ANTOINE
a reconnu Tertullien, et s'élance pour le rejoindre:
Maître! à moi! à moi!
TERTULLIEN
continuant:
Brisez les images! voilez les vierges! Priez, jeûnez, pleurez, mortifiez-vous! Pas de philosophie! pas de livres! après Jésus, la science est inutile!
Tous ont fui; et Antoine voit, à la place de Tertullien, une femme assise sur un banc de pierre.
Elle sanglote, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux pendants, le corps affaissé dans une longue simarre brune.
Puis, ils se trouvent l'un près de l'autre, loin de la foule;—et un silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans les bois, quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à coup ne remuent plus.
Cette femme est très-belle, flétrie pourtant et d'une pâleur de sépulcre. Ils se regardent; et leurs yeux s'envoient comme un flot de pensées, mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin,
PRISCILLA
se met à dire:
J'étais dans la dernière chambre des bains, et je m'endormais au bourdonnement des rues.
Tout à coup j'entendis des clameurs. On criait: «C'est un magicien! c'est le Diable!» Et la foule s'arrêta devant notre maison, en face du temple d'Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu'à la hauteur du soupirail.
Sur le péristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de fer à son cou. Il prenait des charbons dans un réchaud, et il s'en faisait sur la poitrine de larges traînées, en appelant «Jésus, Jésus!» Le peuple disait: «Cela n'est pas permis! lapidons-le!» Lui, il continuait. C'étaient des choses inouïes, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil tournaient devant mes yeux, et j'entendais dans les espaces une harpe d'or vibrer. Le jour tomba. Mes bras lâchèrent les barreaux, mon corps défaillit, et quand il m'eut emmenée à sa maison …