côtés,—sous l'apparence d'énormes fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s'envolent.
CRÉPITUS
se fait entendre.
Moi aussi l'on m'honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un
Dieu!
L'Athénien me saluait comme un présage de fortune, tandis que le Romain dévot me maudissait les poings levés et que le pontife d'Égypte, s'abstenant de fèves, tremblait à ma voix et pâlissait à mon odeur.
Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, qu'on se régalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le bouc en morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin, personne alors ne se gênait. Les nourritures solides faisaient les digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se soulageaient avec lenteur.
Ainsi, je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie, comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protège le sein de la nourrice, gonflé de veines bleuâtres. J'étais joyeux. Je faisais rire! Et se dilatant d'aise à cause de moi, le convive exhalait toute sa gaieté par les ouvertures de son corps.
J'ai eu mes jours d'orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la scène, et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir à sa table. Dans les laticlaves des patriciens j'ai circulé majestueusement! Les vases d'or, comme des tympanons, résonnaient sous moi;—et quand plein de murènes, de truffes et de pâtés, l'intestin du maître se dégageait avec fracas, l'univers attentif apprenait que César avait dîné!
Mais à présent, je suis confiné dans la populace,—et l'on se récrie, même à mon nom!
Et Crépitus s'éloigne, en poussant un gémissement.
Puis un coup de tonnerre;
UNE VOIX
J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu!
J'ai déplié sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les sables mon peuple qui s'enfuyait.
C'est moi qui ai brûlé Sodome! C'est moi qui ai englouti la terre sous le Déluge! C'est moi qui ai noyé Pharaon, avec les princes fils de rois, les chariots de guerre et les cochers.
Dieux jaloux, j'exécrais les autres Dieux. J'ai broyé les impurs; j'ai abattu les superbes;—et ma désolation courait de droite et de gauche, comme un dromadaire qui est lâché dans un champ de maïs.
Pour délivrer Israël, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de flamme leur parlaient dans les buissons.
Parfumées de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes transparentes et des chaussures à talon haut, des femmes d'un coeur intrépide allaient égorger les capitaines. Le vent qui passait emportait les prophètes.
J'avais gravé ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple comme dans une citadelle. C'était mon peuple. J'étais son Dieu! La terre était à moi, les hommes à moi, avec leurs pensées, leurs oeuvres, leurs outils de labourage et leur postérité.
Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrière des courtines de pourpre et des candélabres allumés. J'avais, pour me servir, toute une tribu qui balançait des encensoirs, et le grand prêtre en robe d'hyacinthe, portant sur sa poitrine des pierres précieuses, disposées dans un ordre symétrique.
Malheur! malheur! Le Saint-des-Saints s'est ouvert, le voile s'est déchiré, les parfums de l'holocauste se sont perdus à tous les vents. Le chacal piaule dans les sépulcres; mon temple est détruit, mon peuple est dispersé!
On a étranglé les prêtres avec les cordons de leurs habits. Les femmes sont captives, les vases sont tous fondus!
La voix s'éloignant:
J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu!
Alors il se fait un silence énorme, une nuit profonde.