I

Quand il fut à sa place, dans le coupé, au fond, et que la diligence s'ébranla, emportée par les cinq chevaux détalant à la fois, il sentit une ivresse le submerger. Comme un architecte qui fait le plan d'un palais, il arrangea, d'avance, sa vie. Il l'emplit de délicatesses et de splendeurs; elle montait jusqu'au ciel; une prodigalité de choses y apparaissait; et cette contemplation était si profonde, que les objets extérieurs avaient disparu.

Au bas de la côte de Sourdun, il s'aperçut de l'endroit où l'on était. On n'avait fait que cinq kilomètres, tout au plus! Il fut indigné. Il abattit le vasistas pour voir la route. Il demanda plusieurs fois au conducteur dans combien de temps, au juste, on arriverait. Il se calma cependant, et il restait dans son coin, les yeux ouverts.

La lanterne, suspendue au siège du postillon, éclairait les croupes des limoniers. Il n'apercevait au delà que les crinières des autres chevaux, qui ondulaient comme des vagues blanches; leurs haleines formaient un brouillard de chaque côté de l'attelage; les chaînettes de fer sonnaient, les glaces tremblaient dans leurs châssis; et la lourde voiture, d'un train égal, roulait sur le pavé. Çà et là, on distinguait le mur d'une grange, ou bien une auberge, toute seule. Parfois en passant dans les villages, le four d'un boulanger projetait des lueurs d'incendie, et la silhouette monstrueuse des chevaux courait sur l'autre maison en face. Aux relais, quand on avait dételé, il se faisait un grand silence pendant une minute. Quelqu'un piétinait en haut, sous la bâche, tandis qu'au seuil d'une porte, une femme, debout, abritait sa chandelle avec sa main. Puis, le conducteur sautant sur le marche-pied, la diligence repartait.

A Mormans, on entendit sonner une heure et un quart.

«C'est donc aujourd'hui, pensa-t-il, aujourd'hui même, tantôt!»

Mais peu à peu ses espérances et ses souvenirs, Nogent, la rue de Choiseul, Mme Arnoux, sa mère, tout se confondait.

Un bruit sourd de planches le réveilla, on traversait le pont de Charenton, c'était Paris. Alors, ses deux compagnons, ôtant l'un sa casquette, l'autre son foulard, se couvrirent de leur chapeau et causèrent. Le premier, un gros homme rouge, en redingote de velours, était un négociant; le second venait dans la capitale pour consulter un médecin;—et, craignant de l'avoir incommodé pendant la nuit, Frédéric lui fit spontanément des excuses, tant il avait l'âme attendrie par le bonheur.

Le quai de la gare se trouvant inondé, sans doute, on continua tout droit, et la campagne recommença. Au loin, de hautes cheminées d'usines fumaient. Puis on tourna dans Ivry. On monta une rue; tout à coup il aperçut le dôme du Panthéon.

La plaine, bouleversée, semblait de vagues ruines. L'enceinte des fortifications y faisait un renflement horizontal; et, sur les trottoirs en terre, qui bordaient la route, de petits arbres sans branches étaient défendus par des lattes hérissées de clous. Des établissements de produits chimiques alternaient avec des chantiers de marchands de bois. De hautes portes, comme il y en a dans les fermes, laissaient voir, par leurs battants entr'ouverts, l'intérieur d'ignobles cours pleines d'immondices, avec des flaques d'eau sale au milieu. De longs cabarets couleur sang de bœuf portaient à leur premier étage, entre les fenêtres, deux queues de billard en sautoir dans une couronne de fleurs peintes; çà et là, une bicoque de plâtre à moitié construite était abandonnée. Puis, la double ligne de maisons ne discontinua plus; et, sur la nudité de leurs façades, se détachait, de loin en loin, un gigantesque cigare de fer blanc, pour indiquer un débit de tabac. Des enseignes de sage-femme représentaient une matrone en bonnet, dodelinant un poupon dans une courte-pointe garnie de dentelles. Des affiches couvraient l'angle des murs, et, aux trois quarts déchirées, tremblaient au vent comme des guenilles. Des ouvriers en blouse passaient, et des haquets de brasseurs, des fourgons de blanchisseuses, des carrioles de bouchers; une pluie fine tombait, il faisait froid, le ciel était pâle, mais deux yeux qui valaient pour lui le soleil resplendissaient derrière la brume.

On s'arrêta longtemps à la barrière, car des coquetiers, des rouliers et un troupeau de moutons y faisaient de l'encombrement. Le factionnaire, la capote rabattue, allait et venait devant sa guérite pour se réchauffer. Le commis de l'octroi grimpa sur l'impériale, et une fanfare de cornet à piston éclata. On descendit le boulevard au grand trot, les palonniers battants, les traits flottants. La mèche du long fouet claquait dans l'air humide. Le conducteur lançait son cri sonore: «Allume! allume! ohé!» et les balayeurs se rangeaient, les piétons sautaient en arrière, la boue jaillissait contre les vasistas, on croisait des tombereaux, des cabriolets, des omnibus. Enfin la grille du Jardin des plantes se déploya.

La Seine, jaunâtre, touchait presque au tablier des ponts. Une fraîcheur s'en exhalait. Frédéric l'aspira de toutes ses forces, savourant ce bon air de Paris qui semble contenir des effluves amoureux et des émanations intellectuelles; il eut un attendrissement en apercevant le premier fiacre. Et il aimait jusqu'au seuil des marchands de vin garni de paille, jusqu'aux décrotteurs avec leurs boîtes, jusqu'aux garçons épiciers secouant leur brûloir à café. Des femmes trottinaient sous des parapluies; il se penchait pour distinguer leur figure; un hasard pouvait avoir fait sortir Mme Arnoux.

Les boutiques défilaient, la foule augmentait, le bruit devenait plus fort. Après le quai Saint-Bernard, le quai de la Tournelle et le quai Montebello, on prit le quai Napoléon; il voulut voir ses fenêtres, elles étaient loin. Puis on repassa la Seine sur le pont Neuf, on descendit jusqu'au Louvre; et, par les rues Saint-Honoré, Croix-des-Petits-Champs et du Bouloi on atteignit la rue Coq-Héron, et l'on entra dans la cour de l'hôtel.

Pour faire durer son plaisir, Frédéric s'habilla le plus lentement possible, et même il se rendit à pied au boulevard Montmartre; il souriait à l'idée de revoir, tout à l'heure, sur la plaque de marbre, le nom chéri;—il leva les yeux. Plus de vitrines, plus de tableaux, rien!

Il courut à la rue de Choiseul. M. et Mme Arnoux n'y habitaient pas, et une voisine gardait la loge du portier; Frédéric l'attendit; enfin il parut, ce n'était plus le même. Il ne savait point leur adresse.

Frédéric entra dans un café, et, tout en déjeunant, consulta l'Almanach du Commerce. Il y avait trois cents Arnoux, mais pas de Jacques Arnoux! Où donc logeaient-ils? Pellerin devait le savoir.

Il se transporta tout en haut du faubourg Poissonnière, à son atelier. La porte n'ayant ni sonnette ni marteau, il donna de grands coups de poing, et il appela, cria. Le vide seul lui répondit.

Il songea ensuite à Hussonnet. Mais où découvrir un pareil homme? Une fois il l'avait accompagné jusqu'à la maison de sa maîtresse, rue de Fleurus. Parvenu dans la rue de Fleurus, Frédéric s'aperçut qu'il ignorait le nom de la demoiselle.

Il eut recours à la Préfecture de police. Il erra d'escalier en escalier, de bureau en bureau. Celui des renseignements se fermait. On lui dit de repasser le lendemain.

Puis il entra chez tous les marchands de tableaux qu'il put découvrir, pour savoir si l'on ne connaissait point Arnoux. M. Arnoux ne faisait plus le commerce.

Enfin, découragé, harassé, malade, il s'en revint à son hôtel et se coucha. Au moment où il s'allongeait entre ses draps, une idée le fit bondir de joie:

«Regimbart! quel imbécile je suis de n'y avoir pas songé!»

Le lendemain, dès sept heures, il arriva rue Notre-Dame-des-Victoires devant la boutique d'un rogomiste où Regimbart avait coutume de prendre le vin blanc. Elle n'était pas encore ouverte; il fit un tour de promenade aux environs, et, au bout d'une demi-heure, s'y présenta de nouveau. Regimbart en sortait. Frédéric s'élança dans la rue. Il crut même apercevoir au loin son chapeau; un corbillard et des voitures de deuil s'interposèrent. L'embarras passé, la vision avait disparu.

Heureusement, il se rappela que le Citoyen déjeunait tous les jours à onze heures précises chez un petit restaurateur de la place Gaillon. Il s'agissait de patienter; et, après une interminable flânerie de la Bourse à la Madeleine, et de la Madeleine au Gymnase, Frédéric, à onze heures précises, entra dans le restaurant de la place Gaillon, sûr d'y trouver son Regimbart.

«Connais pas!» dit le gargotier d'un ton rogue.

Frédéric insistait; il reprit:

«Je ne le connais plus, monsieur!» avec un haussement de sourcils majestueux et des oscillations de la tête qui décelaient un mystère.

Mais, dans leur dernière entrevue, le Citoyen avait parlé de l'estaminet Alexandre. Frédéric avala une brioche, et, sautant dans un cabriolet, s'enquit près du cocher s'il n'y avait point quelque part, sur les hauteurs de Sainte-Geneviève, un certain café Alexandre. Le cocher le conduisit rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel dans un établissement de ce nom-là, et à sa question: «M. Regimbart, s'il vous plaît? le cafetier lui répondit, avec un sourire extra-gracieux:

—Nous ne l'avons pas encore vu, monsieur», tandis qu'il jetait à son épouse, assise dans le comptoir, un regard d'intelligence.

Et aussitôt se tournant vers l'horloge:

«Mais nous l'aurons, j'espère, d'ici à dix minutes, un quart d'heure tout au plus.—Célestin, vite les feuilles!—Qu'est-ce que monsieur désire prendre?»

Quoique n'ayant besoin de rien prendre, Frédéric avala un verre de rhum, puis un verre de kirsch, puis un verre de curaçao, puis différents grogs, tant froids que chauds. Il lut tout le Siècle du jour, et le relut; il examina, jusque dans les grains du papier, la caricature du Charivari; à la fin, il savait par cœur les annonces. De temps à autre, des bottes résonnaient sur le trottoir, c'était lui! et la forme de quelqu'un se profilait sur les carreaux; mais cela passait toujours!

Afin de se désennuyer, Frédéric changeait de place; il alla se mettre dans le fond, puis à droite, ensuite à gauche; et il restait au milieu de la banquette, les deux bras étendus. Mais un chat, foulant délicatement le velours du dossier, lui faisait des peurs en bondissant tout à coup, pour lécher les taches de sirop sur le plateau; et l'enfant de la maison, un intolérable mioche de quatre ans, jouait avec une crécelle sur les marches du comptoir. Sa maman, petite femme pâlotte, à dents gâtées, souriait d'un air stupide. Que pouvait donc faire Regimbart? Frédéric l'attendait, perdu dans une détresse illimitée.

La pluie sonnait comme grêle sur la capote du cabriolet. Par l'écartement du rideau de mousseline, il apercevait dans la rue le pauvre cheval, plus immobile qu'un cheval de bois. Le ruisseau, devenu énorme, coulait entre deux rayons des roues et le cocher s'abritant de la couverture sommeillait; mais, craignant que son bourgeois ne s'esquivât, de temps à autre il entr'ouvrait la porte, tout ruisselant comme un fleuve;—et si les regards pouvaient user les choses, Frédéric aurait dissous l'horloge à force d'attacher dessus les yeux. Elle marchait, cependant. Le sieur Alexandre se promenait—de long en large, en répétant: «Il va venir, allez! il va venir!» et, pour le distraire, lui tenait des discours, parlait politique. Il poussa même la complaisance jusqu'à lui proposer une partie de dominos.

Enfin, à quatre heures et demie, Frédéric, qui était là depuis midi, se leva d'un bond, déclarant qu'il n'attendait plus.

«Je n'y comprends rien moi-même, répondit le cafetier d'un air candide, c'est la première fois que manque M. Ledoux!

—Comment, M. Ledoux?

—Mais oui, monsieur!

—J'ai dit Regimbart! s'écria Frédéric exaspéré.

—Ah! mille excuses! vous faites erreur!—N'est-ce pas, madame Alexandre, monsieur a dit: M. Ledoux?»

Et interpellant le garçon:

«Vous l'avez entendu, vous-même, comme moi?»

Pour se venger de son maître, sans doute, le garçon se contenta de sourire.

Frédéric se fit ramener vers les boulevards, indigné du temps perdu, furieux contre le Citoyen, implorant sa présence comme celle d'un dieu, et bien résolu à l'extraire du fond des caves les plus lointaines. Sa voiture l'agaçait, il la renvoya; ses idées se brouillaient; puis tous les noms des cafés qu'il avait entendu prononcer par cet imbécile jaillirent de sa mémoire à la fois, comme les mille pièces d'un feu d'artifice: café Gascard, café Grimbert, café Halbout, estaminet Bordelais, Havanais, Havrais, Bœuf à la mode, brasserie Allemande, Mère Morel; et il se transporta dans tous successivement. Mais dans l'un Regimbart venait de sortir; dans un autre il viendrait peut-être; dans un troisième, on ne l'avait pas vu depuis six mois; ailleurs, il avait commandé, hier, un gigot pour samedi. Enfin, chez Vautier, limonadier, Frédéric, ouvrant la porte, se heurta contre le garçon.

«Connaissez-vous M. Regimbart?

—Comment, monsieur, si je le connais? C'est moi qui ai l'honneur de le servir. Il est en haut; il achève de dîner!»

Et, la serviette sous le bras, le maître de l'établissement, lui-même, l'aborda:

«Vous demandez M. Regimbart, monsieur? il était ici à l'instant.»

Frédéric poussa un juron, mais le limonadier affirma qu'il le trouverait chez Bouttevilain, infailliblement.

«Je vous en donne ma parole d'honneur! il est parti un peu plus tôt que de coutume, car il a un rendez-vous d'affaires avec des messieurs. Mais vous le trouverez, je vous le répète, chez Bouttevilain, rue Saint-Martin, 92, deuxième perron, à gauche, au fond de la cour, entre-sol, porte à droite!»

Enfin, il l'aperçut à travers la fumée des pipes, seul, au fond de l'arrière buvette après le billard, une chope devant lui, le menton baissé et dans une attitude méditative.

«Ah! il y a longtemps que je vous cherchais, vous!»

Sans s'émouvoir, Regimbart lui tendit deux doigts seulement, et comme s'il l'avait vu la veille, il débita plusieurs phrases insignifiantes sur l'ouverture de la session.

Frédéric l'interrompit, en lui disant de l'air le plus naturel qu'il put:

«Arnoux va bien?»

La réponse fut longue à venir, Regimbart se gargarisait avec son liquide.

«Oui, pas mal!

—Où demeure-t-il donc, maintenant?

—Mais... rue Paradis-Poissonnière, répondit le Citoyen étonné.

—Quel numéro?

—Trente-sept, parbleu, vous êtes drôle!»

Frédéric se leva.

«Comment, vous partez?

—Oui, oui, j'ai une course, une affaire que j'oubliais! Adieu!»

Frédéric alla de l'estaminet chez Arnoux, comme soulevé par un vent tiède et avec l'aisance extraordinaire que l'on éprouve dans les songes.

Il se trouva bientôt à un second étage, devant une porte dont la sonnette retentissait; une servante parut; une seconde porte s'ouvrit; Mme Arnoux était assise près du feu. Arnoux fit un bond et l'embrassa. Elle avait sur ses genoux un petit garçon de trois ans à peu près; sa fille, grande comme elle maintenant, se tenait debout, de l'autre côté de la cheminée.

«Permettez-moi de vous présenter ce monsieur-là», dit Arnoux, en prenant son fils par les aisselles.

Et il s'amusa quelques minutes à le faire sauter en l'air, très haut, pour le recevoir au bout de ses bras.

«Tu vas le tuer! ah! mon Dieu! finis donc!» s'écriait Mme Arnoux.

Mais Arnoux, jurant qu'il n'y avait pas de danger continuait, et même zézéyait des caresses en patois marseillais, son langage natal: «Ah! brave pichoûn, mon poulit rossignolet!!» Puis il demanda à Frédéric pourquoi il avait été si longtemps sans leur écrire, ce qu'il avait pu faire là-bas, ce qui le ramenait.

«Moi, à présent, cher ami, je suis marchand de faïences. Mais causons de vous!»

Frédéric allégua un long procès, la santé de sa mère; il insista beaucoup là-dessus, afin de se rendre intéressant. Bref, il se fixait à Paris, définitivement cette fois; et il ne dit rien de l'héritage—dans la peur de nuire à son passé.

Les rideaux, comme les meubles, étaient en damas de laine marron; deux oreillers se touchaient contre le traversin; une bouillotte chauffait dans les charbons; et l'abat-jour de la lampe, posée au bord de la commode, assombrissait l'appartement. Mme Arnoux avait une robe de chambre en mérinos gros bleu. Le regard tourné vers les cendres et une main sur l'épaule du petit garçon, elle défaisait, de l'autre, le lacet de la brassière; le mioche, en chemise, pleurait tout en se grattant la tête, comme M. Alexandre fils.

Frédéric s'était attendu à des spasmes de joie;—mais les passions s'étiolent quand on les dépayse; et, ne retrouvant plus Mme Arnoux dans le milieu où il l'avait connue, elle lui semblait avoir perdu quelque chose, porter confusément comme une dégradation, enfin n'être pas la même. Le calme de son cœur le stupéfiait. Il s'informa des anciens amis, de Pellerin, entre autres.

«Je ne le vois pas souvent», dit Arnoux.

Elle ajouta:

«Nous ne recevons plus, comme autrefois!» Était-ce pour l'avertir qu'on ne lui ferait aucune invitation? Mais Arnoux, poursuivant ses cordialités, lui reprocha de n'être pas venu dîner avec eux, à l'improviste; et il expliqua pourquoi il avait changé d'industrie.

«Que voulez-vous faire, dans une époque de décadence comme la nôtre? La grande peinture est passée de mode! d'ailleurs, on peut mettre de l'art partout. Vous savez, moi, j'aime le beau! il faudra un de ces jours que je vous mène à ma fabrique.»

Et il voulut lui montrer, immédiatement, quelques-uns de ses produits dans son magasin à l'entre-sol.

Les plats, les soupières, les assiettes et les cuvettes encombraient le plancher. Contre les murs étaient dressés de larges carreaux de pavage pour salles de bain et cabinets de toilette, avec sujets mythologiques dans le style de la Renaissance, tandis qu'au milieu une double étagère, montant jusqu'au plafond, supportait des vases à contenir la glace, des pots à fleurs, des candélabres, de petites jardinières et de grandes statuettes polychromes figurant un nègre ou une bergère pompadour. Les démonstrations d'Arnoux ennuyaient Frédéric qui avait froid et faim.

Il courut au café Anglais, y soupa splendidement, et, tout en mangeant, il se disait:

«J'étais bien bon là-bas avec mes douleurs! A peine si elle m'a reconnu! quelle bourgeoise!»

Et, dans un brusque épanouissement de santé, il se fit des résolutions d'égoïsme. Il se sentait le cœur dur comme la table où ses coudes posaient. Donc, il pouvait, maintenant, se jeter au milieu du monde, sans peur. L'idée des Dambreuse lui vint; il les utiliserait; puis il se rappela Deslauriers. «Ah! ma foi, tant pis!» Cependant, il lui envoya, par un commissionnaire, un billet lui donnant rendez-vous le lendemain au Palais-Royal, afin de déjeuner ensemble.

La fortune n'était pas si douce pour celui-là.

Il s'était présenté au concours d'agrégation avec une thèse sur le droit de tester, où il soutenait qu'on devait le restreindre autant que possible;—et, son adversaire l'excitant à lui faire dire des sottises, il en avait dit beaucoup, sans que les examinateurs bronchassent. Puis le hasard avait voulu qu'il tirât au sort, pour sujet de leçon, la Prescription. Alors, Deslauriers s'était livré à des théories déplorables; les vieilles contestations devaient se produire comme les nouvelles; pourquoi le propriétaire serait-il privé de son bien parce qu'il n'en peut fournir les titres qu'après trente et un ans révolus? C'était donner la sécurité de l'honnête homme à l'héritier du voleur enrichi. Toutes les injustices étaient consacrées par une extension de ce droit, qui était la tyrannie, l'abus de la force! Il s'était même écrié:

«Abolissons-le; et les Franks ne pèseront plus sur les Gaulois, les Anglais sur les Irlandais, les Yankees sur les Peaux-Rouges, les Turcs sur les Arabes, les blancs sur les nègres, la Pologne...»

Le président l'avait interrompu:

«Bien! bien! monsieur! nous n'avons que faire de vos opinions politiques, vous vous représenterez plus tard!»

Deslauriers n'avait pas voulu se représenter. Mais ce malheureux titre XX du IIIe livre du Code civil était devenu pour lui une montagne d'achoppement. Il élaborait un grand ouvrage sur la Prescription, considérée comme base du droit civil et du droit naturel des peuples; et il était perdu dans Dunod, Rogérius, Balbus, Merlin, Vazeille, Savigny, Troplong, et autres lectures considérables. Afin de s'y livrer plus à l'aise, il s'était démis de sa place de maître-clerc. Il vivait en donnant des répétitions, en fabriquant des thèses; et, aux séances de la Parlotte, il effrayait par sa virulence le parti conservateur, tous les jeunes doctrinaires issus de M. Guizot,—si bien qu'il avait, dans un certain monde, une espèce de célébrité, quelque peu mêlée de défiance pour sa personne.

Il arriva au rendez-vous, portant un gros paletot doublé de flanelle rouge, comme celui de Sénécal autrefois.

Le respect humain, à cause du public qui passait, les empêcha de s'étreindre longuement, et ils allèrent jusque chez Véfour, bras dessus, bras dessous, en ricanant de plaisir, avec une larme au fond des yeux. Puis, dès qu'ils furent seuls, Deslauriers s'écria:

«Ah! saprelotte, nous allons nous la repasser douce, maintenant!»

Frédéric n'aima point cette manière de s'associer, tout de suite, à sa fortune. Son ami témoignait trop de joie pour eux deux, et pas assez pour lui seul.

Ensuite, Deslauriers conta son échec, et peu à peu ses travaux, son existence, parlant de lui-même stoïquement et des autres avec aigreur. Tout lui déplaisait. Pas un homme en place qui ne fût un crétin ou une canaille. Pour un verre mal rincé, il s'emporta contre le garçon, et, sur le reproche anodin de Frédéric:

«Comme si j'allais me gêner pour de pareils cocos, qui vous gagnent jusqu'à des six et huit mille francs par an, qui sont électeurs, éligibles peut-être! Ah non, non!

Puis, d'un air enjoué:

«Mais j'oublie que je parle à un capitaliste, à un Mondor, car tu es un Mondor, maintenant!»

Et, revenant sur l'héritage, il exprima cette idée: que les successions collatérales (chose injuste en soi, bien qu'il se réjouît de celle-là) seraient abolies, un de ces jours, à la prochaine révolution.

«Tu crois? dit Frédéric.

—Compte dessus! répondit-il. Ça ne peut pas durer! on souffre trop! Quand je vois dans la misère des gens comme Sénécal...

—Toujours le Sénécal! pensa Frédéric.

—Quoi de neuf, du reste? Es-tu encore amoureux de Mme Arnoux! C'est passé, hein?»

Frédéric, ne sachant que répondre, ferma les yeux en baissant la tête.

A propos d'Arnoux, Deslauriers lui apprit que son journal appartenait maintenant à Hussonnet, lequel l'avait transformé. Cela s'appelait «L'Art, institut littéraire, société par actions de cent francs chacune; capital social: quarante mille francs», avec la faculté pour chaque actionnaire de pousser là sa copie; car «la société a pour but de publier les œuvres des débutants, d'épargner au talent, au génie peut-être, les crises douloureuses qui abreuvent, etc., tu vois la blague!» Il y avait cependant quelque chose à faire, c'était de hausser le ton de ladite feuille, puis tout à coup, gardant les mêmes rédacteurs et promettant la suite du feuilleton, de servir aux abonnés un journal politique; les avances ne seraient pas énormes.

«Qu'en penses-tu, voyons! veux-tu t'y mettre?»

Frédéric ne repoussa pas la proposition. Mais il fallait attendre le règlement de ses affaires.

«Alors, si tu as besoin de quelque chose...

«Merci, mon petit!» dit Deslauriers.

Ensuite, ils fumèrent des puros, accoudés sur la planche de velours, au bord de la fenêtre. Le soleil brillait, l'air était doux, des troupes d'oiseaux voletant s'abattaient dans le jardin; les statues de bronze et de marbre, lavées par la pluie, miroitaient; des bonnes en tablier causaient assises sur des chaises; et l'on entendait les rires des enfants, avec le murmure continu que faisait la gerbe du jet d'eau.

Frédéric s'était senti troublé par l'amertume de Deslauriers; mais, sous l'influence du vin qui circulait dans ses veines, à moitié endormi, engourdi, et recevant la lumière en plein visage, il n'éprouvait plus qu'un immense bien-être, voluptueusement stupide,—comme une plante saturée de chaleur et d'humidité. Deslauriers, les paupières entre-closes, regardait au loin, vaguement. Sa poitrine se gonflait, et il se mit à dire:

«Ah! c'était plus beau, quand Camille Desmoulins, debout là-bas sur une table, poussait le peuple à la Bastille! On vivait dans ce temps-là, on pouvait s'affirmer, prouver sa force! De simples avocats commandaient à des généraux, des va-nu-pieds battaient les rois, tandis qu'à présent...»

Il se tut, puis tout à coup:

«Bah! l'avenir est gros!»

Et tambourinant la charge sur les vitres, il déclama ces vers de Barthélemy:

Elle reparaîtra, la terrible Assemblée
Dont, après quarante ans, votre tête est troublée,
Colosse qui sans peur marche d'un pas puissant.

«Je ne sais plus le reste! Mais il est tard, si nous partions?»

Et il continua, dans la rue, à exposer ses théories.

Frédéric, sans l'écouter, observait à la devanture des marchands les étoffes et les meubles convenables, pour son installation; et ce fut peut-être la pensée de Mme Arnoux qui le fit s'arrêter à l'étalage d'un brocanteur, devant trois assiettes de faïence. Elles étaient décorées d'arabesques jaunes, à reflets métalliques, et valaient cent écus la pièce. Il les fit mettre de côté.

«Moi, à ta place, dit Deslauriers, je m'achèterais plutôt de l'argenterie,» décelant, par cet amour du cossu, l'homme de mince origine.

Dès qu'il fut seul, Frédéric se rendit chez le célèbre Pomadère, où il se commanda trois pantalons, deux habits, une pelisse de fourrure et cinq gilets; puis chez un bottier, chez un chemisier, et chez un chapelier, ordonnant partout qu'on se hâtât le plus possible.

Trois jours après, le soir, à son retour du Havre, il trouva chez lui sa garde-robe complète; et, impatient de s'en servir, il résolut de faire à l'instant même une visite aux Dambreuse. Mais il était trop tôt, huit heures à peine.

«Si j'allais chez les autres?» se dit-il.

Arnoux, seul, devant sa glace, était en train de se raser. Il lui proposa de le conduire dans un endroit où il s'amuserait, et, au nom de M. Dambreuse:

«Ah! ça se trouve bien! Vous verrez là de ses amis; venez donc! ce sera drôle!»

Frédéric s'excusait, Mme Arnoux reconnut sa voix et lui souhaita le bonjour à travers la cloison, car sa fille était indisposée, elle-même souffrante; et l'on entendait le bruit d'une cuiller contre un verre, et tout ce frémissement de choses délicatement remuées qui se fait dans la chambre d'un malade. Puis Arnoux disparut pour dire adieu à sa femme. Il entassait les raisons:

«Tu sais bien que c'est sérieux! Il faut que j'y aille, j'y ai besoin, on m'attend.

«Va, va, mon ami. Amuse-toi!»

Arnoux héla un fiacre.

«Palais-Royal! galerie Montpensier, 7.»

Et, se laissant tomber sur les coussins:

«Ah! comme je suis las, mon cher! j'en crèverai. Du reste, je peux bien vous le dire, à vous.»

Il se pencha vers son oreille, mystérieusement:

«Je cherche à retrouver le rouge de cuivre des Chinois.»

Et il expliqua ce qu'étaient la couverte et le petit feu.

Arrivé chez Chevet, on lui remit une grande corbeille, qu'il fit porter sur le fiacre. Puis il choisit pour «sa pauvre femme» du raisin, des ananas, différentes curiosités de bouche et recommanda qu'elles fussent envoyées de bonne heure, le lendemain.

Ils allèrent ensuite chez un costumier; c'était d'un bal qu'il s'agissait. Arnoux prit une culotte de velours bleu, une veste pareille, une perruque rouge; Frédéric un domino; et ils descendirent rue de Laval, devant une maison illuminée au second étage par des lanternes de couleur.

Dès le bas de l'escalier, on entendait le bruit des violons.

«Où diable me menez-vous? dit Frédéric.

—Chez une bonne fille! n'ayez pas peur!»

Un groom leur ouvrit la porte, et ils entrèrent dans l'antichambre, où des paletots, des manteaux et des châles étaient jetés en pile sur des chaises. Une jeune femme, en costume de dragon Louis XV, la traversait en ce moment-là. C'était Mlle Rose-Annette Bron, la maîtresse du lieu.

«Eh bien? dit Arnoux.

—C'est fait! répondit-elle.

—Ah! merci, mon ange!

Et il voulut l'embrasser.

«Prends donc garde, imbécile! tu vas gâter mon maquillage!»

Arnoux présenta Frédéric.

«Tapez là-dedans, monsieur, soyez le bienvenu!»

Elle écarta une portière derrière elle, et se mit à crier emphatiquement:

«Le sieur Arnoux, marmiton, et un prince de ses amis!»

Frédéric fut d'abord ébloui par les lumières; il n'aperçut que de la soie, du velours, des épaules nues, une masse de couleurs qui se balançait aux sons d'un orchestre caché par des verdures, entre des murailles tendues de soie jaune, avec des portraits au pastel, çà et là, et des torchères de cristal en style Louis XVI. De hautes lampes, dont les globes dépolis ressemblaient à des boules de neige, dominaient des corbeilles de fleurs, posées sur des consoles, dans les coins;—et en face, après une seconde pièce plus petite, on distinguait, dans une troisième, un lit à colonnes torses, ayant une glace de Venise à son chevet.

Les danses s'arrêtèrent, et il y eut des applaudissements, un vacarme de joie, à la vue d'Arnoux s'avançant avec son panier sur la tête; les victuailles faisaient bosse au milieu.—«Gare au lustre!» Frédéric leva les yeux: c'était le lustre en vieux saxe qui ornait la boutique de l'Art industriel; le souvenir des anciens jours passa dans sa mémoire; mais un fantassin de la Ligne en petite tenue, avec cet air nigaud que la tradition donne aux conscrits, se planta devant lui, en écartant les deux bras pour marquer l'étonnement; et il reconnut, malgré les effroyables moustaches noires extra-pointues qui le défiguraient, son ancien ami Hussonnet. Dans un charabia moitié alsacien, moitié nègre, le bohème l'accablait de félicitations, l'appelant son colonel. Frédéric, décontenancé par toutes ces personnes, ne savait que répondre. Un archet ayant frappé sur un pupitre, danseurs et danseuses se mirent en place.

Ils étaient une soixantaine environ, les femmes pour la plupart en villageoises ou en marquises, et les hommes, presque tous d'âge mûr, en costumes de roulier, de débardeur ou de matelot.

Frédéric, s'étant rangé contre le mur, regarda le quadrille devant lui.

Un vieux beau, vêtu, comme un doge vénitien, d'une longue simarre de soie pourpre, dansait avec Mme Rosanette, qui portait un habit vert, une culotte de tricot et des bottes molles à éperons d'or. Le couple en face se composait d'un Arnaute chargé de yatagans et d'une Suissesse aux yeux bleus, blanche comme du lait, potelée comme une caille, en manches de chemise et corset rouge. Pour faire valoir sa chevelure qui lui descendait jusqu'aux jarrets, une grande blonde, marcheuse à l'Opéra, s'était mise en femme sauvage; et, par-dessus son maillot de couleur brune, n'avait qu'un pagne de cuir, des bracelets de verroterie, et un diadème de clinquant, d'où s'élevait une haute gerbe en plumes de paon. Devant elle, un Pritchard, affublé d'un habit noir grotesquement large, battait la mesure avec son coude sur sa tabatière. Un petit berger Watteau, azur et argent comme un clair de lune, choquait sa houlette contre le thyrse d'une Bacchante, couronnée de raisins, une peau de léopard sur le flanc gauche et des cothurnes à rubans d'or. De l'autre côté, une Polonaise, en spencer de velours nacarat, balançait son jupon de gaze sur ses bas de soie gris-perle, pris dans des bottines roses cerclées de fourrure blanche. Elle souriait à un quadragénaire ventru, déguisé en enfant de chœur, et qui gambadait très haut, levant d'une main son surplis et retenant de l'autre sa calotte rouge. Mais la reine, l'étoile, c'était Mlle Loulou, célèbre danseuse des bals publics. Comme elle se trouvait riche maintenant, elle portait une large collerette de dentelle sur sa veste de velours noir uni; et son large pantalon de soie ponceau, collant sur la croupe et serré à la taille par une écharpe de cachemire, avait, tout le long de la couture, des petits camélias blancs naturels. Sa mine pâle, un peu bouffie et à nez retroussé, semblait plus insolente encore par l'ébouriffure de sa perruque où tenait un chapeau d'homme, en feutre gris, plié d'un coup de poing sur l'oreille droite; et, dans les bonds qu'elle faisait, ses escarpins à boucles de diamants atteignaient presque au nez de son voisin, un grand baron moyen âge tout empêtré dans une armure de fer. Il y avait aussi un Ange, un glaive d'or à la main, deux ailes de cygne dans le dos, et qui, allant, venant, perdant à toute minute son cavalier, un Louis XIV, ne comprenait rien aux figures et embarrassait la contredanse.

Frédéric, en regardant ces personnes, éprouvait un sentiment d'abandon, un malaise. Il songeait encore à Mme Arnoux et il lui semblait participer à quelque chose d'hostile se tramant contre elle.

Quand le quadrille fut achevé, Mme Rosanette l'aborda. Elle haletait un peu, et son hausse-col, poli comme un miroir, se soulevait doucement sous son menton.

«Et vous; monsieur, dit-elle, vous ne dansez pas?»

Frédéric s'excusa, il ne savait pas danser.

«Vraiment! mais avec moi? bien sûr?»

Et, posée sur une seule hanche, l'autre genou un peu rentré, en caressant de la main gauche le pommeau de nacre de son épée, elle le considéra pendant une minute, d'un air moitié suppliant, moitié gouailleur. Enfin elle dit «Bonsoir!» fit une pirouette, et disparut.

Frédéric, mécontent de lui-même, et ne sachant que faire, se mit à errer dans le bal.

Il entra dans le boudoir, capitonné de soie bleu-pâle avec des bouquets de fleurs des champs, tandis qu'au plafond, dans un cercle de bois doré, des Amours, émergeant d'un ciel d'azur, batifolaient sur des nuages en forme d'édredon. Ces élégances qui seraient aujourd'hui des misères pour les pareilles de Rosanette, l'éblouirent; et il admira tout: les volubilis artificiels ornant le contour de la glace, les rideaux de la cheminée, le divan turc, et, dans un renfoncement de la muraille, une manière de tente tapissée de soie rose, avec de la mousseline blanche par dessus. Des meubles noirs à marqueterie de cuivre garnissaient la chambre à coucher, où se dressait, sur une estrade couverte d'une peau de cygne, le grand lit à baldaquin et à plumes d'autruche. Des épingles à tête de pierreries fichées dans des pelotes, des bagues traînant sur des plateaux, des médaillons à cercle d'or et des coffrets d'argent se distinguaient dans l'ombre, sous la lueur qu'épanchait une urne de Bohême, suspendue à trois chaînettes. Par une petite porte entre-bâillée, on apercevait une serre chaude occupant toute la largeur d'une terrasse, et que terminait une volière à l'autre bout.

C'était bien là un milieu fait pour lui plaire. Dans une brusque révolte de sa jeunesse, il se jura d'en jouir, s'enhardit; puis, revenu à l'entrée du salon, où il y avait plus de monde maintenant (tout s'agitait dans une sorte de pulvérulence lumineuse), il resta debout à contempler les quadrilles, clignant les yeux pour mieux voir,—et humant les molles senteurs de femmes, qui circulaient comme un immense baiser épandu.

Mais il y avait près de lui, de l'autre côté de la porte, Pellerin;—Pellerin en grande toilette, le bras gauche dans la poitrine et tenant de la main droite, avec son chapeau, un gant blanc, déchiré.

«Tiens, il y a longtemps qu'on ne vous a vu! Où diable étiez-vous donc? parti en voyage, en Italie? Poncif, hein, l'Italie? pas si raide qu'on dit? N'importe! apportez-moi vos esquisses, un de ces jours?»

Et, sans attendre sa réponse, l'artiste se mit à parler de lui-même.

Il avait fait beaucoup de progrès, ayant reconnu définitivement la bêtise de la Ligne. On ne devait pas tant s'enquérir de la Beauté et de l'Unité, dans une œuvre, que du caractère et de la diversité des choses.

«Car tout existe dans la nature, donc tout est légitime, tout est plastique. Il s'agit seulement d'attraper la note, voilà. J'ai découvert le secret!» Et lui donnant un coup de coude, il répéta plusieurs fois: «J'ai découvert le secret, vous voyez! Ainsi regardez-moi cette petite femme à coiffure de sphinx qui danse avec un postillon russe, c'est net, sec, arrêté, tout en méplats et en tons crus: de l'indigo sous les yeux, une plaque de cinabre à la joue, du bistre sur les tempes; pif! paf!» Et il jetait, avec le pouce, comme des coups de pinceau dans l'air. «Tandis que la grosse, là-bas,» continua-t-il en montrant une Poissarde, en robe cerise avec une croix d'or au cou et un fichu de linon noué dans le dos, «rien que des rondeurs; les narines s'épatent comme les ailes de son bonnet, les coins de la bouche se relèvent, le menton s'abaisse, tout est gras, fondu, copieux, tranquille et soleillant, un vrai Rubens! Elles sont parfaites cependant! Où est le type alors?» Il s'échauffait. «Qu'est-ce qu'une belle femme? Qu'est-ce que le beau? Ah! le beau! me direz-vous...» Frédéric l'interrompit pour savoir ce qu'était un pierrot à profil de bouc, en train de bénir tous les danseurs au milieu d'une pastourelle.

«Rien du tout! un veuf, père de trois garçons. Il les laisse sans culottes, passe sa vie au club, et couche avec la bonne.

—Et celui-là, costumé en bailli, qui parle dans l'embrasure de la fenêtre à une marquise-Pompadour?

—La marquise, c'est Mme Vandaël, l'ancienne actrice du Gymnase, la maîtresse du Doge, le comte de Palazot. Voilà vingt ans qu'ils sont ensemble; on ne sait pourquoi. Avait-elle de beaux yeux, autrefois, cette femme-là! Quant au citoyen près d'elle, on le nomme le capitaine d'Herbigny, un vieux de la vieille, qui n'a pour toute fortune que sa croix d'honneur et sa pension, sert d'oncle aux grisettes dans les solennités, arrange les duels et dîne en ville.

—Une canaille? dit Frédéric.

—Non! un honnête homme!

—Ah!»

L'artiste lui en nomma d'autres encore, quand, apercevant un monsieur qui portait comme les médecins de Molière une grande robe de serge noire, mais bien ouverte de haut en bas, afin de montrer toutes ses breloques:

«Ceci vous représente le docteur Des Rogis, enragé de n'être pas célèbre, a écrit un livre de pornographie médicale, cire volontiers les bottes dans le grand monde, est discret; ces dames l'adorent. Lui et son épouse (cette maigre châtelaine en robe grise) se trimbalent ensemble dans tous les endroits publics, et autres. Malgré la gêne du ménage, on a un jour,—thés artistiques où il se dit des vers.—Attention!»

En effet, le docteur les aborda; et bientôt ils formèrent tous les trois, à l'entrée du salon, un groupe de causeurs, où vint s'adjoindre Hussonnet, puis l'amant de la Femme-Sauvage, un jeune poète, exhibant, sous un court mantel à la François Ier, la plus piètre des anatomies, et enfin un garçon d'esprit, déguisé en Turc de barrière. Mais sa veste à galons jaunes avait si bien voyagé sur le dos des dentistes ambulants, son large pantalon à plis était d'un rouge si déteint, son turban roulé comme une anguille à la tartare d'un aspect si pauvre, tout son costume enfin tellement déplorable et réussi, que les femmes ne dissimulaient pas leur dégoût. Le docteur l'en consola par de grands éloges sur la Débardeuse sa maîtresse. Ce Turc était fils d'un banquier.

Entre deux quadrilles, Rosanette se dirigea vers la cheminée, où était installé, dans un fauteuil, un petit vieillard replet, en habit marron, à boutons d'or. Malgré ses joues flétries qui tombaient sur sa haute cravate blanche, ses cheveux encore blonds, et frisés naturellement comme les poils d'un caniche, lui donnaient quelque chose de folâtre.

Elle l'écouta, penchée vers son visage. Ensuite, elle lui accommoda un verre de sirop; et rien n'était mignon comme ses mains sous leurs manches de dentelles qui dépassaient les parements de l'habit vert. Quand le bonhomme eut bu, il les baisa.

«Mais c'est M. Oudry, le voisin d'Arnoux!

—Il l'a perdu! dit en riant Pellerin.

—Comment?»

Un postillon de Longjumeau la saisit par la taille, une valse commençait. Alors, toutes les femmes, assises autour du salon sur des banquettes, se levèrent à la file, prestement; et leurs jupes, leurs écharpes, leurs coiffures se mirent à tourner.

Elles tournaient si près de lui, que Frédéric distinguait les gouttelettes de leur front;—et ce mouvement giratoire de plus en plus vif et régulier, vertigineux, communiquant à sa pensée une sorte d'ivresse, y faisait surgir d'autres images, tandis que toutes passaient dans le même éblouissement, et chacune avec une excitation particulière selon le genre de sa beauté. La Polonaise, qui s'abandonnait d'une façon langoureuse, lui inspirait l'envie de la tenir contre son cœur, en filant tous les deux dans un traîneau sur une plaine couverte de neige. Des horizons de volupté tranquille, au bord d'un lac, dans un chalet, se déroulaient sous les pas de la Suissesse, qui valsait le torse droit et les paupières baissées. Puis, tout à coup, la Bacchante, penchant en arrière sa tête brune, le faisait rêver à des caresses dévoratrices, dans des bois de lauriers-roses, par un temps d'orage, au bruit confus des tambourins. La Poissarde, que la mesure trop rapide essoufflait, poussait des rires; et il aurait voulu, buvant avec elle aux Porcherons, chiffonner à pleines mains son fichu, comme au bon vieux temps. Mais la Débardeuse, dont les orteils légers effleuraient à peine le parquet, semblait recéler dans la souplesse de ses membres et le sérieux de son visage tous les raffinements de l'amour moderne, qui a la justesse d'une science et la mobilité d'un oiseau. Rosanette tournait, le poing sur la hanche; sa perruque à marteau, sautillant sur son collet, envoyait de la poudre d'iris autour d'elle; et, à chaque tour, du bout de ses éperons d'or, elle manquait d'attraper Frédéric.

Au dernier accord de la valse, Mlle Vatnaz parut. Elle avait un mouchoir algérien sur la tête, beaucoup de piastres sur le front, de l'antimoine au bord des yeux, avec une espèce de paletot en cachemire noir tombant sur un jupon clair, lamé d'argent, et elle tenait un tambour de basque à la main.

Derrière son dos marchait un grand garçon, dans le costume classique du Dante, et qui était (elle ne s'en cachait plus, maintenant) l'ancien chanteur de l'Alhambra,—lequel, s'appelant Auguste Delamarre, s'était fait appeler primitivement Anténor Delamarre, puis Delmas, puis Belmar, et enfin Delmar, modifiant ainsi et perfectionnant son nom, d'après sa gloire croissante; car il avait quitté le bastringue pour le théâtre, et venait même de débuter bruyamment à l'Ambigu, dans Gaspardo le Pêcheur.

Hussonnet, en l'apercevant, se renfrogna. Depuis qu'on avait refusé sa pièce, il exécrait les comédiens. On n'imaginait pas la vanité de ces Messieurs, de celui-là, surtout! «Quel poseur, voyez donc!»

Après un léger salut à Rosanette, Delmar s'était adossé à la cheminée; et il restait immobile, une main sur le cœur, le pied gauche en avant, les yeux au ciel, avec sa couronne de lauriers dorés par-dessus son capuchon, tout en s'efforçant de mettre dans son regard beaucoup de poésie, pour fasciner les dames. On faisait, de loin, un grand cercle autour de lui.

Mais la Vatnaz, quand elle eut embrassé longuement Rosanette, s'en vint prier Hussonnet de revoir, sous le point de vue du style, un ouvrage d'éducation qu'elle voulait publier: la Guirlande des jeunes Personnes, recueil de littérature et de morale. L'homme de lettres promit son concours. Alors, elle lui demanda s'il ne pourrait pas, dans une des feuilles où il avait accès, faire mousser quelque peu son ami, et même lui confier plus tard un rôle. Hussonnet en oublia de prendre un verre de punch.

C'était Arnoux qui l'avait fabriqué; et, suivi par le groom du Comte portant un plateau vide, il l'offrait aux personnes avec satisfaction.

Quand il vint à passer devant M. Oudry, Rosanette l'arrêta.

«Eh bien, et cette affaire?»

Il rougit quelque peu; enfin, s'adressant au bonhomme:

«Notre amie m'a dit que vous auriez l'obligeance...

—Comment donc, mon voisin! tout à vous.»

Et le nom de M. Dambreuse fut prononcé; comme ils s'entretenaient à demi voix, Frédéric les entendait confusément; il se porta vers l'autre coin de la cheminée, où Rosanette et Delmar causaient ensemble.

Le cabotin avait une mine vulgaire, faite comme les décors de théâtre pour être contemplée à distance, des mains épaisses, de grands pieds, une mâchoire lourde; et il dénigrait les acteurs les plus illustres, traitait de haut les poètes, disait: «mon organe, mon physique, mes moyens», en émaillant son discours de mots peu intelligibles pour lui-même, et qu'il affectionnait, tels que «morbidezza, analogue et homogénéité».

Rosanette l'écoutait avec de petits mouvements de tête approbatifs. On voyait l'admiration s'épanouir sous le fard de ses joues, et quelque chose d'humide passait comme un voile sur ses yeux clairs, d'une indéfinissable couleur. Comment un pareil homme pouvait-il la charmer? Frédéric s'excitait intérieurement à le mépriser encore plus, pour bannir, peut-être, l'espèce d'envie qu'il lui portait.

Mlle Vatnaz était maintenant avec Arnoux; et, tout en riant très haut, de temps à autre, elle jetait un coup d'œil sur son amie, que M. Oudry ne perdait pas de vue.

Puis Arnoux et la Vatnaz disparurent; le bonhomme vint parler bas à Rosanette.

«Eh bien, oui, c'est convenu! Laissez-moi tranquille.»

Et elle pria Frédéric d'aller voir dans la cuisine si M. Arnoux n'y était pas.

Un bataillon de verres à moitié pleins couvrait le plancher; et les casseroles, les marmites, la turbotière, la poêle à frire sautaient. Arnoux commandait aux domestiques en les tutoyant, battait la rémolade, goûtait les sauces, rigolait avec la bonne.

«Bien, dit-il, avertissez-la! Je fais servir.»

On ne dansait plus, les femmes venaient de se rasseoir, les hommes se promenaient. Au milieu du salon, un des rideaux tendus sur une fenêtre se bombait au vent; et la Sphinx, malgré les observations de tout le monde, exposait au courant d'air ses bras en sueur. Où donc était Rosanette? Frédéric la chercha plus loin, jusque dans le boudoir et dans la chambre. Quelques-uns, pour être seuls, ou deux à deux, s'y étaient réfugiés. L'ombre et les chuchotements se mêlaient. Il y avait de petits rires sous des mouchoirs, et l'on entrevoyait au bord des corsages des frémissements d'éventails, lents et doux comme des battements d'aile d'oiseau blessé.

En entrant dans la serre, il vit, sous les larges feuilles d'un caladium, près le jet d'eau, Delmar, couché à plat ventre sur le canapé de toile; Rosanette, assise près de lui, avait la main passée dans ses cheveux; et ils se regardaient. Au même moment, Arnoux entra par l'autre côté, celui de la volière. Delmar se leva d'un bond, puis il sortit à pas tranquilles sans se retourner; et même, s'arrêta près de la porte, pour cueillir une fleur d'hibiscus dont il garnit sa boutonnière. Rosanette pencha le visage, Frédéric, qui la voyait de profil, s'aperçut qu'elle pleurait.

«Tiens! qu'as-tu donc?» dit Arnoux.

Elle haussa les épaules sans répondre.

«Est-ce à cause de lui?» reprit-il.

Elle étendit les bras autour de son cou, et, le baisant au front, lentement:

«Tu sais bien que je t'aimerai toujours, mon gros. N'y pensons plus! Allons souper!»

Un lustre de cuivre à quarante bougies éclairait la salle, dont les murailles disparaissaient sous de vieilles faïences accrochées; et cette lumière crue, tombant d'aplomb, rendait plus blanc encore, parmi les hors d'œuvre et les fruits, un gigantesque turbot occupant le milieu de la nappe, bordée par des assiettes pleines de potage à la bisque. Alors, toutes à la fois, avec un froufrou d'étoffes, les femmes, tassant leurs jupes, leurs manches et leurs écharpes, s'assirent les unes près des autres; les hommes, debout, s'établirent dans les angles. Pellerin et M. Oudry furent placés près de Rosanette; Arnoux était en face. Palazot et son amie venaient de partir.

«Bon voyage! dit-elle, attaquons!»

Et l'Enfant de chœur, homme facétieux, en faisant un grand signe de croix, commença le Benedicite.

Les dames furent scandalisées, et principalement la Poissarde, mère d'une fille dont elle voulait faire une femme honnête. Arnoux, non plus, «n'aimait pas ça,» trouvant qu'on devait respecter la religion.

Une horloge allemande, munie d'un coq, carillonnant deux heures, provoqua sur le coucou force plaisanteries. Toute sorte de propos s'ensuivirent: calembours, anecdotes, vantardises, gageures, mensonges tenus pour vrais, assertions improbables, un tumulte de paroles qui bientôt s'éparpilla en conversations particulières. Les vins circulaient, les plats se succédaient, le docteur découpait. On se lançait de loin une orange, un bouchon; on quittait sa place pour causer avec quelqu'un. Souvent Rosanette se tournait vers Delmar, immobile derrière elle; Pellerin bavardait, M. Oudry souriait. Mlle Vatnaz mangea presque à elle seule le buisson d'écrevisses, et les carapaces sonnaient sous ses longues dents. L'Ange, posée sur le tabouret du piano (seul endroit où ses ailes lui permissent de s'asseoir), mastiquait placidement, sans discontinuer.

«Quelle fourchette! répétait l'Enfant de chœur ébahi, quelle fourchette!»

Et la Sphinx buvait de l'eau-de-vie, criait à plein gosier, se démenait comme un démon. Tout à coup ses joues s'enflèrent, et, ne résistant plus au sang qui l'étouffait, elle porta sa serviette contre ses lèvres, puis la jeta sous la table.

Frédéric l'avait vue.

«Ce n'est rien!»

Et à ses instances pour partir et se soigner, elle répondit lentement:

«Bah! à quoi bon? autant ça qu'autre chose! la vie n'est pas si drôle!»

Alors, il frissonna, pris d'une tristesse glaciale, comme s'il avait aperçu des mondes entiers de misère et de désespoir, un réchaud de charbon près d'un lit de sangle, et les cadavres de la Morgue en tablier de cuir, avec le robinet d'eau froide qui coule sur leurs cheveux.

Cependant, Hussonnet, accroupi aux pieds de la Femme-Sauvage, braillait d'une voix enrouée, pour imiter l'acteur Grassot:

«Ne sois pas cruelle, ô Celuta! cette petite fête de famille est charmante! Enivrez-moi de voluptés, mes amours! Folichonnons! folichonnons!

Et il se mit à baiser les femmes sur l'épaule. Elles tressaillaient, piquées par ses moustaches; puis il imagina de casser contre sa tête une assiette, en la heurtant d'un petit coup. D'autres l'imitèrent; les morceaux de faïence volaient comme des ardoises par un grand vent, et la Débardeuse s'écria:

«Ne vous gênez pas! ça ne coûte rien! Le bourgeois qui en fabrique nous en cadote!»

Tous les yeux se portèrent sur Arnoux. Il répliqua:

«Ah! sur facture, permettez!» tenant, sans doute, à passer pour n'être pas, ou n'être plus l'amant de Rosanette.

Mais deux voix furieuses s'élevèrent.

«Imbécile!

—Polisson!

—A vos ordres!

—Aux vôtres!»

C'était le chevalier moyen âge et le Postillon russe qui se disputaient; celui-ci ayant soutenu que des armures dispensaient d'être brave, l'autre avait pris cela pour une injure. Il voulait se battre, tous s'interposaient, et le Capitaine, au milieu du tumulte, tâchait de se faire entendre.

«Messieurs, écoutez-moi! un mot! J'ai de l'expérience, messieurs!»

Rosanette, ayant frappé avec son couteau sur un verre, finit par obtenir du silence; et, s'adressant au Chevalier qui gardait son casque, puis au Postillon coiffé d'un bonnet à longs poils:

«Retirez d'abord votre casserole! ça m'échauffe!—et vous, là-bas, votre tête de loup.—Voulez-vous bien m'obéir, saprelotte! Regardez donc mes épaulettes! Je suis votre maréchale!

Ils s'exécutèrent, et tous applaudirent en criant:

«Vive la Maréchale! vive la Maréchale!»

Alors, elle prit sur le poêle une bouteille de vin de Champagne, et elle le versa de haut, dans les coupes qu'on lui tendait. Comme la table était trop large, les convives, les femmes surtout, se portèrent de son côté, en se dressant sur la pointe des pieds, sur les barreaux des chaises, ce qui forma pendant une minute un groupe pyramidal de coiffures, d'épaules nues, de bras tendus, de corps penchés;—et de longs jets de vin rayonnaient dans tout cela, car le Pierrot et Arnoux, aux deux angles de la salle, lâchant chacun une bouteille, éclaboussaient les visages. Les petits oiseaux de la volière, dont on avait laissé la porte ouverte, envahirent la salle, tout effarouchés, voletant autour du lustre, se cognant contre les carreaux, contre les meubles; et quelques-uns, posés sur les têtes, faisaient au milieu des chevelures comme de larges fleurs.

Les musiciens étaient partis. On tira le piano de l'antichambre dans le salon. La Vatnaz s'y mit, et, accompagnée de l'Enfant de chœur qui battait du tambour de basque, elle entama une contredanse avec furie, tapant les touches comme un cheval qui piaffe, et se dandinant de la taille, pour mieux marquer la mesure.

La Maréchale entraîna Frédéric, Hussonnet faisait la roue, la Débardeuse se disloquait comme un clown, le Pierrot avait des façons d'orang-outang, la Sauvagesse, les bras écartés, imitait l'oscillation d'une chaloupe. Enfin tous, n'en pouvant plus, s'arrêtèrent; et on ouvrit une fenêtre.

Le grand jour entra avec la fraîcheur du matin. Il y eut une exclamation d'étonnement, puis un silence. Les flammes jaunes vacillaient, en faisant de temps à autre éclater leurs bobèches; des rubans, des fleurs et des perles jonchaient le parquet; des taches de punch et de sirop poissaient les consoles; les tentures étaient salies, les costumes fripés, poudreux; les nattes pendaient sur les épaules; et le maquillage, coulant avec la sueur, découvrait des faces blêmes, dont les paupières rouges clignotaient.

La Maréchale, fraîche comme au sortir d'un bain, avait les joues roses, les yeux brillants. Elle jeta au loin sa perruque; et ses cheveux tombèrent autour d'elle comme une toison, ne laissant voir de tout son vêtement que sa culotte, ce qui produisit un effet à la fois comique et gentil.

La Sphinx, dont les dents claquaient de fièvre, eut besoin d'un châle.

Rosanette courut dans sa chambre pour le chercher, et, comme l'autre la suivait, elle lui ferma la porte au nez, vivement.

Le Turc observa, tout haut, qu'on n'avait pas vu sortir M. Oudry. Aucun ne releva cette malice, tant on était fatigué.

Puis, en attendant les voitures, on s'embobelina dans les capelines et les manteaux. Sept heures sonnèrent. L'Ange était toujours dans la salle, attablée devant une compote de beurre et de sardines; et la Poissarde, près d'elle, fumait des cigarettes, tout en lui donnant des conseils sur l'existence.

Enfin, les fiacres étant survenus, les invités s'en allèrent. Hussonnet, employé dans une correspondance pour la province, devait lire avant son déjeuner cinquante-trois journaux; la Sauvagesse avait une répétition à son théâtre, Pellerin un modèle, l'Enfant de chœur trois rendez-vous. Mais l'Ange, envahie par les premiers symptômes d'une indigestion, ne put se lever. Le Baron moyen âge la porta jusqu'au fiacre.

«Prends garde à ses ailes!» cria par la fenêtre la Débardeuse.

On était sur le palier quand Mlle Vatnaz dit à Rosanette:

«Adieu, chère! C'était très bien, ta soirée.»

Puis se penchant à son oreille:

«Garde-le!

—Jusqu'à des temps meilleurs,» reprit la Maréchale en tournant le dos, lentement.

Arnoux et Frédéric s'en revinrent ensemble, comme ils étaient venus. Le marchand de faïence avait un air tellement sombre, que son compagnon le crut indisposé.

«Moi? pas du tout!»

Il se mordait la moustache, fronçait les sourcils, et Frédéric lui demanda si ce n'étaient pas ses affaires qui le tourmentaient.

«Nullement!»

Puis tout à coup:

«Vous le connaissiez, n'est-ce pas, le père Oudry?»

Et, avec une expression de rancune:

«Il est riche, le vieux gredin!»

Ensuite, Arnoux parla d'une cuisson importante que l'on devait finir aujourd'hui, à sa fabrique. Il voulait la voir. Le train partait dans une heure. «Il faut cependant que j'aille embrasser ma femme.»

«Ah! sa femme!» pensa Frédéric.

Puis il se coucha, avec une douleur intolérable à l'occiput; et il but une carafe d'eau, pour calmer sa soif.

Une autre soif lui était venue, celle des femmes, du luxe et de tout ce que comporte l'existence parisienne. Il se sentait quelque peu étourdi, comme un homme qui descend d'un vaisseau; et, dans l'hallucination du premier sommeil, il voyait passer et repasser continuellement les épaules de la Poissarde, les reins de la Débardeuse, les mollets de la Polonaise, la chevelure de la Sauvagesse. Puis deux grands yeux noirs, qui n'étaient pas dans le bal, parurent; et légers comme des papillons, ardents comme des torches, ils allaient, venaient, vibraient, montaient dans la corniche, descendaient jusqu'à sa bouche. Frédéric s'acharnait à reconnaître ces yeux sans y parvenir. Mais déjà le rêve l'avait pris; il lui semblait qu'il était attelé près d'Arnoux, au timon d'un fiacre, et que la Maréchale, à califourchon sur lui, l'éventrait avec ses éperons d'or.


II

Frédéric trouva, au coin de la rue Rumfort, un petit hôtel et, il s'acheta, tout à la fois le coupé, le cheval, les meubles et deux jardinières prises chez Arnoux, pour mettre aux deux coins de la porte dans son salon. Derrière cet appartement, étaient une chambre et un cabinet. L'idée lui vint d'y loger Deslauriers. Mais, comment la recevrait-il, elle, sa maîtresse future? La présence d'un ami serait une gêne. Il abattit le refend pour agrandir le salon, et fit du cabinet un fumoir.

Il acheta les poètes qu'il aimait, des Voyages, des Atlas, des Dictionnaires, car il avait des plans de travail sans nombre; il pressait les ouvriers, courait les magasins, et, dans son impatience de jouir, emportait tout sans marchander.

D'après les notes des fournisseurs, Frédéric s'aperçut qu'il aurait à débourser prochainement une quarantaine de mille francs, non compris les droits de succession, lesquels dépasseraient trente-sept mille; comme sa fortune était en biens territoriaux, il écrivit au notaire du Havre d'en vendre une partie, pour se libérer de ses dettes et avoir quelque argent à sa disposition. Puis, voulant connaître enfin cette chose vague, miroitante et indéfinissable qu'on appelle le monde, il demanda par un billet aux Dambreuse s'ils pouvaient le recevoir. Madame répondit qu'elle espérait sa visite pour le lendemain.

C'était jour de réception. Des voitures stationnaient dans la cour. Deux valets se précipitèrent sous la marquise, et un troisième, au haut de l'escalier, se mit à marcher devant lui.

Il traversa une antichambre, une seconde pièce, puis un grand salon à hautes fenêtres, et dont la cheminée monumentale supportait une pendule en forme de sphère, avec deux vases de porcelaine monstrueux où se hérissaient, comme deux buissons d'or, deux faisceaux de bobèches. Des tableaux dans la manière de l'Espagnolet étaient appendus au mur; les lourdes portières en tapisserie tombaient majestueusement; et les fauteuils, les consoles, les tables, tout le mobilier, qui était de style Empire, avait quelque chose d'imposant et de diplomatique. Frédéric souriait de plaisir, malgré lui.

Enfin il arriva dans un appartement ovale, lambrissé de bois de rose, bourré de meubles mignons et qu'éclairait une seule glace donnant sur un jardin. Mme Dambreuse était auprès du feu, une douzaine de personnes formant cercle autour d'elle. Avec un mot aimable, elle lui fit signe de s'asseoir, mais sans paraître surprise de ne l'avoir pas vu depuis longtemps.

On vantait, quand il entra, l'éloquence de l'abbé Cœur. Puis on déplora l'immoralité des domestiques, à propos d'un vol commis par un valet de chambre; et les cancans se déroulèrent. La vieille dame de Sommery avait un rhume, Mlle de Turvisot se mariait, les Montcharron ne reviendraient pas avant la fin de janvier, les Bretancourt non plus, maintenant on restait tard à la campagne; et la misère des propos se trouvait comme renforcée par le luxe des choses ambiantes; mais ce qu'on disait était moins stupide que la manière de causer, sans but, sans suite et sans animation. Il y avait là, cependant, des hommes versés dans la vie, un ancien ministre, le curé d'une grande paroisse, deux ou trois hauts fonctionnaires du gouvernement; ils s'en tenaient aux lieux communs les plus rebattus. Quelques-uns ressemblaient à des douairières fatiguées, d'autres avaient des tournures de maquignon; et des vieillards accompagnaient leurs femmes, dont ils auraient pu se faire passer pour les grands-pères.

Mme Dambreuse les recevait tous avec grâce. Dès qu'on parlait d'un malade, elle fronçait les sourcils douloureusement, et prenait un air joyeux s'il était question de bals ou de soirées. Elle serait bientôt contrainte de s'en priver, car elle allait faire sortir de pension une nièce de son mari, une orpheline, trop jeune encore pour la mener dans le monde. On exalta son dévouement; c'était se conduire en véritable mère de famille.

Frédéric l'observait. La peau mate de son visage paraissait tendue, et d'une fraîcheur sans éclat, comme celle d'un fruit conservé. Mais ses cheveux, tirebouchonnés à l'anglaise, étaient plus fins que de la soie, ses yeux d'un azur brillant, tous ses gestes délicats. Assise au fond, sur la causeuse, elle caressait les floches rouges d'un écran japonais, pour faire valoir ses mains, sans doute, de longues mains étroites, un peu maigres, avec des doigts retroussés par le bout. Elle portait une robe de moire grise, à corsage montant, comme une puritaine.

Frédéric lui demanda si elle ne viendrait pas cette année à la Fortelle. Mme Dambreuse n'en savait rien. Il concevait cela, du reste: Nogent devait l'ennuyer. Les visites augmentaient. C'était un bruissement continu de robes sur les tapis; les dames, posées au bord des chaises, poussaient de petits ricanements, articulaient deux ou trois mots, et, au bout de cinq minutes, partaient avec leurs jeunes filles. Bientôt, la conversation fut impossible à suivre, et Frédéric se retirait quand Mme Dambreuse lui dit:

«Tous les mercredis, n'est-ce pas, monsieur Moreau?» rachetant par cette seule phrase ce qu'elle avait montré d'indifférence.

Il était content. Néanmoins, il huma dans la rue une large bouffée d'air; et, par besoin d'un milieu moins artificiel, Frédéric se ressouvint qu'il devait une visite à la Maréchale.

La porte de l'antichambre était ouverte. Deux bichons havanais accoururent. Une voix cria:

«Delphine! Delphine!—Est-ce vous, Félix?»

Il se tenait sans avancer; les deux petits chiens jappaient toujours. Enfin Rosanette parut, enveloppée dans une sorte de peignoir en mousseline blanche garnie de dentelles, pieds nus dans des babouches.

«Ah! pardon, monsieur! Je vous prenais pour le coiffeur. Une minute! je reviens!»

Et il resta seul dans la salle à manger.

Les persiennes en étaient closes. Frédéric la parcourait des yeux, en se rappelant le tapage de l'autre nuit, lorsqu'il remarqua au milieu, sur la table, un chapeau d'homme, un vieux feutre bossué, gras, immonde. A qui donc ce chapeau? Montrant impudemment sa coiffe décousue, il semblait dire: «Je m'en moque après tout! Je suis le maître!»

La Maréchale survint. Elle le prit, ouvrit la serre, l'y jeta, referma la porte (d'autres portes, en même temps, s'ouvraient et se refermaient), et, ayant fait passer Frédéric par la cuisine, elle l'introduisit dans son cabinet de toilette.

On voyait, tout de suite, que c'était l'endroit de la maison le plus hanté, et comme son vrai centre moral. Une perse à grands feuillages tapissait les murs, les fauteuils et un vaste divan élastique; sur une table de marbre blanc s'espaçaient deux larges cuvettes en faïence bleue; des planches de cristal formant étagère au-dessus étaient encombrées par des fioles, des brosses, des peignes, des bâtons de cosmétique, des boîtes à poudre; le feu se mirait dans une haute psyché; un drap pendait en dehors d'une baignoire, et des senteurs de pâte d'amandes et de benjoin s'exhalaient.

«Vous excuserez le désordre! Ce soir, je dîne en ville.»

Et, comme elle tournait sur ses talons, elle faillit écraser un des petits chiens. Frédéric les déclara charmants. Elle les souleva tous les deux, et, haussant jusqu'à lui leur museau noir:

«Voyons, faites une risette, baisez le monsieur.»

Un homme, habillé d'une sale redingote à collet de fourrure, entra brusquement.

«Félix, mon brave, dit-elle, vous aurez votre affaire dimanche prochain, sans faute.»

L'homme se mit à la coiffer. Il lui apprenait des nouvelles de ses amies: Mme de Rochegune, Mme de Saint-Florentin, Mme de Liebard-Lombard, toutes étant nobles comme à l'hôtel Dambreuse. Puis il causa théâtres; on donnait le soir à l'Ambigu une représentation extraordinaire.

«Irez-vous?

—Ma foi, non! Je reste chez moi.»

Delphine parut. Elle la gronda pour être sortie sans sa permission. L'autre jura qu'elle «rentrait du marché».

«Eh bien, apportez-moi votre livre!—Vous permettez, n'est-ce pas?»

Et, lisant à demi-voix le cahier, Rosanette faisait des observations sur chaque article. L'addition était fausse.

«Rendez-moi quatre sous!»

Delphine les rendit, et, quand elle l'eut congédiée:

«Ah! Sainte Vierge! est-on assez malheureux avec ces gens-là!»

Frédéric fut choqué de cette récrimination. Elle lui rappelait trop les autres, et établissait entre les deux maisons une sorte d'égalité fâcheuse.

Delphine, étant revenue, s'approcha de la Maréchale pour chuchoter un mot à son oreille.

«Eh non! je n'en veux pas!»

Delphine se présenta de nouveau.

«Madame, elle insiste.

—Ah! quel embêtement! Flanque-la dehors!»

Au même instant, une vieille dame habillée de noir poussa la porte. Frédéric n'entendit rien, ne vit rien; Rosanette s'était précipitée dans la chambre, à sa rencontre.

Quand elle reparut, elle avait les pommettes rouges et elle s'assit dans un des fauteuils, sans parler. Une larme tomba sur sa joue; puis se tournant vers le jeune homme, doucement:

«Quel est votre petit nom?

—Frédéric.

—Ah! Féderico! Ça ne vous gêne pas que je vous appelle comme ça?»

Et elle le regardait d'une façon câline, presque amoureuse.

Tout à coup, elle poussa un cri de joie à la vue de Mlle Vatnaz.

La femme artiste n'avait pas de temps à perdre, devant, à six heures juste, présider sa table d'hôte; et elle haletait, n'en pouvant plus. D'abord, elle retira de son cabas une chaîne de montre avec un papier, puis différents objets, des acquisitions.

«Tu sauras qu'il y a, rue Joubert, des gants de Suède à trente-six sous magnifiques! Ton teinturier demande encore huit jours. Pour la guipure, j'ai dit qu'on repasserait. Bugneaux a reçu l'acompte. Voilà tout, il me semble? C'est cent quatre-vingt-cinq francs que tu me dois!»

Rosanette alla prendre dans un tiroir dix napoléons. Aucune des deux n'avait de monnaie, Frédéric en offrit.

«Je vous les rendrai, dit la Vatnaz, en fourrant les quinze francs dans son sac. Mais vous êtes un vilain. Je ne vous aime plus, vous ne m'avez pas fait danser une seule fois, l'autre jour!—Ah! ma chère, j'ai découvert, quai Voltaire, à une boutique, un cadre d'oiseaux-mouches empaillés qui sont des amours. A ta place, je me les donnerais. Tiens! Comment trouves-tu?»

Et elle exhiba un vieux coupon de soie rose qu'elle avait acheté au Temple pour faire un pourpoint moyen âge à Delmar.

«Il est venu aujourd'hui, n'est-ce pas?

—Non!

—C'est singulier!»

Et, une minute après:

«Où vas-tu ce soir?

—Chez Alphonsine», dit Rosanette; ce qui était la troisième version sur la manière dont elle devait passer la soirée.

Mlle Vatnaz reprit:

«Et le vieux de la Montagne, quoi de neuf?»

Mais, d'un brusque clin d'œil, la Maréchale lui commanda de se taire; et elle reconduisit Frédéric jusque dans l'antichambre, pour savoir s'il verrait bientôt Arnoux.

«Priez-le donc de venir; pas devant son épouse, bien entendu!»

Au haut des marches, un parapluie était posé contre le mur, près d'une paire de socques.

«Les caoutchoucs de la Vatnaz, dit Rosanette. Quel pied, hein? Elle est forte, ma petite amie!»

Et d'un ton mélodramatique, en faisant rouler la dernière lettre du mot:

«Ne pas s'y fierrr!»

Frédéric, enhardi par cette espèce de confidence, voulut la baiser sur le col. Elle dit froidement:

«Oh! faites! Ça ne coûte rien!»

Il était léger en sortant de là, ne doutant pas que la Maréchale ne devînt bientôt sa maîtresse. Ce désir en éveilla un autre; et, malgré l'espèce de rancune qu'il lui gardait, il eut envie de voir Mme Arnoux.

D'ailleurs, il devait y aller pour la commission de Rosanette.

«Mais, à présent, songea-t-il (six heures sonnaient), Arnoux est chez lui, sans doute.»

Il ajourna sa visite au lendemain.

Elle se tenait dans la même attitude que le premier jour, et cousait une chemise d'enfant. Le petit garçon, à ses pieds, jouait avec une ménagerie de bois; Marthe, un peu plus loin, écrivait.

Il commença par la complimenter de ses enfants. Elle répondit sans aucune exagération de bêtise maternelle.

La chambre avait un aspect tranquille. Un beau soleil passait par les carreaux, les angles des meubles reluisaient, et, comme Mme Arnoux était assise auprès de la fenêtre, un grand rayon, frappant les accroche-cœurs de sa nuque, pénétrait d'un fluide d'or sa peau ambrée. Alors, il dit:

«Voilà une jeune personne qui est devenue bien grande depuis trois ans! Vous rappelez-vous, Mademoiselle, quand vous dormiez sur mes genoux, dans la voiture?» Marthe ne se rappelait pas. «Un soir, en revenant de Saint-Cloud?»

Mme Arnoux eut un regard singulièrement triste. Était-ce pour lui défendre toute allusion à leur souvenir commun?

Ses beaux yeux noirs, dont la sclérotique brillait, se mouvaient doucement sous leurs paupières un peu lourdes, et il y avait dans la profondeur de ses prunelles une bonté infinie. Il fut ressaisi par un amour plus fort que jamais, immense: c'était une contemplation qui l'engourdissait, il la secoua pourtant. Comment se faire valoir? par quels moyens? Et, ayant bien cherché, Frédéric ne trouva rien de mieux que l'argent. Il se mit à parler du temps, lequel était moins froid qu'au Havre.

«Vous y avez été?

—Oui, pour une affaire... de famille... un héritage.

—Ah! j'en suis bien contente», reprit-elle avec un air de plaisir tellement vrai, qu'il en fut touché comme d'un grand service.

Puis elle lui demanda ce qu'il voulait faire, un homme devant s'employer à quelque chose. Il se rappela son mensonge et dit qu'il espérait parvenir au conseil d'État, grâce à M. Dambreuse, le député.

«Vous le connaissez peut-être?

—De nom seulement.»

Puis, d'une voix basse:

«Il vous a mené au bal, l'autre jour, n'est-ce pas?»

Frédéric se taisait.

«C'est ce que je voulais savoir, merci.»

Ensuite, elle lui fit deux ou trois questions discrètes sur sa famille et sa province. C'était bien aimable, d'être resté là-bas si longtemps, sans les oublier.

«Mais..., le pouvais-je? reprit-il. En doutiez-vous?»

Mme Arnoux se leva.

«Je crois que vous nous portez une bonne et solide affection.—Adieu,... au revoir!»

Et elle tendit sa main d'une manière franche et virile. N'était-ce pas un engagement, une promesse? Frédéric se sentait tout joyeux de vivre; il se retenait pour ne pas chanter, il avait besoin de se répandre, de faire des générosités et des aumônes. Il regarda autour de lui s'il n'y avait personne à secourir. Aucun misérable ne passait; et sa velléité de dévouement s'évanouit, car il n'était pas homme à en chercher au loin les occasions.

Puis il se ressouvint de ses amis. Le premier auquel il songea fut Hussonnet, le second Pellerin. La position infime de Dussardier commandait naturellement des égards; quant à Cisy, il se réjouissait de lui faire voir un peu sa fortune. Il écrivit donc à tous les quatre de venir pendre la crémaillère le dimanche suivant, à onze heures juste, et il chargea Deslauriers d'amener Sénécal.

Le répétiteur avait été congédié de son troisième pensionnat pour n'avoir point voulu de distribution de prix, usage qu'il regardait comme funeste à l'égalité. Il était maintenant chez un constructeur de machines, et n'habitait plus avec Deslauriers depuis six mois.

Leur séparation n'avait eu rien de pénible. Sénécal, dans les derniers temps, recevait des hommes en blouse, tous patriotes, tous travailleurs, tous braves gens, mais dont la compagnie semblait fastidieuse à l'avocat. D'ailleurs, certaines idées de son ami, excellentes comme armes de guerre, lui déplaisaient. Il s'en taisait par ambition, tenant à le ménager pour le conduire, car il attendait avec impatience un grand bouleversement où il comptait bien faire son trou, avoir sa place.

Les convictions de Sénécal étaient plus désintéressées. Chaque soir, quand sa besogne était finie, il regagnait sa mansarde, et il cherchait dans les livres de quoi justifier ses rêves. Il avait annoté le Contrat social. Il se bourrait de la Revue Indépendante. Il connaissait Mably, Morelly, Fourier, Saint-Simon, Comte, Cabet, Louis Blanc, la lourde charretée des écrivains socialistes, ceux qui réclament pour l'humanité le niveau des casernes, ceux qui voudraient la divertir dans un lupanar ou la plier sur un comptoir; et, du mélange de tout cela, il s'était fait un idéal de démocratie vertueuse, ayant le double aspect d'une métairie et d'une filature, une sorte de Lacédémone américaine où l'individu n'existerait que pour servir la Société, plus omnipotente, absolue, infaillible et divine que les Grands Lamas et les Nabuchodonosors. Il n'avait pas un doute sur l'éventualité prochaine de cette conception; et tout ce qu'il jugeait lui être hostile, Sénécal s'acharnait dessus, avec des raisonnements de géomètre et une bonne foi d'inquisiteur. Les titres nobiliaires, les croix, les panaches, les livrées surtout, et même les réputations trop sonores le scandalisaient,—ses études comme ses souffrances avivant chaque jour sa haine essentielle de toute distinction ou supériorité quelconque. Quand Deslauriers lui communiqua le billet de Frédéric, il répondit:

«Qu'est-ce que je dois à ce monsieur pour lui faire des politesses? S'il voulait de moi, il pouvait venir!»

Deslauriers l'entraîna.

Ils trouvèrent leur ami dans sa chambre à coucher. Stores et doubles rideaux, glace de Venise, rien n'y manquait; Frédéric, en veste de velours, était renversé dans une bergère, où il fumait des cigarettes de tabac turc.

Sénécal se rembrunit, comme les cagots amenés dans les réunions de plaisir. Deslauriers embrassa tout d'un seul coup d'œil; puis, le saluant très bas:

«Monseigneur! je vous présente mes respects!»

Dussardier lui sauta au cou.

«Vous êtes donc riche, maintenant? Ah! tant mieux, nom d'un chien, tant mieux!»

Cisy parut, avec un crêpe à son chapeau. Depuis la mort de sa grand'mère, il jouissait d'une fortune considérable, et tenait moins à s'amuser qu'à se distinguer des autres, à n'être pas comme tout le monde, enfin à «avoir du cachet». C'était son mot.

Il était midi cependant, et tous bâillaient; Frédéric attendait quelqu'un. Au nom d'Arnoux, Pellerin fit la grimace. Il le considérait comme un renégat depuis qu'il avait abandonné les arts.

«Si l'on se passait de lui? qu'en dites-vous?»

Tous approuvèrent.

Un domestique en longues guêtres ouvrit la porte, et l'on aperçut la salle à manger avec sa haute plinthe en chêne relevé d'or et ses deux dressoirs chargés de vaisselle. Les bouteilles de vin chauffaient sur le poêle; les lames des couteaux neufs miroitaient près des huîtres; il y avait dans le ton laiteux des verres-mousseline comme une douceur engageante, et la table disparaissait sous du gibier, des fruits, des choses extraordinaires. Ces attentions furent perdues pour Sénécal.

Il commença par demander du pain de ménage (le plus ferme possible), et, à ce propos, parla des meurtres de Buzançais et de la crise des subsistances.

Rien de tout cela ne serait survenu si on protégeait mieux l'agriculture, si tout n'était pas livré à la concurrence, à l'anarchie, à la déplorable maxime du «laissez faire, laissez passer!» Voilà comment se constituait la féodalité de l'argent, pire que l'autre! Mais qu'on y prenne garde! le peuple, à la fin, se lassera, et pourrait faire payer ses souffrances aux détenteurs du capital, soit par de sanglantes proscriptions, ou par le pillage de leurs hôtels.

Frédéric entrevit dans un éclair un flot d'hommes aux bras nus envahissant le grand salon de Mme Dambreuse, cassant les glaces à coups de piques.

Sénécal continuait: l'ouvrier, vu l'insuffisance des salaires, était plus malheureux que l'ilote, le nègre et le paria, s'il a des enfants surtout.

«Doit-il s'en débarrasser par l'asphyxie, comme le lui conseille je ne sais plus quel docteur anglais, issu de Malthus?»

Et se tournant vers Cisy:

«En serons-nous réduits aux conseils de l'infâme Malthus?»

Cisy, qui ignorait l'infamie et même l'existence de Malthus, répondit qu'on secourait pourtant beaucoup de misères, et que les classes élevées...

«Ah! les classes élevées! dit, en ricanant, le socialiste. D'abord, il n'y a pas de classes élevées; on n'est élevé que par le cœur! Nous ne voulons pas d'aumônes, entendez-vous! mais l'égalité, la juste répartition des produits.»

Ce qu'il demandait, c'est que l'ouvrier pût devenir capitaliste, comme le soldat colonel. Les jurandes, au moins, en limitant le nombre des apprentis, empêchaient l'encombrement des travailleurs, et le sentiment de la fraternité se trouvait entretenu par les fêtes, les bannières.

Hussonnet, comme poète, regrettait les bannières; Pellerin aussi, prédilection qui lui était venue au café Dagneaux, en écoutant causer des phalanstériens. Il déclara Fourier un grand homme.

«Allons donc! dit Deslauriers. Une vieille bête! qui voit dans les bouleversements d'empires des effets de la vengeance divine! C'est comme le sieur Saint-Simon et son église, avec sa haine de la Révolution française: un tas de farceurs qui voudraient nous refaire le catholicisme!»

M. de Cisy, pour s'éclairer, sans doute, ou donner de lui une bonne opinion, se mit à dire doucement:

«Ces deux savants ne sont donc pas de l'avis de Voltaire?

—Celui-là, je vous l'abandonne! reprit Sénécal.

—Comment? moi, je croyais...

—Eh non! il n'aimait pas le peuple!»

Puis la conversation descendit aux événements contemporains: les mariages espagnols, les dilapidations de Rochefort, le nouveau chapitre de Saint-Denis, ce qui amènerait un redoublement d'impôts. Selon Sénécal, on en payait assez, cependant!

«Et pourquoi, mon Dieu? pour élever des palais aux singes du Muséum, faire parader sur nos places de brillants états-majors, ou soutenir, parmi les valets du Château, une étiquette gothique!

—J'ai lu dans la Mode, dit Cisy, qu'à la Saint-Ferdinand, au bal des Tuileries, tout le monde était déguisé en chicards.

—Si ce n'est pas pitoyable! fit le socialiste, en haussant de dégoût les épaules.

—Et le musée de Versailles! s'écria Pellerin. Parlons-en! Ces imbéciles-là ont raccourci un Delacroix et rallongé un Gros! Au Louvre, on a si bien restauré, gratté et tripoté toutes les toiles, que, dans dix ans, peut-être pas une ne restera. Quant aux erreurs du catalogue, un Allemand a écrit dessus tout un livre. Les étrangers, ma parole, se fichent de nous!

—Oui, nous sommes la risée de l'Europe, dit Sénécal.

—C'est parce que l'art est inféodé à la Couronne.

—Tant que vous n'aurez pas le suffrage universel...

—Permettez! car l'artiste, refusé depuis vingt ans à tous les Salons, était furieux contre le Pouvoir. Eh! qu'on nous laisse tranquilles. Moi, je ne demande rien! seulement les Chambres devraient statuer sur les intérêts de l'art. Il faudrait établir une chaire d'esthétique, et dont le professeur, un homme à la fois praticien et philosophe, parviendrait, j'espère, à grouper la multitude.—Vous feriez bien, Hussonnet, de toucher un mot de ça dans votre journal?

—Est-ce que les journaux sont libres? est-ce que nous le sommes? dit Deslauriers avec emportement. Quand on pense qu'il peut y avoir jusqu'à vingt-huit formalités pour établir un batelet sur une rivière, ça me donne l'envie d'aller vivre chez les anthropophages! Le gouvernement nous dévore! Tout est à lui, la philosophie, le droit, les arts, l'air du ciel; et la France râle, énervée, sous la botte du gendarme et la soutane du calotin!»

Le futur Mirabeau épanchait ainsi sa bile, largement. Enfin, il prit son verre, se leva, et, le poing sur la hanche, l'œil allumé:

«Je bois à la destruction complète de l'ordre actuel, c'est-à-dire de tout ce qu'on nomme Privilège, Monopole, Direction, Hiérarchie, Autorité, État!» et, d'une voix plus haute: «que je voudrais briser comme ceci!» en lançant sur la table le beau verre à patte, qui se fracassa en mille morceaux.

Tous applaudirent, et Dussardier principalement.

Le spectacle des injustices lui faisait bondir le cœur. Il s'inquiétait de Barbès; il était de ceux qui se jettent sous les voitures pour porter secours aux chevaux tombés. Son érudition se bornait à deux ouvrages, l'un intitulé Crimes des rois, l'autre Mystères du Vatican. Il avait écouté l'avocat bouche béante, avec délices. Enfin, n'y tenant plus:

«Moi, ce que je reproche à Louis-Philippe, c'est d'abandonner les Polonais!

—Un moment! dit Hussonnet. D'abord, la Pologne n'existe pas; c'est une invention de Lafayette! Les Polonais, règle générale, sont tous du faubourg Saint-Marceau, les véritables s'étant noyés avec Poniatowski.» Bref, «il ne donnait plus là-dedans,» il était «revenu de tout ça!» C'était comme le serpent de mer, la révocation de l'édit de Nantes et «cette vieille blague de la Saint-Barthélemy!»

Sénécal, sans défendre les Polonais, releva les derniers mots de l'homme de lettres. On avait calomnié les papes, qui, après tout, défendaient le peuple, et il appelait la Ligue «l'aurore de la Démocratie, un grand mouvement égalitaire contre l'individualisme des protestants».

Frédéric était un peu surpris par ces idées. Elles ennuyaient Cisy probablement, car il mit la conversation sur les tableaux vivants du Gymnase, qui attiraient alors beaucoup de monde.

Sénécal s'en affligea. De tels spectacles corrompaient les filles du prolétaire; puis on les voyait étaler un luxe insolent. Aussi approuvait-il les étudiants bavarois qui avaient outragé Lola Montès. A l'instar de Rousseau, il faisait plus de cas de la femme d'un charbonnier que de la maîtresse d'un roi.

«Vous blaguez les truffes!» répliqua majestueusement Hussonnet. Et il prit la défense de ces dames, en faveur de Rosanette. Puis, comme il parlait de son bal et du costume d'Arnoux:

«On prétend qu'il branle dans le manche?» dit Pellerin.

Le marchand de tableaux venait d'avoir un procès pour ses terrains de Belleville, et il était actuellement dans une compagnie de kaolin bas-breton avec d'autres farceurs de son espèce.

Dussardier en savait davantage; car son patron à lui, M. Moussinot, ayant été aux informations sur Arnoux près du banquier Oscar Lefebvre, celui-ci avait répondu qu'il le jugeait peu solide, connaissant quelques-uns de ses renouvellements.

Le dessert était fini; on passa dans le salon, tendu comme celui de la Maréchale, en damas jaune et de style Louis XVI.

Pellerin blâma Frédéric de n'avoir pas choisi, plutôt, le style néo-grec; Sénécal frotta des allumettes contre les tentures; Deslauriers ne fit aucune observation. Il en fit dans la bibliothèque, qu'il appela une bibliothèque de petite fille. La plupart des littérateurs contemporains s'y trouvaient. Il fut impossible de parler de leurs ouvrages, car Hussonnet, immédiatement, contait des anecdotes sur leurs personnes, critiquait leurs figures, leurs mœurs, leur costume, exaltant les esprits de quinzième ordre, dénigrant ceux du premier, et déplorant, bien entendu, la décadence moderne. Telle chansonnette de villageois contenait, à elle seule, plus de poésie que tous les lyriques du XIXe siècle; Balzac était surfait, Byron démoli, Hugo n'entendait rien au théâtre, etc.

«Pourquoi donc, dit Sénécal, n'avez-vous pas les volumes de nos poètes-ouvriers?»

Et M. de Cisy, qui s'occupait de littérature, s'étonna de ne pas voir sur la table de Frédéric «quelques-unes de ces physiologies nouvelles, physiologie du fumeur, du pêcheur à la ligne, de l'employé de barrière».

Ils arrivèrent à l'agacer tellement, qu'il eut envie de les pousser dehors par les épaules. «Mais je deviens bête!» Et, prenant Dussardier à l'écart, il lui demanda s'il pouvait le servir en quelque chose.

Le brave garçon fut attendri. Avec sa place de caissier, il n'avait besoin de rien.

Ensuite, Frédéric emmena Deslauriers dans sa chambre, et, tirant de son secrétaire deux mille francs:

«Tiens, mon brave, empoche! C'est le reliquat de mes vieilles dettes.

—Mais... et le Journal? dit l'avocat. J'en ai parlé à Hussonnet, tu sais bien.»

Et, Frédéric ayant répondu qu'il se trouvait «un peu gêné, maintenant», l'autre eut un mauvais sourire.

Après les liqueurs, on but de la bière; après la bière, des grogs; on refuma des pipes. Enfin, à cinq heures du soir, tous s'en allèrent; et ils marchaient les uns près des autres, sans parler, quand Dussardier se mit à dire que Frédéric les avait reçus parfaitement. Tous en convinrent.

Hussonnet déclara son déjeuner un peu trop lourd. Sénécal critiqua la futilité de son intérieur. Cisy pensait de même. Cela manquait de «cachet», absolument.

«Moi, je trouve, dit Pellerin, qu'il aurait bien pu me commander un tableau.»

Deslauriers se taisait, en tenant dans la poche de son pantalon ses billets de banque.

Frédéric était resté seul. Il pensait à ses amis, et sentait entre eux et lui comme un grand fossé plein d'ombre qui les séparait. Il leur avait tendu la main cependant, et ils n'avaient pas répondu à la franchise de son cœur.

Il se rappela les mots de Pellerin et de Dussardier sur Arnoux. C'était une invention, une calomnie sans doute? Mais pourquoi? Et il aperçut Mme Arnoux, ruinée, pleurant, vendant ses meubles. Cette idée le tourmenta toute la nuit; le lendemain, il se présenta chez elle.

Ne sachant comment s'y prendre pour communiquer ce qu'il savait, il lui demanda en manière de conversation si Arnoux avait toujours ses terrains de Belleville.

«Oui, toujours.

—Il est maintenant dans une compagnie pour du kaolin de Bretagne, je crois?

—C'est vrai.

—Sa fabrique marche très bien, n'est-ce pas?

—Mais je le suppose.»

Et, comme il hésitait:

«Qu'avez-vous donc? vous me faites peur!»

Il lui apprit l'histoire des renouvellements. Elle baissa la tête, et dit:

«Je m'en doutais!»

En effet, Arnoux, pour faire une bonne spéculation, s'était refusé à vendre ses terrains, avait emprunté dessus largement, et, ne trouvant point d'acquéreurs, avait cru se rattraper par l'établissement d'une manufacture. Les frais avaient dépassé les devis. Elle n'en savait pas davantage; il éludait toute question et affirmait continuellement que «ça allait très bien».

Frédéric tâcha de la rassurer. C'étaient peut-être des embarras momentanés. Du reste, s'il apprenait quelque chose, il lui en ferait part.

«Oh! oui, n'est-ce pas?» dit-elle, en joignant ses deux mains, avec un air de supplication charmant.

Il pouvait donc lui être utile. Le voilà qui entrait dans son existence, dans son cœur!

Arnoux parut.

«Ah! comme c'est gentil, de venir me prendre pour dîner!»

Frédéric en resta muet.

Arnoux parla de choses indifférentes, puis avertit sa femme qu'il rentrerait fort tard, ayant un rendez-vous avec M. Oudry.

«Chez lui?

—Mais certainement chez lui.»

Il avoua, tout en descendant l'escalier, que la Maréchale se trouvant libre, ils allaient faire ensemble une partie fine au Moulin-Rouge; et, comme il lui fallait toujours quelqu'un pour recevoir ses épanchements, il se fit conduire par Frédéric jusqu'à la porte.

Au lieu d'entrer, il se promena sur le trottoir, en observant les fenêtres du second étage. Tout à coup les rideaux s'écartèrent.

«Ah bravo! le père Oudry n'y est plus. Bonsoir!»

C'était donc le père Oudry qui l'entretenait? Frédéric ne savait que penser maintenant.

A partir de ce jour-là, Arnoux fut encore plus cordial qu'auparavant; il l'invitait à dîner chez sa maîtresse, et bientôt Frédéric hanta tout à la fois les deux maisons.

Celle de Rosanette l'amusait. On venait là le soir, en sortant du club ou du spectacle; on prenait une tasse de thé, on faisait une partie de loto; le dimanche, on jouait des charades; Rosanette, plus turbulente que les autres, se distinguait par des inventions drôlatiques, comme de courir à quatre pattes ou de s'affubler d'un bonnet de coton. Pour regarder les passants par la croisée, elle avait un chapeau de cuir bouilli; elle fumait des chibouques, elle chantait des tyroliennes. L'après-midi, par désœuvrement, elle découpait des fleurs dans un morceau de toile perse, les collait elle-même sur ses carreaux, barbouillait de fard ses deux petits chiens, faisait brûler des pastilles, ou se tirait la bonne aventure. Incapable de résister à une envie, elle s'engouait d'un bibelot qu'elle avait vu, n'en dormait pas, courait l'acheter, le troquait contre un autre, et gâchait les étoffes, perdait ses bijoux, gaspillait l'argent, aurait vendu sa chemise pour une loge d'avant-scène. Souvent, elle demandait à Frédéric l'explication d'un mot qu'elle avait lu, mais n'écoutait pas sa réponse, car elle sautait vite à une autre idée, en multipliant les questions. Après des spasmes de gaieté, c'étaient des colères enfantines; ou bien elle rêvait, assise par terre, devant le feu, la tête basse et le genou dans ses deux mains, plus inerte qu'une couleuvre engourdie. Sans y prendre garde, elle s'habillait devant lui, tirait avec lenteur ses bas de soie, puis se lavait à grande eau le visage, en se renversant la taille comme une naïade qui frissonne; et le rire de ses dents blanches, les étincelles de ses yeux, sa beauté, sa gaieté éblouissaient Frédéric, et lui fouettaient les nerfs.

Presque toujours, il trouvait Mme Arnoux montrant à lire à son bambin, ou derrière la chaise de Marthe qui faisait des gammes sur son piano; quand elle travaillait à un ouvrage de couture, c'était pour lui un grand bonheur que de ramasser, quelquefois, ses ciseaux. Tous ses mouvements étaient d'une majesté tranquille; ses petites mains semblaient faites pour épandre des aumônes, pour essuyer ses pleurs; et sa voix, un peu sourde naturellement, avait des intonations caressantes et comme des légèretés de brise.

Elle ne s'exaltait point pour la littérature, mais son esprit charmait par des mots simples et pénétrants. Elle aimait les voyages, le bruit du vent dans les bois, et à se promener tête nue sous la pluie. Frédéric écoutait ces choses délicieusement, croyant voir un abandon d'elle-même qui commençait.

La fréquentation de ces deux femmes faisait dans sa vie comme deux musiques: l'une folâtre, emportée, divertissante, l'autre grave et presque religieuse; et, vibrant à la fois, elles augmentaient toujours, et peu à peu se mêlaient;—car si Mme Arnoux venait à l'effleurer du doigt seulement, l'image de l'autre, tout de suite, se présentait à son désir, parce qu'il avait, de ce côté-là, une chance moins lointaine;—et, dans la compagnie de Rosanette, quand il lui arrivait d'avoir le cœur ému, il se rappelait immédiatement son grand amour.

Cette confusion était provoquée par des similitudes entre les deux logements. Un des bahuts que l'on voyait autrefois boulevard Montmartre ornait à présent la salle à manger de Rosanette, l'autre, le salon de Mme Arnoux. Dans les deux maisons, les services de table étaient pareils, et l'on retrouvait jusqu'à la même calotte de velours traînant sur les bergères; puis une foule de petits cadeaux, des écrans, des boîtes, des éventails allaient et venaient de chez la maîtresse chez l'épouse, car, sans la moindre gêne, Arnoux, souvent, reprenait à l'une ce qu'il lui avait donné, pour l'offrir à l'autre.

La Maréchale riait avec Frédéric de ses mauvaises façons. Un dimanche, après dîner, elle l'emmena derrière la porte, et lui fit voir dans son paletot un sac de gâteaux, qu'il venait d'escamoter sur la table, afin d'en régaler, sans doute, sa petite famille. M. Arnoux se livrait à des espiègleries côtoyant la turpitude. C'était pour lui un devoir que de frauder l'octroi; il n'allait jamais au spectacle en payant, avec un billet de secondes prétendait toujours se pousser aux premières, et racontait comme une farce excellente qu'il avait coutume, aux bains froids, de mettre dans le tronc du garçon un bouton de culotte pour une pièce de dix sous, ce qui n'empêchait point la Maréchale de l'aimer.

Un jour, cependant, elle dit, en parlant de lui:

«Ah! il m'embête, à la fin! J'en ai assez! Ma foi, tant pis, j'en trouverai un autre!»

Frédéric croyait «l'autre» déjà trouvé et qu'il s'appelait M. Oudry.

«Eh bien, dit Rosanette, qu'est-ce que cela fait?»

Puis avec des larmes dans la voix:

«Je lui demande bien peu de chose, pourtant, et il ne veut pas, l'animal! Il ne veut pas! Quant à ses promesses, oh! c'est différent.»

Il lui avait même promis un quart de ses bénéfices dans les fameuses mines de kaolin; aucun bénéfice ne se montrait, pas plus que le cachemire dont il la leurrait depuis six mois.

Frédéric pensa, immédiatement, à lui en faire cadeau. Arnoux pouvait prendre cela pour une leçon et se fâcher.

Il était bon cependant, sa femme elle-même le disait. Mais si fou! Au lieu d'amener tous les jours du monde à dîner chez lui, à présent il traitait ses connaissances chez le restaurateur. Il achetait des choses complètement inutiles, telles que des chaînes d'or, des pendules, des articles de ménage. Mme Arnoux montra même à Frédéric, dans le couloir, une énorme provision de bouillottes, chaufferettes et samovars. Enfin, un jour, elle avoua ses inquiétudes: Arnoux lui avait fait signer un billet, souscrit à l'ordre de M. Dambreuse.

Cependant Frédéric conservait ses projets littéraires, par une sorte de point d'honneur vis-à-vis de lui-même. Il voulut écrire une histoire de l'esthétique, résultat de ses conversations avec Pellerin, puis mettre en drames différentes époques de la Révolution française et composer une grande comédie, par l'influence indirecte de Deslauriers et d'Hussonnet. Au milieu de son travail, souvent le visage de l'une ou de l'autre passait devant lui; il luttait contre l'envie de la voir, ne tardait pas à y céder; et il était plus triste en revenant de chez Mme Arnoux.

Un matin qu'il ruminait sa mélancolie au coin de son feu, Deslauriers entra. Les discours incendiaires de Sénécal avaient inquiété son patron, et, une fois de plus, il se trouvait sans ressources.

«Que veux-tu que j'y fasse? dit Frédéric.

—Rien! tu n'as pas d'argent, je le sais. Mais ça ne te gênerait guère de lui découvrir une place, soit par M. Dambreuse ou bien Arnoux?»

Celui-ci devait avoir besoin d'ingénieurs dans son établissement. Frédéric eut une inspiration: Sénécal pourrait l'avertir des absences du mari, porter des lettres, l'aider dans mille occasions qui se présenteraient. D'homme à homme, on se rend toujours ces services-là. D'ailleurs, il trouverait moyen de l'employer sans qu'il s'en doutât. Le hasard lui offrait un auxiliaire, c'était de bon augure, il fallait le saisir; et, affectant de l'indifférence, il répondit que la chose peut-être était faisable et qu'il s'en occuperait.

Il s'en occupa tout de suite. Arnoux se donnait beaucoup de peine dans sa fabrique. Il cherchait le rouge de cuivre des Chinois; mais ses couleurs se volatilisaient par la cuisson. Afin d'éviter les gerçures de ses faïences, il mêlait de la chaux à son argile; mais les pièces se brisaient pour la plupart, l'émail de ses peintures sur cru bouillonnait, ses grandes plaques gondolaient; et, attribuant ces mécomptes au mauvais outillage de sa fabrique, il voulait se faire faire d'autres moulins à broyer, d'autres séchoirs. Frédéric se rappela quelques-unes de ces choses; et il l'aborda en annonçant qu'il avait découvert un homme très fort, capable de trouver son fameux rouge. Arnoux en fit un bond, puis, l'ayant écouté, répondit qu'il n'avait besoin de personne.

Frédéric exalta les connaissances prodigieuses de Sénécal, tout à la fois ingénieur, chimiste et comptable, étant un mathématicien de première force.

Le faïencier consentit à le voir.

Tous deux se chamaillèrent sur les émoluments. Frédéric s'interposa et parvint, au bout de la semaine, à leur faire conclure un arrangement.

Mais, l'usine étant située à Creil, Sénécal ne pouvait en rien l'aider. Cette réflexion, très simple, abattit son courage comme une mésaventure.

Il songea que plus Arnoux serait détaché de sa femme, plus il aurait de chance auprès d'elle. Alors, il se mit à faire l'apologie de Rosanette, continuellement; il lui représenta tous ses torts à son endroit, conta les vagues menaces de l'autre jour, et même parla du cachemire, sans taire qu'elle l'accusait d'avarice.

Arnoux, piqué du mot (et, d'ailleurs, concevant des inquiétudes), apporta le cachemire à Rosanette, mais la gronda de s'être plainte à Frédéric; comme elle disait lui avoir cent fois rappelé sa promesse, il prétendit qu'il ne s'en était pas souvenu, ayant trop d'occupations.

Le lendemain, Frédéric se présenta chez elle. Bien qu'il fût deux heures, la Maréchale était encore couchée; et, à son chevet, Delmar, installé devant un guéridon, finissait une tranche de foie gras. Elle cria de loin: «Je l'ai, je l'ai;» puis, le prenant par les oreilles, elle l'embrassa au front, le remercia beaucoup, le tutoya, voulut même le faire asseoir sur son lit. Ses jolis yeux tendres pétillaient, sa bouche humide souriait, ses deux bras ronds sortaient de sa chemise qui n'avait pas de manches; et, de temps à autre, il sentait, à travers la batiste, les fermes contours de son corps. Delmar, pendant ce temps-là, roulait ses prunelles.

«Mais, véritablement, mon amie, ma chère amie!...»

Il en fut de même les fois suivantes. Dès que Frédéric entrait, elle montait debout sur un coussin, pour qu'il l'embrassât mieux, l'appelait un mignon, un chéri, mettait une fleur à sa boutonnière, arrangeait sa cravate; ces gentillesses redoublaient toujours lorsque Delmar se trouvait là. Étaient-ce des avances? Frédéric le crut. Quant à tromper un ami, Arnoux, à sa place, ne s'en gênerait guère! et il avait bien le droit de n'être pas vertueux avec sa maîtresse, l'ayant toujours été avec sa femme; car il croyait l'avoir été, ou plutôt il aurait voulu se le faire accroire, pour la justification de sa prodigieuse couardise. Il se trouvait stupide cependant, et résolut de s'y prendre avec la Maréchale carrément.

Donc une après-midi, comme elle se baissait devant sa commode, il s'approcha d'elle et eut un geste d'une éloquence si peu ambiguë, qu'elle se redressa tout empourprée. Il recommença de suite; alors elle fondit en larmes, disant qu'elle était bien malheureuse et que ce n'était pas une raison pour qu'on la méprisât.

Il réitéra ses tentatives. Elle prit un autre genre, qui fut de rire toujours. Il crut malin de riposter par le même ton, et en l'exagérant. Mais il se montrait trop gai pour qu'elle le crût sincère; et leur camaraderie faisait obstacle à l'épanchement de toute émotion sérieuse. Enfin, un jour elle répondit qu'elle n'acceptait pas les restes d'une autre.

«Quelle autre?

—Eh oui! va retrouver madame Arnoux!»

Car Frédéric en parlait souvent; Arnoux, de son côté, avait la même manie; elle s'impatientait, à la fin, d'entendre toujours vanter cette femme; et son imputation était une espèce de vengeance.

Frédéric lui en garda rancune.

Elle commençait, du reste, à l'agacer fortement. Quelquefois, se posant comme expérimentée, elle disait du mal de l'amour avec un rire sceptique qui donnait des démangeaisons de la gifler. Un quart d'heure après, c'était la seule chose qu'il y eût au monde, et, croisant ses bras sur sa poitrine, comme pour serrer quelqu'un, elle murmurait: «Oh! oui, c'est bon! c'est si bon!» les paupières entre-closes et à demi pâmée d'ivresse. Il était impossible de la connaître, de savoir, par exemple, si elle aimait Arnoux, car elle se moquait de lui et en paraissait jalouse. De même pour la Vatnaz, qu'elle appelait une misérable, d'autres fois sa meilleure amie. Elle avait enfin, sur toute sa personne et jusque dans le retroussement de son chignon, quelque chose d'inexprimable qui ressemblait à un défi;—et il la désirait, pour le plaisir surtout de la vaincre et de la dominer.

Comment faire? car souvent elle le renvoyait sans nulle cérémonie, apparaissant une minute entre deux portes pour chuchoter: «Je suis occupée; à ce soir!» ou bien il la trouvait au milieu de douze personnes; et quand ils étaient seuls, on aurait juré une gageure, tant les empêchements se succédaient. Il l'invitait à dîner, elle refusait toujours; une fois, elle accepta, mais ne vint pas.

Une idée machiavélique surgit dans sa cervelle.

Connaissant par Dussardier les récriminations de Pellerin sur son compte, il imagina de lui commander le portrait de la Maréchale, un portrait grandeur nature, qui exigerait beaucoup de séances; il n'en manquerait pas une seule; l'inexactitude habituelle de l'artiste faciliterait les tête-à-tête. Il engagea donc Rosanette à se faire peindre, pour offrir son visage à son cher Arnoux. Elle accepta, car elle se voyait au milieu du Grand Salon, à la place d'honneur, avec une foule devant elle, et les journaux en parleraient, ce qui «la lancerait» tout à coup.

Quant à Pellerin, il saisit la proposition avidement. Ce portrait devait le poser en grand homme, être un chef-d'œuvre.

Il passa en revue dans sa mémoire tous les portraits de maître qu'il connaissait, et se décida finalement pour un Titien, lequel serait rehaussé d'ornements à la Véronèse. Donc il exécuterait son projet sans ombres factices, dans une lumière franche éclairant les chairs d'un seul ton, et faisant étinceler les accessoires.

«Si je lui mettais, pensa-t-il, une robe de soie rose avec un burnous oriental? oh non! canaille le burnous! ou plutôt si je l'habillais de velours bleu, sur un fond gris, très coloré? On pourrait lui donner également une collerette de guipure blanche, avec un éventail noir et un rideau d'écarlate par derrière?»

Et, cherchant ainsi, il élargissait chaque jour sa conception et s'en émerveillait.

Il eut un battement de cœur quand Rosanette, accompagnée de Frédéric, arriva chez lui pour la première séance. Il la plaça debout, sur une manière d'estrade, au milieu de l'appartement; et, en se plaignant du jour et regrettant son ancien atelier, il la fit d'abord s'accouder contre un piédestal, puis asseoir dans un fauteuil, et tour à tour, s'éloignant d'elle et s'en rapprochant pour corriger d'une chiquenaude les plis de sa robe, il la regardait les paupières entre-closes, et consultait d'un mot Frédéric.

«Eh bien, non! s'écria-t-il. J'en reviens à mon idée! Je vous flanque en Vénitienne!»

Elle aurait une robe de velours ponceau avec une ceinture d'orfèvrerie, et sa large manche doublée d'hermine laisserait voir son bras nu qui toucherait à la balustrade d'un escalier montant derrière elle. A sa gauche, une grande colonne irait jusqu'au haut de la toile rejoindre des architectures, décrivant un arc. On apercevrait en dessous, vaguement, des massifs d'orangers presque noirs, où se découperait un ciel bleu, rayé de nuages blancs. Sur le balustre couvert d'un tapis, il y aurait, dans un plat d'argent, un bouquet de fleurs, un chapelet d'ambre, un poignard et un coffret de vieil ivoire un peu jaune dégorgeant des sequins d'or; quelques-uns même, tombés par terre çà et là, formeraient une suite d'éclaboussures brillantes, de manière à conduire l'œil vers la pointe de son pied, car elle serait posée sur l'avant-dernière marche, dans un mouvement naturel et en pleine lumière.

Il alla chercher une caisse à tableaux, qu'il mit sur l'estrade pour figurer la marche; puis il disposa comme accessoires sur un tabouret, en guise de balustrade, sa vareuse, un bouclier, une boîte de sardines, un paquet de plumes, un couteau, et, quand il eut jeté devant Rosanette une douzaine de gros sous, il lui fit prendre sa pose.

«Imaginez-vous que ces choses-là sont des richesses, des présents splendides. La tête un peu à droite! Parfait! et ne bougez plus! Cette attitude majestueuse va bien à votre genre de beauté!»

Elle avait une robe écossaise avec un gros manchon et se retenait pour ne pas rire.

«Quant à la coiffure, nous la mêlerons à un tortis de perles: cela fait toujours bon effet dans les cheveux rouges.»

La Maréchale se récria, disant qu'elle n'avait pas les cheveux rouges.

«Laissez donc! Le Rouge des peintres n'est pas celui des bourgeois!»

Il commença à esquisser la position des masses; et il était si préoccupé des grands artistes de la Renaissance, qu'il en parlait. Pendant une heure, il rêva tout haut à ces existences magnifiques, pleines de génie, de gloire et de somptuosité avec des entrées triomphales dans les villes, et des galas à la lueur des flambeaux, entre des femmes à moitié nues, belles comme des déesses.

«Vous étiez faite pour vivre dans ce temps-là. Une créature de votre calibre aurait mérité un monseigneur!»

Rosanette trouvait ses compliments fort gentils. On fixa le jour de la séance prochaine; Frédéric se chargeait d'apporter les accessoires.

Comme la chaleur du poêle l'avait étourdie quelque peu, ils s'en retournèrent à pied par la rue du Bac et arrivèrent sur le pont Royal.

Il faisait un beau temps, âpre et splendide. Le soleil s'abaissait; quelques vitres de maison, dans la Cité, brillaient au loin comme des plaques d'or, tandis que, par derrière, à droite, les tours de Notre-Dame se profilaient en noir sur le ciel bleu, mollement baigné à l'horizon dans des vapeurs grises. Le vent souffla; et Rosanette, ayant déclaré qu'elle avait faim, ils entrèrent à la Pâtisserie anglaise.

Des jeunes femmes, avec leurs enfants, mangeaient debout contre le buffet de marbre, où se pressaient, sous des cloches de verre, les assiettes de petits gâteaux. Rosanette avala deux tartes à la crème. Le sucre en poudre faisait des moustaches au coin de sa bouche. De temps à autre, pour l'essuyer, elle tirait son mouchoir de son manchon; et sa figure ressemblait, sous sa capote de soie verte, à une rose épanouie entre ses feuilles.

Ils se remirent en marche; dans la rue de la Paix, elle s'arrêta, devant la boutique d'un orfèvre, à considérer un bracelet; Frédéric voulut lui en faire cadeau.

«Non, dit-elle, garde ton argent.»

Il fut blessé de cette parole.

«Qu'a donc le mimi? On est triste?»

Et, la conversation s'étant renouée, il en vint, comme d'habitude, à des protestations d'amour.

«Tu sais bien que c'est impossible!

—Pourquoi?

—Ah! parce que...»

Ils allaient côte à côte, elle appuyée sur son bras, et les volants de sa robe lui battaient contre les jambes. Alors, il se rappela un crépuscule d'hiver, où, sur le même trottoir, Mme Arnoux marchait ainsi à son côté; et ce souvenir l'absorba tellement, qu'il ne s'apercevait plus de Rosanette et n'y songeait pas.

Elle regardait, au hasard, devant elle, tout en se laissant un peu traîner, comme un enfant paresseux. C'était l'heure où l'on rentrait de la promenade, et des équipages défilaient au grand trot sur le pavé sec. Les flatteries de Pellerin lui revenant sans doute à la mémoire, elle poussa un soupir.

«Ah! il y en a qui sont heureuses! Je suis faite pour un homme riche, décidément.»

Il répliqua d'un ton brutal:

«Vous en avez un, cependant!» car M. Oudry passait pour trois fois millionnaire.

Elle ne demandait pas mieux que de s'en débarrasser.

«Qui vous en empêche?»

Et il exhala d'amères plaisanteries sur ce vieux bourgeois à perruque, lui montrant qu'une pareille liaison était indigne, et qu'elle devait la rompre!

«Oui, répondit la Maréchale, comme se parlant à elle-même. C'est ce que je finirai par faire, sans doute!»

Frédéric fut charmé de ce désintéressement. Elle se ralentissait, il la crut fatiguée. Elle s'obstina à ne pas vouloir de voiture et elle le congédia devant sa porte, en lui envoyant un baiser du bout des doigts.

«Ah! quel dommage! et songer que des imbéciles me trouvent riche!»

Il était sombre en arrivant chez lui.

Hussonnet et Deslauriers l'attendaient.

Le bohème, assis devant sa table, dessinait des têtes de Turcs, et l'avocat, en bottes crottées, sommeillait sur le divan.

«Ah! enfin, s'écria-t-il. Mais quel air farouche! Peux-tu m'écouter?»

Sa vogue comme répétiteur diminuait, car il bourrait ses élèves de théories défavorables pour leurs examens. Il avait plaidé deux ou trois fois, avait perdu, et chaque déception nouvelle le rejetait plus fortement vers son vieux rêve: un journal où il pourrait s'étaler, se venger, cracher sa bile et ses idées. Fortune et réputation, d'ailleurs, s'ensuivraient. C'était dans cet espoir qu'il avait circonvenu le bohème, Hussonnet possédant une feuille.

A présent, il la tirait sur papier rose; il inventait des canards, composait des rébus, tâchait d'engager des polémiques, et même (en dépit du local) voulait monter des concerts! L'abonnement d'un an «donnait droit à une place d'orchestre dans un des principaux théâtres de Paris; de plus, l'administration se chargeait de fournir à MM. les étrangers tous les renseignements désirables, artistiques, et autres.» Mais l'imprimeur faisait des menaces, on devait trois termes au propriétaire, toutes sortes d'embarras surgissaient; et Hussonnet aurait laissé périr l'Art, sans les exhortations de l'avocat, qui lui chauffait le moral quotidiennement. Il l'avait pris, afin de donner plus de poids à sa démarche.

«Nous venons pour le Journal, dit-il.

—Tiens, tu y penses encore! répondit Frédéric, d'un ton distrait.

—Certainement j'y pense!»

Et il exposa de nouveau son plan. Par des comptes rendus de la Bourse, ils se mettraient en relations avec des financiers et obtiendraient ainsi les cent mille francs de cautionnement indispensables. Mais, pour que la feuille pût être transformée en journal politique, il fallait auparavant avoir une large clientèle, et, pour cela, se résoudre à quelques dépenses, tant pour les frais de papeterie, d'imprimerie, de bureau, bref une somme de quinze mille francs.

«Je n'ai pas de fonds, dit Frédéric.

—Et nous donc!» fit Deslauriers en croisant ses deux bras.

Frédéric, blessé du geste, répliqua:

«Est-ce ma faute?...

—Ah! très bien! ils ont du bois dans leur cheminée, des truffes sur leur table, un bon lit, une bibliothèque, une voiture, toutes les douceurs! Mais qu'un autre grelotte sous les ardoises, dîne à vingt sous, travaille comme un forçat et patauge dans la misère! est-ce leur faute?»

Et il répétait «Est-ce leur faute?» avec une ironie cicéronienne qui sentait le Palais. Frédéric voulait parler.

«Du reste, je comprends, on a des besoins... aristocratiques; car sans doute... quelque femme...

—Eh bien, quand cela serait? Ne suis-je pas libre?...

—Oh! très libre!»

Et, après une minute de silence:

«C'est si commode, les promesses!

—Mon Dieu! je ne les nie pas!» dit Frédéric.

L'avocat continuait:

«Au collège, on fait des serments, on constituera une phalange, on imitera les Treize de Balzac! Puis, quand on se retrouve: Bonsoir, mon vieux, va te promener! Car celui qui pourrait servir l'autre retient précieusement tout, pour lui seul.

—Comment?

—Oui, tu ne nous as pas même présentés chez les Dambreuse!»

Frédéric le regarda; avec sa pauvre redingote, ses lunettes dépolies et sa figure blême, l'avocat lui parut un tel cuistre, qu'il ne put empêcher sur ses lèvres un sourire dédaigneux. Deslauriers l'aperçut, et rougit.

Il avait déjà son chapeau pour s'en aller. Hussonnet, plein d'inquiétude, tâchait de l'adoucir par des regards suppliants, et, comme Frédéric lui tournait le dos:

«Voyons, mon petit! Soyez mon Mécène! Protégez les arts!»

Frédéric, dans un brusque mouvement de résignation, prit une feuille de papier, et, ayant griffonné dessus quelques lignes, la lui tendit. Le visage du bohème s'illumina. Puis, repassant la lettre à Deslauriers:

«Faites des excuses, Seigneur!»

Leur ami conjurait son notaire de lui envoyer au plus vite quinze mille francs.

«Ah! je te reconnais là! dit Deslauriers.

—Foi de gentilhomme! ajouta le bohème, vous êtes un brave, on vous mettra dans la galerie des hommes utiles!»

L'avocat reprit:

«Tu n'y perdras rien, la spéculation est excellente.

—Parbleu! s'écria Hussonnet, j'en fourrerais ma tête sur l'échafaud.»

Et il débita tant de sottises et promit tant de merveilles (auxquelles il croyait peut-être), que Frédéric ne savait pas si c'était pour se moquer des autres ou de lui-même.

Ce soir-là, il reçut une lettre de sa mère.

Elle s'étonnait de ne pas le voir encore ministre, tout en le plaisantant quelque peu. Puis elle parlait de sa santé, et lui apprenait que M. Roque venait maintenant chez elle. «Depuis qu'il est veuf, j'ai cru sans inconvénient de le recevoir. Louise est très changée à son avantage.» Et en post-scriptum: «Tu ne me dis rien de ta belle connaissance, M. Dambreuse; à ta place, je l'utiliserais.»

Pourquoi pas? Ses ambitions intellectuelles l'avaient quitté, et sa fortune (il s'en apercevait) était insuffisante; car, ses dettes payées et la somme convenue remise aux autres, son revenu serait diminué de quatre mille francs, pour le moins! D'ailleurs, il sentait le besoin de sortir de cette existence, de se raccrocher à quelque chose. Aussi, le lendemain, en dînant chez Mme Arnoux, il dit que sa mère le tourmentait pour qu'il embrassât une profession.

«Mais je croyais, reprit-elle, que M. Dambreuse devait vous faire entrer au Conseil d'État? Cela vous irait très bien.»

Elle le voulait donc. Il obéit.

Le banquier, comme la première fois, était assis à son bureau, et d'un geste le pria d'attendre quelques minutes, car un monsieur tournant le dos à la porte l'entretenait de matières graves. Il s'agissait de charbons de terre et d'une fusion à opérer entre diverses compagnies.

Les portraits du général Foy et de Louis-Philippe se faisaient pendant de chaque côté de la glace; des cartonniers montaient contre le lambris jusqu'au plafond, et il y avait six chaises de paille, M. Dambreuse n'ayant pas besoin pour ses affaires d'un appartement plus beau; c'était comme ces sombres cuisines où s'élaborent de grands festins. Frédéric observa surtout deux coffres-forts monstrueux, dressés dans les encoignures. Il se demandait combien de millions y pouvaient tenir. Le banquier en ouvrit un, et la planche de fer tourna, ne laissant voir à l'intérieur que des cahiers de papier bleu.

Enfin l'individu passa devant Frédéric. C'était le père Oudry. Tous deux se saluèrent en rougissant, ce qui parut étonner M. Dambreuse. Du reste, il se montra fort aimable. Rien n'était plus facile que de recommander son jeune ami au garde des sceaux. On serait trop heureux de l'avoir; et il termina ses politesses en l'invitant à une soirée qu'il donnait dans quelques jours.

Frédéric montait en coupé pour s'y rendre quand arriva un billet de la Maréchale. A la lueur des lanternes, il lut:

«Cher, j'ai suivi vos conseils. Je viens d'expulser mon Osage. A partir de demain soir, liberté! Dites que je ne suis pas brave.»

Rien de plus! Mais c'était le convier à la place vacante. Il poussa une exclamation, serra le billet dans sa poche et partit.

Deux municipaux à cheval stationnaient dans la rue. Une file de lampions brûlaient sur les deux portes cochères; et des domestiques, dans la cour, criaient, pour faire avancer les voitures jusqu'au bas du perron sous la marquise. Puis, tout à coup, le bruit cessait dans le vestibule.

De grands arbustes emplissaient la cage de l'escalier; les globes de porcelaine versaient une lumière qui ondulait comme des moires de satin blanc sur les murailles. Frédéric monta les marches allègrement. Un huissier lança son nom: M. Dambreuse lui tendit la main; presque aussitôt, Mme Dambreuse parut.

Elle avait une robe mauve garnie de dentelles, les boucles de sa coiffure plus abondantes qu'à l'ordinaire, et pas un seul bijou.

Elle se plaignit de ses rares visites, trouva moyen de dire quelque chose. Les invités arrivaient; en manière de salut, ils jetaient leur torse de côté, ou se courbaient en deux, ou baissaient la figure seulement; puis un couple conjugal, une famille passait, et tous se dispersaient dans le salon déjà plein.

Sous le lustre, au milieu, un pouf énorme supportait une jardinière, dont les fleurs, s'inclinant comme des panaches, surplombaient la tête des femmes assises en rond, tout autour, tandis que d'autres occupaient les bergères formant deux lignes droites interrompues symétriquement par les grands rideaux des fenêtres en velours nacarat et les hautes baies des portes à linteau doré.

La foule des hommes qui se tenaient debout sur le parquet, avec leur chapeau à la main, faisait de loin une seule masse noire, où les rubans des boutonnières mettaient des points rouges çà et là, et que rendait plus sombre la monotone blancheur des cravates. Sauf de petits jeunes gens à barbe naissante, tous paraissaient s'ennuyer; quelques dandies, d'un air maussade, se balançaient sur leurs talons. Les têtes grises, les perruques étaient nombreuses; de place en place, un crâne chauve luisait; et les visages, ou empourprés ou très blêmes, laissaient voir dans leur flétrissure la trace d'immenses fatigues,—les gens qu'il y avait là appartenant à la politique ou aux affaires. M. Dambreuse avait aussi invité plusieurs savants, des magistrats, deux ou trois médecins illustres, et il repoussait avec d'humbles attitudes les éloges qu'on lui faisait sur sa soirée et les allusions à sa richesse.

Partout, une valetaille à larges galons d'or circulait. Les grandes torchères, comme des bouquets de feu, s'épanouissaient sur les tentures; elles se répétaient dans les glaces; et, au fond de la salle à manger, que tapissait un treillage de jasmin, le buffet ressemblait à un maître-autel de cathédrale ou à une exposition d'orfèvrerie,—tant il y avait de plats, de cloches, de couverts et de cuillers en argent et en vermeil, au milieu des cristaux à facettes qui entre-croisaient, par-dessus les viandes, des lueurs irisées. Les trois autres salons regorgeaient d'objets d'art: paysages de maîtres contre les murs, ivoires et porcelaines au bord des tables, chinoiseries sur les consoles; des paravents de laque se développaient devant les fenêtres, des touffes de camélias montaient dans les cheminées; et une musique légère vibrait, au loin, comme un bourdonnement d'abeilles.

Les quadrilles n'étaient pas nombreux, et les danseurs, à la manière nonchalante dont ils traînaient leurs escarpins, semblaient s'acquitter d'un devoir. Frédéric entendait des phrases comme celles-ci:

«Avez-vous été à la dernière fête de charité de l'hôtel Lambert, Mademoiselle?

—Non, Monsieur!

—Il va faire, tout à l'heure, une chaleur!

—Oh! c'est vrai, étouffante!

—De qui donc cette polka?

—Mon Dieu! je ne sais pas, Madame!»

Et, derrière lui, trois roquentins, postés dans une embrasure, chuchotaient des remarques obscènes; d'autres causaient chemins de fer, libre-échange; un sportsman contait une histoire de chasse; un légitimiste et un orléaniste discutaient.

En errant de groupe en groupe, il arriva dans le salon des joueurs, où, dans un cercle de gens graves, il reconnut Martinon, «attaché maintenant au parquet de la Capitale».

Sa grosse face couleur de cire emplissait convenablement son collier, lequel était une merveille, tant les poils noirs se trouvaient bien égalisés; et, gardant un juste milieu entre l'élégance voulue par son âge et la dignité que réclamait sa profession, il accrochait son pouce dans son aisselle suivant l'usage des beaux, puis mettait son bras dans son gilet à la façon des doctrinaires. Bien qu'il eût des bottes extra-vernies, il portait les tempes rasées, pour se faire un front de penseur.

Après quelques mots débités froidement, il se retourna vers son conciliabule. Un propriétaire disait:

«C'est une classe d'hommes qui rêvent le bouleversement de la société!

—Ils demandent l'organisation du travail! reprit un autre. Conçoit-on cela?

—Que voulez-vous! fit un troisième, quand on voit M. de Genoude donner la main au Siècle!

—Et des conservateurs, eux-mêmes, s'intituler progressifs! Pour nous amener, quoi? La République! comme si elle était possible en France!»

Tous déclarèrent que la République était impossible en France.

«N'importe, remarqua tout haut un monsieur. On s'occupe trop de la Révolution; on publie là-dessus un tas d'histoires, de livres!...

—Sans compter, dit Martinon, qu'il y a, peut-être, des sujets d'étude plus sérieux!»

Un ministériel s'en prit aux scandales du théâtre:

«Ainsi, par exemple, ce nouveau drame la Reine Margot dépasse véritablement les bornes! Où était le besoin qu'on nous parlât des Valois? Tout cela montre la royauté sous un jour défavorable! C'est comme votre presse! Les lois de septembre, on a beau dire, sont infiniment trop douces! Moi, je voudrais des cours martiales pour bâillonner les journalistes! A la moindre insolence, traînés devant un conseil de guerre! et allez donc!

—Oh! prenez garde, Monsieur, prenez garde! dit un professeur, n'attaquez pas nos précieuses conquêtes de 1830! respectons nos libertés.» Il fallait décentraliser plutôt, répartir l'excédent des villes dans les campagnes.

—Mais elles sont gangrenées! s'écria un catholique. Faites qu'on raffermisse la religion!»

Martinon s'empressa de dire:

«Effectivement, c'est un frein!»

Tout le mal gisait dans cette envie moderne de s'élever au-dessus de sa classe, d'avoir du luxe.

«Cependant, objecta un industriel, le luxe favorise le commerce. Aussi j'approuve le duc de Nemours d'exiger la culotte courte à ses soirées.

—M. Thiers y est venu en pantalon. Vous connaissez son mot?

—Oui, charmant! Mais il tourne au démagogue, et son discours dans la question des incompatibilités n'a pas été sans influence sur l'attentat du 12 mai.

—Ah! bah!

—Eh! eh!

Le cercle fut contraint de s'entr'ouvrir pour livrer passage à un domestique portant un plateau, et qui tâchait d'entrer dans le salon des joueurs.

Sous l'abat-jour vert des bougies, des rangées de cartes et de pièces d'or couvraient la table. Frédéric s'arrêta devant une d'elles, perdit les quinze napoléons qu'il avait dans sa poche, fit une pirouette, et se trouva au seuil du boudoir où était alors Mme Dambreuse.

Des femmes le remplissaient, les unes près des autres, sur des sièges sans dossiers. Leurs longues jupes, bouffant autour d'elles, semblaient des flots d'où leur taille émergeait, et les seins s'offraient aux regards dans l'échancrure des corsages. Presque toutes portaient un bouquet de violettes à la main. Le ton mat de leurs gants faisait ressortir la blancheur humaine de leurs bras; des effilés, des herbes, leur pendaient sur les épaules, et on croyait quelquefois, à certains frissonnements, que la robe allait tomber. Mais la décence des figures tempérait les provocations du costume; plusieurs même avaient une placidité presque bestiale, et ce rassemblement de femmes demi-nues faisait songer à un intérieur de harem; il vint à l'esprit du jeune homme une comparaison plus grossière. En effet, toutes sortes de beautés se trouvaient là: des Anglaises à profil de keepsake, une Italienne dont les yeux noirs fulguraient comme un Vésuve, trois sœurs habillées de bleu, trois Normandes, fraîches comme des pommiers d'avril, une grande rousse avec une parure d'améthystes;—et les blanches scintillations des diamants qui tremblaient en aigrettes dans les chevelures, les taches lumineuses des pierreries étalées sur les poitrines, et l'éclat doux des perles accompagnant les visages se mêlaient au miroitement des anneaux d'or, aux dentelles, à la poudre, aux plumes, au vermillon des petites bouches, à la nacre des dents. Le plafond, arrondi en coupole, donnait au boudoir la forme d'une corbeille; et un courant d'air parfumé circulait sous le battement des éventails.

Frédéric, campé derrière elles avec son lorgnon dans l'œil, ne jugeait pas toutes les épaules irréprochables; il songeait à la Maréchale, ce qui refoulait ses tentations, ou l'en consolait.

Il regardait cependant Mme Dambreuse, et il la trouvait charmante, malgré sa bouche un peu longue et ses narines trop ouvertes. Mais sa grâce était particulière. Les boucles de sa chevelure avaient comme une langueur passionnée, et son front couleur d'agate semblait contenir beaucoup de choses et dénotait un maître.

Elle avait mis près d'elle la nièce de son mari, jeune personne assez laide. De temps à autre, elle se dérangeait pour recevoir celles qui entraient; et le murmure des voix féminines, augmentant, faisait comme un caquetage d'oiseaux.

Il était question des ambassadeurs tunisiens et de leurs costumes. Une dame avait assisté à la dernière réception de l'Académie; une autre parla du Don Juan de Molière, représenté nouvellement aux Français. Mais, désignant sa nièce d'un coup d'œil, Mme Dambreuse posa un doigt contre sa bouche, et un sourire qui lui échappa démentait cette austérité.

Tout à coup, Martinon apparut, en face, sous l'autre porte. Elle se leva. Il lui offrit son bras. Frédéric, pour le voir continuer ses galanteries, traversa les tables de jeu et les rejoignit dans le grand salon; Mme Dambreuse quitta aussitôt son cavalier, et l'entretint familièrement.

Elle comprenait qu'il ne jouât pas, ne dansât pas.

«Dans la jeunesse on est triste!» Puis enveloppant le bal d'un seul regard:

«D'ailleurs, tout cela n'est pas drôle! pour certaines natures du moins!»

Et elle s'arrêtait devant la rangée des fauteuils, distribuant çà et là des mots aimables, tandis que des vieux, qui avaient des binocles à deux branches, venaient lui faire la cour. Elle présenta Frédéric à quelques-uns. M. Dambreuse le toucha au coude légèrement, et l'emmena dehors sur la terrasse.

Il avait vu le Ministre. La chose n'était pas facile. Avant d'être présenté comme auditeur au Conseil d'État, on devait subir un examen. Frédéric, pris d'une confiance inexplicable, répondit qu'il en savait les matières.

Le financier n'en était pas surpris, d'après tous les éloges que faisait de lui M. Roque.

A ce nom, Frédéric revit la petite Louise, sa maison, sa chambre; et il se rappela des nuits pareilles, où il restait à sa fenêtre, écoutant les rouliers qui passaient. Ce souvenir de ces tristesses amena la pensée de Mme Arnoux; et il se taisait, tout en continuant à marcher sur la terrasse. Les croisées dressaient au milieu des ténèbres de longues plaques rouges; le bruit du bal s'affaiblissait; les voitures commençaient à s'en aller.

«Pourquoi donc, reprit M. Dambreuse, tenez-vous au Conseil d'État?»

Et il affirma, d'un ton de libéral, que les fonctions publiques ne menaient à rien, il en savait quelque chose; les affaires valaient mieux. Frédéric objecta la difficulté de les apprendre.

«Ah! bah! en peu de temps, je vous y mettrais.»

Voulait-il l'associer à ses entreprises?

Le jeune homme aperçut, comme dans un éclair, une immense fortune qui allait venir.

«Rentrons, dit le banquier. Vous soupez avec nous, n'est-ce pas?»

Il était trois heures, on partait. Dans la salle à manger, une table servie attendait les intimes.

M. Dambreuse aperçut Martinon, et, s'approchant de sa femme, d'une voix basse:

«C'est vous qui l'avez invité?»

Elle répliqua sèchement:

«Mais oui!»

La nièce n'était pas là. On but très bien, on rit très haut; et des plaisanteries hasardeuses ne choquèrent point, tous éprouvant cet allégement qui suit les contraintes un peu longues. Seul, Martinon se montra sérieux; il refusa de boire du vin de Champagne par bon genre, souple d'ailleurs et fort poli, car M. Dambreuse, qui avait la poitrine étroite, se plaignant d'oppression, il s'informa de sa santé à plusieurs reprises; puis il dirigeait ses yeux bleuâtres du côté de Mme Dambreuse.

Elle interpella Frédéric pour savoir quelles jeunes personnes lui avaient plu. Il n'en avait remarqué aucune et préférait, d'ailleurs, les femmes de trente ans.

«Ce n'est peut-être pas bête!» répondit-elle.

Puis, comme on mettait les pelisses et les paletots, M. Dambreuse lui dit:

«Venez me voir un de ces matins, nous causerons!»

Martinon, au bas de l'escalier, alluma un cigare; et il offrait, en le suçant, un profil tellement lourd, que son compagnon lâcha cette phrase:

«Tu as une bonne tête, ma parole!

—Elle en a fait tourner quelques-unes!» reprit le jeune magistrat, d'un air à la fois convaincu et vexé.

Frédéric, en se couchant, résuma la soirée. D'abord, sa toilette (il s'était observé dans les glaces plusieurs fois), depuis la coupe de l'habit jusqu'au nœud des escarpins, ne laissait rien à reprendre; il avait parlé à des hommes considérables, avait vu de près des femmes riches, M. Dambreuse s'était montré excellent et Mme Dambreuse presque engageante. Il pesa un à un ses moindres mots, ses regards, mille choses inanalysables et cependant expressives. Ce serait crânement beau d'avoir une pareille maîtresse! Pourquoi non, après tout? Il en valait bien un autre! Peut-être qu'elle n'était pas si difficile? Martinon ensuite revint à sa mémoire; et, en s'endormant, il souriait de pitié sur ce brave garçon.

L'idée de la Maréchale le réveilla; ces mots de son billet: «A partir de demain soir,» étaient bien un rendez-vous pour le jour même. Il attendit jusqu'à neuf heures, et courut chez elle.

Quelqu'un, devant lui, qui montait l'escalier, ferma la porte. Il tira la sonnette; Delphine vint ouvrir, et affirma que Madame n'y était pas.

Frédéric insista, pria. Il avait à lui communiquer quelque chose de très grave, un simple mot. Enfin l'argument de la pièce de cent sous réussit, et la bonne le laissa seul dans l'antichambre.

Rosanette parut. Elle était en chemise, les cheveux dénoués; et, tout en hochant la tête, elle fit de loin avec les deux bras un grand geste exprimant qu'elle ne pouvait le recevoir.

Frédéric descendit l'escalier, lentement. Ce caprice-là dépassait tous les autres. Il n'y comprenait rien.

Devant la loge du portier, Mlle Vatnaz l'arrêta.

«Elle vous a reçu?

—Non!

—On vous a mis à la porte?

—Comment le savez-vous?

—Ça se voit! Mais venez! sortons! j'étouffe!»

Elle l'emmena dans la rue. Elle haletait. Il sentait son bras maigre trembler sur le sien. Tout à coup elle éclata.

«Ah! le misérable!

—Qui donc?

—Mais c'est lui! lui! Delmar!»

Cette révélation humilia Frédéric; il reprit:

«En êtes-vous bien sûre?

—Mais quand je vous dis que je l'ai suivi! s'écria la Vatnaz; je l'ai vu entrer! Comprenez-vous maintenant? Je devais m'y attendre, d'ailleurs; c'est moi, dans ma bêtise, qui l'ai mené chez elle. Et si vous saviez, mon Dieu! Je l'ai recueilli, je l'ai nourri, je l'ai habillé; et toutes mes démarches dans les journaux! Je l'aimais comme une mère!» Puis, avec un ricanement: «Ah! c'est qu'il faut à Monsieur des robes de velours! une spéculation de sa part, vous pensez bien! Et elle! Dire que je l'ai connue confectionneuse de lingerie! Sans moi, plus de vingt fois, elle serait tombée dans la crotte. Mais je l'y plongerai! oh oui! Je veux qu'elle crève à l'hôpital! On saura tout!»

Et, comme un torrent d'eau de vaisselle qui charrie des ordures, sa colère fit passer tumultueusement sous Frédéric les hontes de sa rivale.

«Elle a couché avec Jumillac, avec Flacourt, avec le petit Allard, avec Bertinaux, avec Saint-Valéry, le grêlé. Non! l'autre! Ils sont deux frères, n'importe! Et quand elle avait des embarras j'arrangeais tout. Qu'est-ce que j'y gagnais? Elle est si avare! Et puis, vous en conviendrez, c'était une jolie complaisance que de la voir, car enfin, nous ne sommes pas du même monde! Est-ce que je suis une fille, moi! Est-ce que je me vends! Sans compter qu'elle est bête comme un chou! Elle écrit catégorie par un th. Au reste, ils vont bien ensemble; ça fait la paire, quoiqu'il s'intitule artiste et se croie du génie! Mais, mon Dieu! s'il avait seulement de l'intelligence, il n'aurait pas commis une infamie pareille! On ne quitte pas une femme supérieure pour une coquine! Je m'en moque, après tout. Il devient laid! Je l'exècre! Si je le rencontrais, tenez, je lui cracherais à la figure.» Elle cracha. «Oui, voilà le cas que j'en fais maintenant! Et Arnoux, hein? N'est-ce pas abominable! Il lui a tant de fois pardonné! On n'imagine pas ses sacrifices! Elle devrait baiser ses pieds! Il est si généreux, si bon!»

Frédéric jouissait à entendre dénigrer Delmar. Il avait accepté Arnoux. Cette perfidie de Rosanette lui semblait une chose anormale, injuste; et, gagné par l'émotion de la vieille fille, il arrivait à sentir pour lui comme de l'attendrissement. Tout à coup, il se trouva devant sa porte; Mlle Vatnaz, sans qu'il s'en aperçût, lui avait fait descendre le faubourg Poissonnière.

«Nous y voilà, dit-elle. Moi, je ne peux pas monter. Mais vous, rien ne vous empêche?

—Pour quoi faire?

—Pour lui dire tout, parbleu!»

Frédéric, comme se réveillant en sursaut, comprit l'infamie où on le poussait.

«Eh bien?» reprit-elle.

Il leva les yeux vers le second étage. La lampe de Mme Arnoux brûlait. Rien effectivement ne l'empêchait de monter.

«Je vous attends ici. Allez donc!»

Ce commandement acheva de le refroidir, et il dit:

«Je serai là-haut longtemps. Vous feriez mieux de vous en retourner. J'irai demain chez vous.

—Non, non! répliqua la Vatnaz, en tapant du pied. Prenez-le! emmenez-le! faites qu'il les surprenne!

—Mais Delmar n'y sera plus!»

Elle baissa la tête.

«Oui, c'est peut-être vrai!»

Et elle resta sans parler, au milieu de la rue, entre les voitures; puis, fixant sur lui ses yeux de chatte sauvage:

«Je peux compter sur vous, n'est-ce pas? Entre nous deux maintenant, c'est sacré! Faites donc. A demain!»

Frédéric, en traversant le corridor, entendit deux voix qui se répondaient. Celle de Mme Arnoux disait:

«Ne mens pas! ne mens donc pas!»

Il entra. On se tut.

Arnoux marchait de long en large, et Madame était assise sur la petite chaise près du feu, extrêmement pâle, l'œil fixe. Frédéric fit un mouvement pour se retirer. Arnoux lui saisit la main, heureux du secours qui lui arrivait.

«Mais je crains..., dit Frédéric.

—Restez donc!» souffla Arnoux dans son oreille.

Madame reprit:

«Il faut être indulgent, monsieur Moreau! Ce sont de ces choses que l'on rencontre parfois dans les ménages.

—C'est qu'on les y met, dit gaillardement Arnoux. Les femmes vous ont des lubies! Ainsi, celle-là, par exemple, n'est pas mauvaise. Non, au contraire! Eh bien, elle s'amuse depuis une heure à me taquiner avec un tas d'histoires.

—Elles sont vraies! répliqua Mme Arnoux impatientée. Car, enfin, tu l'as acheté.

—Moi?

—Oui, toi-même! au Persan!

—Le cachemire!» pensa Frédéric.

Il se sentait coupable et avait peur.

Elle ajouta, de suite:

«C'était l'autre mois, un samedi, le 14.

—Ah! ce jour-là, précisément, j'étais à Creil! Ainsi, tu vois.

—Pas du tout! Car nous avons dîné chez les Bertin, le 14.

—Le 14...? fit Arnoux, en levant les yeux comme pour chercher une date.

—Et même, le commis qui t'a vendu était un blond!

—Est-ce que je peux me rappeler le commis!

—Il a cependant écrit, sous ta dictée, l'adresse: 18, rue de Laval.

—Comment sais-tu?» dit Arnoux stupéfait.

Elle leva les épaules.

«Oh! c'est bien simple: j'ai été pour faire réparer mon cachemire, et un chef de rayon m'a appris qu'on venait d'en expédier un autre pareil chez Mme Arnoux.

—Est-ce ma faute, à moi, s'il y a dans la même rue une dame Arnoux?

—Oui! mais pas Jacques Arnoux», reprit-elle.

Alors, il se mit à divaguer, protestant de son innocence. C'était une méprise, un hasard, une de ces choses inexplicables comme il en arrive. On ne devait pas condamner les gens sur de simples soupçons, des indices vagues; et il cita l'exemple de l'infortuné Lesurques.

«Enfin, j'affirme que tu te trompes! Veux-tu que je t'en jure ma parole?

—Ce n'est point la peine!

—Pourquoi?»

Elle le regarda en face, sans rien dire; puis allongea la main, prit le coffret d'argent sur la cheminée, et lui tendit une facture grande ouverte.

Arnoux rougit jusqu'aux oreilles et ses traits décomposés s'enflèrent.

«Eh bien?

—Mais... répondit-il, lentement, qu'est-ce que ça prouve?

—Ah! fit-elle, avec une intonation de voix singulière, où il y avait de la douleur et de l'ironie. Ah!»

Arnoux gardait la note entre ses mains, et la retournait, n'en détachant pas les yeux comme s'il avait dû y découvrir la solution d'un grand problème.

«Oh! oui, oui, je me rappelle, dit-il enfin. C'est une commission.—Vous devez savoir cela, vous, Frédéric?» Frédéric se taisait. Une commission dont j'étais chargé... par... par le père Oudry.

—Et pour qui?

—Pour sa maîtresse!

—Pour la vôtre! s'écria Mme Arnoux, se levant toute droite.

—Je te jure...

—Ne recommencez pas! Je sais tout!

—Ah! très bien! Ainsi, on m'espionne!»

Elle répliqua froidement:

«Cela blesse peut-être votre délicatesse?

—Du moment qu'on s'emporte, reprit Arnoux, en cherchant son chapeau, et qu'il n'y a pas moyen de raisonner!»

Puis, avec un grand soupir:

«Ne vous mariez pas, mon pauvre ami, non, croyez-moi!»

Et il décampa, ayant besoin de prendre l'air.

Alors, il se fit un grand silence; et tout, dans l'appartement, sembla plus immobile. Un cercle lumineux, au-dessus de la carcel, blanchissait le plafond, tandis que, dans les coins, l'ombre s'étendait comme des gazes noires superposées; on entendait le tic-tac de la pendule avec la crépitation du feu.

Mme Arnoux venait de se rasseoir, à l'autre angle de la cheminée dans le fauteuil; elle mordait ses lèvres en grelottant; ses deux mains se levèrent, un sanglot lui échappa, elle pleurait.

Il se mit sur la petite chaise; et, d'une voix caressante, comme on fait une personne malade:

«Vous ne doutez pas que je ne partage...?»

Elle ne répondit rien. Mais, continuant tout haut ses réflexions:

«Je le laisse bien libre! Il n'avait pas besoin de mentir!

—Certainement», dit Frédéric.

C'était la conséquence de ses habitudes sans doute, il n'y avait pas songé, et peut-être que, dans des choses plus graves...

«Que voyez-vous donc de plus grave?

—Oh! rien!»

Frédéric s'inclina avec un sourire d'obéissance. Arnoux néanmoins possédait certaines qualités; il aimait ses enfants.

«Ah! et il fait tout pour les ruiner!»

Cela venait de son humeur trop facile; car, enfin, c'était un bon garçon.

Elle s'écria:

«Mais qu'est-ce que cela veut dire, un bon garçon!»

Il le défendait ainsi, de la manière la plus vague qu'il pouvait trouver, et, tout en la plaignant, il se réjouissait, se délectait au fond de l'âme. Par vengeance ou besoin d'affection, elle se réfugierait vers lui. Son espoir, démesurément accru, renforçait son amour.

Jamais elle ne lui avait paru si captivante, si profondément belle. De temps à autre, une aspiration soulevait sa poitrine; ses deux yeux fixes semblaient dilatés par une vision intérieure, et sa bouche demeurait entre-close comme pour donner son âme. Quelquefois, elle appuyait dessus fortement son mouchoir; il aurait voulu être ce petit morceau de batiste tout trempé de larmes. Malgré lui, il regardait la couche, au fond de l'alcôve, en imaginant sa tête sur l'oreiller; et il voyait cela si bien, qu'il se retenait pour ne pas la saisir dans ses bras. Elle ferma les paupières, apaisée, inerte. Alors, il s'approcha de plus près, et, penché sur elle, il examinait avidement sa figure. Un bruit de bottes résonna dans le couloir, c'était l'autre. Ils l'entendirent fermer la porte de sa chambre. Frédéric demanda, d'un signe, à Mme Arnoux, s'il devait y aller.

Elle répliqua «oui» de la même façon; et ce muet échange de leurs pensées était comme un consentement, un début d'adultère.

Arnoux, près de se coucher, défaisait sa redingote.

«Eh bien, comment va-t-elle?

—Oh! mieux! dit Frédéric. Cela se passera!»

Mais Arnoux était peiné.

«Vous ne la connaissez pas! Elle a maintenant des nerfs...! Imbécile de commis! Voilà ce que c'est que d'être trop bon! Si je n'avais pas donné ce maudit châle à Rosanette!

—Ne regrettez rien! Elle vous est on ne peut plus reconnaissante!

—Vous croyez?»

Frédéric n'en doutait pas. La preuve, c'est qu'elle venait de congédier le père Oudry.

«Ah! pauvre biche!»

Et, dans l'excès de son émotion, Arnoux voulait courir chez elle.

«Ce n'est pas la peine! j'en viens. Elle est malade.

—Raison de plus!»

Il repassa vivement sa redingote et avait pris son bougeoir. Frédéric se maudit pour sa sottise, et lui représenta qu'il devait, par décence, rester ce soir auprès de sa femme. Il ne pouvait l'abandonner, ce serait très mal.

«Franchement, vous auriez tort! Rien ne presse, là-bas! Vous irez demain! Voyons! faites cela pour moi.»

Arnoux déposa son bougeoir, et lui dit, en l'embrassant:

«Vous êtes bon, vous!»


III

Alors commença pour Frédéric une existence misérable. Il fut le parasite de la maison.

Si quelqu'un était indisposé, il venait trois fois par jour savoir de ses nouvelles, allait chez l'accordeur de piano, inventait mille prévenances; et il endurait d'un air content les bouderies de Mlle Marthe et les caresses du jeune Eugène, qui lui passait toujours ses mains sales sur la figure. Il assistait aux dîners où Monsieur et Madame, en face l'un de l'autre, n'échangeaient pas un mot: ou bien, Arnoux agaçait sa femme par des remarques saugrenues. Le repas terminé, il jouait dans la chambre avec son fils, se cachait derrière les meubles, ou le portait sur son dos, en marchant à quatre pattes, comme le Béarnais. Il s'en allait enfin; et elle abordait immédiatement l'éternel sujet de plainte: Arnoux.

Ce n'était pas son inconduite qui l'indignait. Mais elle paraissait souffrir dans son orgueil, et laissait voir sa répugnance pour cet homme sans délicatesse, sans dignité, sans honneur.

«Ou plutôt il est fou!» disait-elle.

Frédéric sollicitait adroitement ses confidences. Bientôt, il connut toute sa vie.

Ses parents étaient de petits bourgeois de Chartres. Un jour Arnoux, dessinant au bord de la rivière (il se croyait peintre dans ce temps-là), l'avait aperçue comme elle sortait de l'église et demandée en mariage; à cause de sa fortune, on n'avait pas hésité. D'ailleurs, il l'aimait éperdûment. Elle ajouta:

«Mon Dieu, il m'aime encore! à sa manière!»

Ils avaient, les premiers mois, voyagé en Italie.

Arnoux, malgré son enthousiasme devant les paysages et les chefs-d'œuvre, n'avait fait que gémir sur le vin, et organisait des pique-nique avec des Anglais, pour se distraire. Quelques tableaux bien revendus l'avaient poussé au commerce des arts. Puis il s'était engoué d'une manufacture de faïence. D'autres spéculations, à présent, le tentaient; et, se vulgarisant de plus en plus, il prenait des habitudes grossières et dispendieuses. Elle avait moins à lui reprocher ses vices que toutes ses actions. Aucun changement ne pouvait survenir, et son malheur à elle était irréparable.

Frédéric affirmait que son existence, de même, se trouvait manquée.

Il était bien jeune cependant. Pourquoi désespérer? Et elle lui donnait de bons conseils: «Travaillez! mariez-vous!» Il répondait par des sourires amers; car, au lieu d'exprimer le véritable motif de son chagrin, il en feignait un autre, sublime, faisant un peu l'Antony, le maudit,—langage, du reste, qui ne dénaturait pas complètement sa pensée.

L'action, pour certains hommes, est d'autant plus impraticable que le désir est plus fort. La méfiance d'eux-mêmes les embarrasse, la crainte de déplaire les épouvante; d'ailleurs, les affections profondes ressemblent aux honnêtes femmes; elles ont peur d'être découvertes, et passent dans la vie les yeux baissés.

Bien qu'il connût Mme Arnoux davantage (à cause de cela, peut-être), il était encore plus lâche qu'autrefois. Chaque matin, il se jurait d'être hardi. Une invincible pudeur l'en empêchait; et il ne pouvait se guider d'après aucun exemple puisque celle-là différait des autres. Par la force de ses rêves, il l'avait posée en dehors des conditions humaines. Il se sentait, à côté d'elle, moins important sur la terre que les brindilles de soie s'échappant de ses ciseaux.

Puis il pensait à des choses monstrueuses, absurdes, telles que des surprises, la nuit, avec des narcotiques et des fausses clefs,—tout lui paraissant plus facile que d'affronter son dédain.

D'ailleurs, les enfants, les deux bonnes, la disposition des pièces faisaient d'insurmontables obstacles. Donc, il résolut de la posséder à lui seul, et d'aller vivre ensemble bien loin, au fond d'une solitude; il cherchait même sur quel lac assez bleu, au bord de quelle plage assez douce, si ce serait l'Espagne, la Suisse ou l'Orient; et, choisissant exprès les jours où elle semblait plus irritée, il lui disait qu'il faudrait sortir de là, imaginer un moyen, et qu'il n'en voyait pas d'autre qu'une séparation. Mais, pour l'amour de ses enfants, jamais elle n'en viendrait à une telle extrémité. Tant de vertu augmenta son respect.

Ses après-midi se passaient à se rappeler la visite de la veille, à désirer celle du soir. Quand il ne dînait pas chez eux, vers neuf heures, il se postait au coin de la rue; et, dès qu'Arnoux avait tiré la grande porte, Frédéric montait vivement les deux étages et demandait à la bonne d'un air ingénu:

«Monsieur est là?»

Puis faisait l'homme surpris de ne pas le trouver.

Arnoux, souvent, rentrait à l'improviste. Alors il fallait le suivre dans un petit café de la rue Sainte-Anne, que fréquentait maintenant Regimbart.

Le Citoyen commençait par articuler contre la Couronne quelque nouveau grief. Puis ils causaient, en se disant amicalement des injures; car le fabricant tenait Regimbart pour un penseur de haute volée, et, chagriné de voir tant de moyens perdus, il le taquinait sur sa paresse. Le Citoyen jugeait Arnoux plein de cœur et d'imagination, mais décidément trop immoral; aussi le traitait-il sans la moindre indulgence et refusait même de dîner chez lui, parce que «la cérémonie l'embêtait».

Quelquefois, au moment des adieux, Arnoux était pris de fringale. Il «avait besoin» de manger une omelette ou des pommes cuites; et, les comestibles ne se trouvant jamais dans l'établissement, il les envoyait chercher. On attendait. Regimbart ne s'en allait pas, et finissait, en grommelant, par accepter quelque chose.

Il était sombre néanmoins, car il restait, pendant des heures, en face du même verre à moitié plein. La Providence ne gouvernant point les choses selon ses idées, il tournait à l'hypocondriaque, ne voulait même plus lire les journaux, et poussait des rugissements au seul nom de l'Angleterre. Il s'écria une fois, à propos d'un garçon qui le servait mal:

«Est-ce que nous n'avons pas assez des affronts de l'Étranger!»

En dehors de ces crises, il se tenait taciturne, méditant «un coup infaillible pour faire péter toute la boutique».

Tandis qu'il était perdu dans ses réflexions, Arnoux, d'une voix monotone et avec un regard un peu ivre, contait d'incroyables anecdotes où il avait toujours brillé, grâce à son aplomb; et Frédéric (cela tenait sans doute à des ressemblances profondes) éprouvait un certain entraînement pour sa personne. Il se reprochait cette faiblesse, trouvant qu'il aurait dû le haïr, au contraire.

Arnoux se lamentait devant lui sur l'humeur de sa femme, son entêtement, ses préventions injustes. Elle n'était pas comme cela autrefois.

«A votre place, disait Frédéric, je lui ferais une pension, et je vivrais seul.»

Arnoux ne répondait rien; et, un moment après, entamait son éloge. Elle était bonne, dévouée, intelligente, vertueuse; et, passant à ses qualités corporelles, il prodiguait les révélations, avec l'étourderie de ces gens qui étalent leurs trésors dans les auberges.

Une catastrophe dérangea son équilibre.

Il était entré, comme membre du Conseil de surveillance, dans une compagnie de kaolin. Mais, se fiant à tout ce qu'on lui disait, il avait signé des rapports inexacts, et approuvé, sans vérification, les inventaires annuels frauduleusement dressés par le gérant. Or la compagnie avait croulé, et Arnoux, civilement responsable, venait d'être condamné, avec les autres, à la garantie des dommages-intérêts, ce qui lui faisait une perte d'environ trente mille francs, aggravée par les motifs du jugement.

Frédéric apprit cela dans un journal, et se précipita vers la rue de Paradis.

On le reçut dans la chambre de Madame. C'était l'heure du premier déjeuner. Des bols de café au lait encombraient un guéridon auprès du feu. Des savates traînaient sur le tapis, des vêtements sur les fauteuils. Arnoux, en caleçon et en veste de tricot, avait les yeux rouges et la chevelure ébouriffée; le petit Eugène, à cause de ses oreillons, pleurait, tout en grignotant sa tartine; sa sœur mangeait tranquillement; Mme Arnoux, un peu plus pâle que d'habitude, les servait tous les trois.

«Eh bien, dit Arnoux, en poussant un gros soupir, vous savez!» Et Frédéric ayant fait un geste de compassion: «Voilà! J'ai été victime de ma confiance!»

Puis il se tut; et son abattement était si fort, qu'il repoussa le déjeuner. Mme Arnoux leva les yeux, avec un haussement d'épaules. Il se passa les mains sur le front.

«Après tout, je ne suis pas coupable. Je n'ai rien à me reprocher. C'est un malheur! On s'en tirera! Ah! ma foi, tant pis!»

Et il entama une brioche, obéissant, du reste, aux sollicitations de sa femme.

Le soir, il voulut dîner seul, avec elle, dans un cabinet particulier, à la Maison d'or. Mme Arnoux ne comprit rien à ce mouvement de cœur, s'offensant même d'être traitée en lorette;—ce qui, de la part d'Arnoux, au contraire, était une preuve d'affection. Puis, comme il s'ennuyait, il alla se distraire chez la Maréchale. Jusqu'à présent, on lui avait passé beaucoup de choses, grâce à son caractère bonhomme. Son procès le classa parmi les gens tarés. Une solitude se fit autour de sa maison.

Frédéric, par point d'honneur, crut devoir les fréquenter plus que jamais. Il loua une baignoire aux Italiens et les y conduisit chaque semaine. Cependant, ils en étaient à cette période où, dans les unions disparates, une invincible lassitude ressort des concessions que l'on s'est faites et rend l'existence intolérable. Mme Arnoux se retenait pour ne pas éclater, Arnoux s'assombrissait; et le spectacle de ces deux êtres malheureux attristait Frédéric.

Elle l'avait chargé, puisqu'il possédait sa confiance, de s'enquérir de ses affaires. Mais il avait honte, il souffrait de prendre ses dîners en ambitionnant sa femme. Il continuait néanmoins, se donnant pour excuse qu'il devait la défendre, et qu'une occasion pouvait se présenter de lui être utile.

Huit jours après le bal, il avait fait une visite à M. Dambreuse. Le financier lui avait offert une vingtaine d'actions dans son entreprise de houilles; Frédéric n'y était pas retourné. Deslauriers lui écrivait des lettres; il les laissait sans réponse. Pellerin l'avait engagé à venir voir le portrait; il l'éconduisait toujours. Il céda cependant à Cisy, qui l'obsédait pour faire la connaissance de Rosanette.

Elle le reçut fort gentiment, mais sans lui sauter au cou, comme autrefois. Son compagnon fut heureux d'être admis chez une impure, et surtout de causer avec un acteur; Delmar se trouvait là.

Un drame, où il avait représenté un manant qui fait la leçon à Louis XIV et prophétise 89, l'avait mis en telle évidence, qu'on lui fabriquait sans cesse le même rôle; et sa fonction, maintenant, consistait à bafouer les monarques de tous les pays. Brasseur anglais, il invectivait Charles Ier; étudiant de Salamanque, maudissait Philippe II; ou, père sensible, s'indignait contre la Pompadour; c'était le plus beau! Les gamins, pour le voir, l'attendaient à la porte des coulisses; et sa biographie, vendue dans les entr'actes, le dépeignait comme soignant sa vieille mère, lisant l'Évangile, assistant les pauvres, enfin sous les couleurs d'un saint Vincent de Paul mélangé de Brutus et de Mirabeau. On disait: «Notre Delmar.» Il avait une mission, il devenait Christ.

Tout cela avait fasciné Rosanette; et elle s'était débarrassée du père Oudry, sans se soucier de rien, n'étant pas cupide.

Arnoux, qui la connaissait, en avait profité pendant longtemps pour l'entretenir à peu de frais; le bonhomme était venu, et ils avaient eu soin, tous les trois, de ne point s'expliquer franchement. Puis, s'imaginant qu'elle congédiait l'autre pour lui seul, Arnoux avait augmenté sa pension. Mais ses demandes se renouvelaient avec une fréquence inexplicable, car elle menait un train moins dispendieux; elle avait même vendu jusqu'au cachemire, tenant à s'acquitter de ses vieilles dettes, disait-elle; et il donnait toujours, elle l'ensorcelait, elle abusait de lui, sans pitié. Aussi les factures, les papiers timbrés pleuvaient dans la maison. Frédéric sentait une crise prochaine.

Un jour, il se présenta pour voir Mme Arnoux. Elle était sortie. Monsieur travaillait en bas dans le magasin.

En effet, Arnoux, au milieu de ses potiches, tâchait d'enfoncer de jeunes mariés, des bourgeois de la province. Il parlait du tournage et du tournassage, du truité et du glacé; les autres, ne voulant pas avoir l'air de n'y rien comprendre, faisaient des signes d'approbation et achetaient.

Quand les chalands furent dehors, il conta qu'il avait eu, le matin, avec sa femme une petite altercation. Pour prévenir les observations sur la dépense, il avait affirmé que la Maréchale n'était plus sa maîtresse.

«Je lui ai même dit que c'était la vôtre.»

Frédéric fut indigné; mais des reproches pouvaient le trahir; il balbutia:

«Ah! vous avez eu tort, grand tort!

—Qu'est-ce que ça fait? dit Arnoux. Où est le déshonneur de passer pour son amant? Je le suis bien, moi! Ne seriez-vous pas flatté de l'être?»

Avait-elle parlé? Était-ce une allusion? Frédéric se hâta de répondre:

«Non! pas du tout! au contraire!

—Eh bien, alors?

—Oui, c'est vrai! cela n'y fait rien.»

Arnoux reprit:

«Pourquoi ne venez-vous plus là-bas?»

Frédéric promit d'y retourner.

«Ah! j'oubliais! vous devriez..., en causant de Rosanette..., lâcher à ma femme quelque chose... je ne sais quoi, mais vous trouverez... quelque chose qui la persuade que vous êtes son amant. Je vous demande cela comme un service, hein?»

Le jeune homme, pour toute réponse, fit une grimace ambiguë. Cette calomnie le perdait. Il alla le soir même chez elle, et jura que l'allégation d'Arnoux était fausse.

«Bien vrai?»

Il paraissait sincère; et, quand elle eut respiré largement, elle lui dit: «Je vous crois», avec un beau sourire: puis elle baissa la tête, et sans le regarder:

«Au reste, personne n'a de droit sur vous!»

Elle ne devinait donc rien, et elle le méprisait, puisqu'elle ne pensait pas qu'il pût assez l'aimer pour lui être fidèle! Frédéric, oubliant ses tentatives près de l'autre, trouvait la permission outrageante.

Ensuite, elle le pria d'aller quelquefois «chez cette femme», pour voir un peu ce qui en était.

Arnoux survint, et, cinq minutes après, voulut l'entraîner chez Rosanette.

La situation devenait intolérable.

Il en fut distrait par une lettre du notaire qui devait lui envoyer le lendemain quinze mille francs; et, pour réparer sa négligence envers Deslauriers, il alla lui apprendre tout de suite cette bonne nouvelle.

L'avocat logeait rue des Trois-Maries, au cinquième étage, sur une cour. Son cabinet, petite pièce carrelée, froide, et tendue d'un papier grisâtre, avait pour principale décoration une médaille en or, son prix de doctorat, insérée dans un cadre d'ébène contre la glace. Une bibliothèque d'acajou enfermait sous ses vitres cent volumes à peu près. Le bureau, couvert de basane, tenait le milieu de l'appartement. Quatre vieux fauteuils de velours vert en occupaient les coins; et des copeaux flambaient dans la cheminée, où il y avait toujours un fagot prêt à allumer au coup de sonnette. C'était l'heure de ses consultations; l'avocat portait une cravate blanche.

L'annonce des quinze mille francs (il n'y comptait plus, sans doute) lui causa un ricanement de plaisir.

«C'est bien, mon brave, c'est bien, c'est très bien!»

Il jeta du bois dans le feu, se rassit, et parla immédiatement du Journal. La première chose à faire était de se débarrasser d'Hussonnet.

«Ce crétin-là me fatigue! Quant à desservir une opinion, le plus équitable, selon moi, et le plus fort, c'est de n'en avoir aucune.»

Frédéric parut étonné.

«Mais sans doute! Il serait temps de traiter la Politique scientifiquement. Les vieux du XVIIIe siècle commençaient, quand Rousseau, les littérateurs, y ont introduit la philanthropie, la poésie et autres blagues, pour la plus grande joie des catholiques; alliance naturelle, du reste, puisque les réformateurs modernes (je veux le prouver) croient tous à la Révélation. Mais, si vous chantez des messes pour la Pologne, si à la place du Dieu des dominicains, qui était un bourreau, vous prenez le Dieu des romantiques, qui est un tapissier; si, enfin, vous n'avez pas de l'Absolu une conception plus large que vos aïeux, la monarchie percera sous vos formes républicaines, et votre bonnet rouge ne sera jamais qu'une calotte sacerdotale! Seulement, le régime cellulaire aura remplacé la torture, l'outrage à la Religion le sacrilège, le concert européen la Sainte-Alliance; et, dans ce bel ordre qu'on admire, fait de débris louis-quatorziens, de ruines voltairiennes, avec du badigeon impérial par-dessus et des fragments de constitution anglaise, on verra les conseils municipaux tâchant de vexer le maire, les conseils généraux leur préfet, les chambres le roi, la presse le pouvoir, l'administration tout le monde! Mais les bonnes âmes s'extasient sur le Code civil, œuvre fabriquée, quoi qu'on dise, dans un esprit mesquin, tyrannique; car le législateur, au lieu de faire son état, qui est de régulariser la coutume, a prétendu modeler la société comme un Lycurgue! Pourquoi la loi gêne-t-elle le père de famille en matière de testament? Pourquoi entrave-t-elle la vente forcée des immeubles? Pourquoi punit-elle comme délit le vagabondage, lequel ne devrait pas être même une contravention? Et il y en a d'autres! Je les connais! aussi je vais écrire un petit roman intitulé: Histoire de l'idée de justice, qui sera drôle! mais j'ai une soif abominable! et toi?»

Il se pencha par la fenêtre, et cria au portier d'aller chercher des grogs au cabaret.

«En résumé, je vois trois partis..., non! trois groupes,—et dont aucun ne m'intéresse: ceux qui ont, ceux qui n'ont plus, et ceux qui tâchent d'avoir. Mais tous s'accordent dans l'idolâtrie imbécile de l'Autorité! Exemples: Mably recommande qu'on empêche les philosophes de publier leurs doctrines; M. Wronski géomètre, appelle en son langage la censure «répression critique de la spontanéité spéculative»; le père Enfantin bénit les Habsbourg «d'avoir passé par-dessus les Alpes une main pesante pour comprimer l'Italie»; Pierre Leroux veut qu'on vous force à entendre un orateur, et Louis Blanc incline à une religion d'État, tant ce peuple de vassaux a la rage du gouvernement! Pas un cependant n'est légitime, malgré leurs sempiternels principes. Mais, principe signifiant origine, il faut se reporter toujours à une révolution, à un acte de violence, à un fait transitoire. Ainsi, le principe du nôtre est la souveraineté nationale, comprise dans la forme parlementaire, quoique le parlement n'en convienne pas! Mais en quoi la souveraineté du peuple serait-elle plus sacrée que le droit divin? L'un et l'autre sont deux fictions! Assez de métaphysique, plus de fantômes! Pas n'est besoin de dogmes pour faire balayer les rues! On dira que je renverse la société! Eh bien, après? où serait le mal? Elle est propre, en effet, ta société.»

Frédéric aurait eu beaucoup de choses à lui répondre. Mais, le voyant loin des théories de Sénécal, il était plein d'indulgence. Il se contenta d'objecter qu'un pareil système les ferait haïr généralement.

«Au contraire, comme nous aurons donné à chaque parti un gage de haine contre son voisin, tous compteront sur nous. Tu vas t'y mettre aussi, toi, et nous faire de la critique transcendante!»

Il fallait attaquer les idées reçues, l'Académie, l'École normale, le Conservatoire, la Comédie française, tout ce qui ressemblait à une institution. C'est par là qu'ils donneraient un ensemble de doctrine à leur Revue. Puis, quand elle serait bien posée, le journal tout à coup deviendrait quotidien; alors, ils s'en prendraient aux personnes.

«Et on nous respectera, sois-en sûr!»

Deslauriers touchait à son vieux rêve: une rédaction en chef, c'est-à-dire au bonheur inexprimable de diriger les autres, de tailler en plein dans leurs articles, d'en commander, d'en refuser. Ses yeux pétillaient sous ses lunettes, il s'exaltait et buvait des petits verres, coup sur coup, machinalement.

«Il faudra que tu donnes un dîner une fois la semaine. C'est indispensable, quand même la moitié de ton revenu y passerait! On voudra y venir, ce sera un centre pour les autres, un levier pour toi; et, maniant l'opinion par les deux bouts, littérature et politique, avant six mois, tu verras, nous tiendrons le haut du pavé dans Paris.»

Frédéric, en l'écoutant, éprouvait une sensation de rajeunissement, comme un homme qui, après un long séjour dans une chambre, est transporté au grand air. Cet enthousiasme le gagnait.

«Oui, j'ai été un paresseux, un imbécile, tu as raison!

—A la bonne heure! s'écria Deslauriers; je retrouve mon Frédéric!»

Et, lui mettant le poing sous la mâchoire:

«Ah! tu m'as fait souffrir. N'importe! je t'aime tout de même.»

Ils étaient debout et se regardaient, attendris l'un et l'autre, et près de s'embrasser.

Un bonnet de femme parut au seuil de l'antichambre.

«Qui t'amène?» dit Deslauriers.

C'était Mlle Clémence, sa maîtresse.

Elle répondit que, passant devant sa maison par hasard, elle n'avait pu résister au désir de le voir; et, pour faire une petite collation ensemble, elle lui apportait des gâteaux, qu'elle déposa sur la table.

«Prends garde à mes papiers! reprit aigrement l'avocat. D'ailleurs, c'est la troisième fois que je te défends de venir pendant mes consultations.»

Elle voulut l'embrasser.

«Bien! va-t'en! file ton nœud!»

Il la repoussait, elle eut un grand sanglot.

«Ah! tu m'ennuies à la fin!

—C'est que je t'aime!

—Je ne demande pas qu'on m'aime, mais qu'on m'oblige!»

Ce mot, si dur, arrêta les larmes de Clémence. Elle se planta devant la fenêtre, et y restait immobile, le front posé contre le carreau.

Son attitude et son mutisme agaçaient Deslauriers.

«Quand tu auras fini, tu commanderas ton carrosse, n'est-ce pas!»

Elle se retourna en sursaut.

«Tu me renvoies!

—Parfaitement!»

Elle fixa sur lui ses grands yeux bleus, pour une dernière prière sans doute, puis croisa les deux bouts de son tartan, attendit une minute encore et s'en alla.

«Tu devrais la rappeler, dit Frédéric.

—Allons donc!»

Et, comme il avait besoin de sortir, Deslauriers passa dans sa cuisine, qui était son cabinet de toilette. Il y avait sur la dalle, près d'une paire de bottes, les débris d'un maigre déjeuner, et un matelas avec une couverture était roulé par terre dans un coin.

«Ceci te démontre, dit-il, que je reçois peu de marquises! On s'en passe aisément, va! et des autres aussi. Celles qui ne coûtent rien prennent votre temps; c'est de l'argent sous une autre forme; or, je ne suis pas riche! Et puis elles sont toutes si bêtes! si bêtes! Est-ce que tu peux causer avec une femme, toi?»

Ils se séparèrent à l'angle du pont Neuf.

«Ainsi, c'est convenu! tu m'apporteras la chose demain, dès que tu l'auras.

—Convenu!» dit Frédéric.

Le lendemain à son réveil, il reçut par la poste un bon de quinze mille francs sur la Banque.

Ce chiffon de papier lui représenta quinze gros sacs d'argent; et il se dit qu'avec une somme pareille il pourrait: d'abord garder sa voiture pendant trois ans, au lieu de la vendre comme il y serait forcé prochainement, ou s'acheter deux belles armures damasquinées qu'il avait vues sur le quai Voltaire, puis quantité de choses encore, des peintures, des livres et combien de bouquets de fleurs, de cadeaux pour Mme Arnoux! Tout, enfin, aurait mieux valu que de risquer, que de perdre tant d'argent dans ce journal! Deslauriers lui semblait présomptueux, son insensibilité de la veille le refroidissant à son endroit, et Frédéric s'abandonnait à ces regrets quand il fut tout surpris de voir entrer Arnoux,—lequel s'assit sur le bord de sa couche, pesamment, comme un homme accablé.

«Qu'y a-t-il donc?

—Je suis perdu!»

Il avait à verser, le jour même, en l'étude de Me Beauminet, notaire rue Saint-Anne, dix-huit mille francs, prêtés par un certain Vanneroy.

«C'est un désastre inexplicable! Je lui ai donné une hypothèque qui devait le tranquilliser, pourtant! Mais il me menace d'un commandement, s'il n'est pas payé cette après-midi, tantôt!

—Et alors?

—Alors, c'est bien simple! Il va faire exproprier mon immeuble. La première affiche me ruine, voilà tout! Ah! si je trouvais quelqu'un pour m'avancer cette maudite somme-là, il prendrait la place de Vanneroy et je serais sauvé! Vous ne l'auriez pas, par hasard?»

Le mandat était resté sur la table de nuit, près d'un livre. Frédéric souleva le volume et le posa par-dessus, en répondant:

«Mon Dieu, non, cher ami!»

Mais il lui coûtait de refuser à Arnoux.

«Comment, vous ne trouvez personne qui veuille...?

—Personne! et songer que, d'ici à huit jours, j'aurai des rentrées! On me doit peut-être... cinquante mille francs pour la fin du mois!

—Est-ce que vous ne pourriez pas prier les individus qui vous doivent d'avancer...?

—Ah bien, oui!

—Mais vous avez des valeurs quelconques, des billets?

—Rien!

—Que faire? dit Frédéric.

—C'est ce que je me demande», reprit Arnoux.

Il se tut, et il marchait dans la chambre de long en large.

«Ce n'est pas pour moi, mon Dieu! mais pour mes enfants, pour ma pauvre femme!»

Puis, en détachant chaque mot:

«Enfin... je serai fort... j'emballerai tout cela... et j'irai chercher fortune... je ne sais où!

—Impossible!» s'écria Frédéric.

Arnoux répliqua d'un air calme:

«Comment voulez-vous que je vive à Paris, maintenant?»

Il y eut un long silence.

Frédéric se mit à dire:

«Quand le rendriez-vous, cet argent?»

Non pas qu'il l'eût; au contraire! Mais rien ne l'empêchait de voir des amis, de faire des démarches. Et il sonna son domestique pour s'habiller. Arnoux le remerciait.

«C'est dix-huit mille francs qu'il vous faut, n'est-ce pas?

—Oh! je me contenterais bien de seize mille! Car j'en ferai bien deux mille cinq cents, trois mille avec mon argenterie, si Vanneroy, toutefois, m'accorde jusqu'à demain; et, je vous le répète, vous pouvez affirmer, jurer au prêteur que, dans huit jours, peut-être même dans cinq ou six, l'argent sera remboursé. D'ailleurs, l'hypothèque en répond. Ainsi, pas de danger, vous comprenez?»

Frédéric assura qu'il comprenait et qu'il allait sortir immédiatement.

Il rentra chez lui, maudissant Deslauriers, car il voulait tenir sa parole, et cependant obliger Arnoux.

«Si je m'adressais à M. Dambreuse? Mais sous quel prétexte demander de l'argent? C'est à moi, au contraire, d'en porter chez lui pour ses actions de houilles! Ah! qu'il aille se promener avec ses actions! Je ne les dois pas!»

Et Frédéric s'applaudissait de son indépendance, comme s'il eût refusé un service à M. Dambreuse.

«Eh bien, se dit-il ensuite, puisque je fais une perte de ce côté-là, car je pourrais, avec quinze mille francs, en gagner cent mille! A la Bourse, ça se voit quelquefois... Donc, puisque je manque à l'un, ne suis-je pas libre?... D'ailleurs, quand Deslauriers attendrait!—Non, non, c'est mal, allons-y!»

Il regarda sa pendule.

«Ah! rien ne presse! la Banque ne ferme qu'à cinq heures.»

Et, à quatre heures et demie, quand il eut touché son argent:

«C'est inutile, maintenant! Je ne le trouverais pas; j'irai ce soir!» se donnant ainsi le moyen de revenir sur sa décision, car il reste toujours dans la conscience quelque chose des sophismes qu'on y a versés; elle en garde l'arrière-goût, comme d'une liqueur mauvaise.

Il se promena sur les boulevards, et dîna seul au restaurant. Puis il entendit un acte au Vaudeville, pour se distraire. Mais ses billets de banque le gênaient, comme s'il les eût volés. Il n'aurait pas été chagrin de les perdre.

En rentrant chez lui, il trouva une lettre contenant ces mots:

«Quoi de neuf?

«Ma femme se joint à moi, cher ami, dans l'espérance, etc.

«A vous.»

Et un parafe.

«Sa femme! elle me prie!»

Au même moment, parut Arnoux, pour savoir s'il avait trouvé la somme urgente.

«Tenez, la voilà!» dit Frédéric.

Et, vingt-quatre heures après, il répondit à Deslauriers:

«Je n'ai rien reçu.»

L'avocat revint trois jours de suite. Il le pressait d'écrire au notaire. Il offrit même de faire le voyage du Havre.

«Non! c'est inutile! je vais y aller!»

La semaine finie, Frédéric demanda timidement au sieur Arnoux ses quinze mille francs.

Arnoux le remit au lendemain, puis au surlendemain. Frédéric se risquait dehors à la nuit close, craignant d'être surpris par Deslauriers.

Un soir, quelqu'un le heurta au coin de la Madeleine. C'était lui.

«Je vais les chercher,» dit-il.

Et Deslauriers l'accompagna jusqu'à la porte d'une maison, dans le faubourg Poissonnière.

«Attends-moi!»

Il attendit. Enfin, après quarante-trois minutes, Frédéric sortit avec Arnoux, et lui fit signe de patienter encore un peu. Le marchand de faïences et son compagnon montèrent, bras dessus, bras dessous, la rue Hauteville, prirent ensuite la rue de Chabrol.

La nuit était sombre, avec des rafales de vent tiède. Arnoux marchait doucement, tout en parlant des Galeries du Commerce: une suite de passages couverts qui auraient mené du boulevard Saint-Denis au Châtelet, spéculation merveilleuse, où il avait grande envie d'entrer; et il s'arrêtait de temps à autre, pour voir aux carreaux des boutiques la figure des grisettes, puis reprenait son discours.

Frédéric entendait les pas de Deslauriers derrière lui, comme des reproches, comme des coups frappant sur sa conscience. Mais il n'osait faire sa réclamation, par mauvaise honte, et dans la crainte qu'elle ne fût inutile. L'autre se rapprochait. Il se décida.

Arnoux, d'un ton fort dégagé, dit que, ses recouvrements n'ayant pas eu lieu, il ne pouvait rendre actuellement les quinze mille francs.

«Vous n'en avez pas besoin, j'imagine?»

A ce moment, Deslauriers accosta Frédéric, et, le tirant à l'écart:

«Sois franc, les as-tu, oui ou non?

—Eh bien, non! dit Frédéric, je les ai perdus!

—Ah! et à quoi?

—Au jeu!»

Deslauriers ne répondit pas un mot, salua très bas, et partit. Arnoux avait profité de l'occasion pour allumer un cigare dans un débit de tabac. Il revint en demandant quel était ce jeune homme.

«Rien! un ami!»

Puis, trois minutes après, devant la porte de Rosanette:

«Montez donc, dit Arnoux, elle sera contente de vous voir. Quel sauvage vous êtes maintenant!»

Un réverbère, en face, l'éclairait; et avec son cigare entre ses dents blanches et son air heureux, il avait quelque chose d'intolérable.

«Ah! à propos, mon notaire a été ce matin chez le vôtre, pour cette inscription d'hypothèque. C'est ma femme qui me l'a rappelé.

—Une femme de tête! reprit machinalement Frédéric.

—Je crois bien!»

Et Arnoux recommença son éloge. Elle n'avait pas sa pareille pour l'esprit, le cœur, l'économie; il ajouta d'une voix basse, en roulant des yeux:

«Et comme corps de femme!

—Adieu!» dit Frédéric.

Arnoux fit un mouvement.

«Tiens! pourquoi?»

Et, la main à demi tendue vers lui, il l'examinait, tout décontenancé par la colère de son visage.

Frédéric répliqua sèchement:

«Adieu!»

Il descendit la rue de Bréda comme une pierre qui déroule, furieux contre Arnoux, se faisant le serment de ne jamais plus le revoir, ni elle non plus, navré, désolé. Au lieu de la rupture qu'il attendait, voilà que l'autre, au contraire, se mettait à la chérir et complètement, depuis le bout des cheveux jusqu'au fond de l'âme. La vulgarité de cet homme exaspérait Frédéric. Tout lui appartenait donc à celui-là! Il le retrouvait sur le seuil de la lorette; et la mortification d'une rupture s'ajoutait à la rage de son impuissance. D'ailleurs, l'honnêteté d'Arnoux offrant des garanties pour son argent l'humiliait; il aurait voulu l'étrangler; et par-dessus son chagrin planait dans sa conscience, comme un brouillard, le sentiment de sa lâcheté envers son ami. Des larmes l'étouffaient.

Deslauriers dévalait la rue des Martyrs, en jurant tout haut d'indignation; car son projet, tel qu'un obélisque abattu, lui paraissait maintenant d'une hauteur extraordinaire. Il s'estimait volé, comme s'il avait subi un grand dommage. Son amitié pour Frédéric était morte, et il en éprouvait de la joie; c'était une compensation! Une haine l'envahit contre les riches. Il pencha vers les opinions de Sénécal et se promettait de les servir.

Arnoux, pendant ce temps-là, commodément assis dans une bergère, auprès du feu, humait sa tasse de thé, en tenant la Maréchale sur ses genoux.

Frédéric ne retourna point chez eux; et, pour se distraire de sa passion calamiteuse, adoptant le premier sujet qui se présenta, il résolut de composer une Histoire de la Renaissance. Il entassa pêle-mêle sur sa table les humanistes, les philosophes et les poètes; il allait au Cabinet des estampes, voir les gravures de Marc-Antoine; il tâchait d'entendre Machiavel. Peu à peu, la sérénité du travail l'apaisa. En plongeant dans la personnalité des autres, il oublia la sienne, ce qui est la seule manière peut-être de n'en pas souffrir.

Un jour qu'il prenait des notes, tranquillement, la porte s'ouvrit et le domestique annonça Mme Arnoux.

C'était bien elle! seule? Mais non! car elle tenait par la main le petit Eugène, suivi de sa bonne en tablier blanc. Elle s'assit; et, quand elle eut toussé:

«Il y a longtemps que vous n'êtes venu à la maison.»

Frédéric ne trouvant pas d'excuse, elle ajouta:

«C'est une délicatesse de votre part!»

Il reprit:

«Quelle délicatesse?

—Ce que vous avez fait pour Arnoux!» dit-elle.

Frédéric eut un geste signifiant: «Je m'en moque bien! c'était pour vous!»

Elle envoya son enfant jouer avec la bonne, dans le salon. Ils échangèrent deux ou trois mots sur leur santé, puis l'entretien tomba.

Elle portait une robe de soie brune, de la couleur d'un vin d'Espagne, avec un paletot de velours noir, bordé de martre; cette fourrure donnait envie de passer les mains dessus, et ses longs bandeaux, bien lissés, attiraient les lèvres. Mais une émotion la troublait, et, tournant les yeux du côté de la porte:

«Il fait un peu chaud, ici!»

Frédéric devina l'intention prudente de son regard.

«Pardon! les deux battants ne sont que poussés.

—Ah! c'est vrai!»

Et elle sourit, comme pour dire: «Je ne crains rien.»

Il lui demanda immédiatement ce qui l'amenait.

«Mon mari, reprit-elle avec effort, m'a engagée à venir chez vous, n'osant faire cette démarche lui-même.

—Et pourquoi?

—Vous connaissez M. Dambreuse, n'est-ce pas?

—Oui, un peu!

—Ah! un peu.»

Elle se taisait.

«N'importe! achevez.»

Alors, elle conta que l'avant-veille, Arnoux n'avait pu payer quatre billets de mille francs souscrits à l'ordre du banquier, et sur lesquels il lui avait fait mettre sa signature. Elle se repentait d'avoir compromis la fortune de ses enfants. Mais tout valait mieux que le déshonneur; et, si M. Dambreuse arrêtait les poursuites, on le payerait bientôt, certainement; car elle allait vendre, à Chartres, une petite maison qu'elle avait.

«Pauvre femme! murmura Frédéric. J'irai! Comptez sur moi.

—Merci!»

Et elle se leva pour partir.

«Oh! rien ne vous presse encore!»

Elle resta debout, examinant le trophée de flèches mongoles suspendu au plafond, la bibliothèque, les reliures, tous les ustensiles pour écrire; elle souleva la cuvette de bronze qui contenait les plumes; ses talons se posèrent à des places différentes sur le tapis. Elle était venue plusieurs fois chez Frédéric, mais toujours avec Arnoux. Ils se trouvaient seuls, maintenant,—seuls, dans sa propre maison;—c'était un événement extraordinaire, presque une bonne fortune.

Elle voulut voir son jardinet; il lui offrit le bras pour lui montrer ses domaines, trente pieds de terrain, enclos par des maisons, ornés d'arbustes dans les angles et d'une plate-bande au milieu.

On était aux premiers jours d'avril. Les feuilles des lilas verdoyaient déjà, un souffle pur se roulait dans l'air, et de petits oiseaux pépiaient, alternant leur chanson avec le bruit lointain que faisait la forge d'un carrossier.

Frédéric alla chercher une pelle à feu; et, tandis qu'ils se promenaient côte à côte, l'enfant élevait des tas de sable dans l'allée.

Mme Arnoux ne croyait pas qu'il eût plus tard une grande imagination, mais il était d'humeur caressante. Sa sœur, au contraire, avait une sécheresse naturelle qui la blessait quelquefois.

«Cela changera, dit Frédéric. Il ne faut jamais désespérer.»

Elle répliqua:

«Il ne faut jamais désespérer!»

Cette répétition machinale de sa phrase lui parut une sorte d'encouragement; il cueillit une rose, la seule du jardin.

«Vous rappelez-vous... un certain bouquet de roses, un soir, en voiture?»

Elle rougit quelque peu; et, avec un air de compassion railleuse:

«Ah! j'étais bien jeune!

—Et celle-là, reprit à voix basse Frédéric, en sera-t-il de même?»

Elle répondit, tout en faisant tourner la tige entre ses doigts, comme le fil d'un fuseau:

«Non! je la garderai!»

Elle appela d'un geste la bonne, qui prit l'enfant sur son bras: puis, au seuil de la porte, dans la rue, Mme Arnoux aspira la fleur, en inclinant la tête sur son épaule, et avec un regard aussi doux qu'un baiser.

Quand il fut remonté dans son cabinet, il contempla le fauteuil où elle s'était assise et tous les objets qu'elle avait touchés. Quelque chose d'elle circulait autour de lui. La caresse de sa présence durait encore.

«Elle est donc venue là!» se disait-il.

Et les flots d'une tendresse infinie le submergeaient.

Le lendemain, à onze heures, il se présenta chez M. Dambreuse. On le reçut dans la salle à manger. Le banquier déjeunait en face de sa femme. Sa nièce était près d'elle, et de l'autre côté l'institutrice, une Anglaise, fortement marquée de petite vérole.

M. Dambreuse invita son jeune ami à prendre place au milieu d'eux, et, sur son refus:

«A quoi puis-je vous être bon? Je vous écoute.»

Frédéric avoua, en affectant de l'indifférence, qu'il venait faire une requête pour un certain Arnoux.

«Ah! ah! l'ancien marchand de tableaux, dit le banquier, avec un rire muet découvrant ses gencives. Oudry le garantissait, autrefois; on s'est fâché.»

Et il se mit à parcourir les lettres et les journaux posés près de son couvert.

Deux domestiques servaient, sans faire de bruit sur le parquet; et la hauteur de la salle, qui avait trois portières en tapisserie et deux fontaines de marbre blanc, le poli des réchauds, la disposition des hors-d'œuvre, et jusqu'aux plis raides des serviettes, tout ce bien-être luxueux établissait dans la pensée de Frédéric un contraste avec un autre déjeuner chez Arnoux. Il n'osait interrompre M. Dambreuse.

Madame remarqua son embarras.

«Voyez-vous quelquefois notre ami Martinon?

—Il viendra ce soir, dit vivement la jeune fille.

—Ah! tu le sais?» répliqua sa tante, en arrêtant sur elle un regard froid.

Puis, un des valets s'étant penché à son oreille:

«Ta couturière, mon enfant!... miss John!»

Et l'institutrice, obéissante, disparut avec son élève.

M. Dambreuse, troublé par le dérangement des chaises, demanda ce qu'il y avait.

«C'est madame Regimbart.

—Tiens! Regimbart! Je connais ce nom-là. J'ai rencontré sa signature.»

Frédéric aborda enfin la question; Arnoux méritait de l'intérêt; il allait même, dans le seul but de remplir ses engagements, vendre une maison à sa femme.

«Elle passe pour très jolie», dit Mme Dambreuse.

Le banquier ajouta d'un air bonhomme.

«Êtes-vous leur ami... intime?»

Frédéric, sans répondre nettement, dit qu'il lui serait fort obligé de prendre en considération...

«Eh bien, puisque cela vous fait plaisir, soit! on attendra! J'ai du temps encore. Si nous descendions dans mon bureau, voulez-vous?»

Le déjeuner était fini; Mme Dambreuse s'inclina légèrement, tout en souriant d'un rire singulier, plein à la fois de politesse et d'ironie. Frédéric n'eut pas le temps d'y réfléchir; car M. Dambreuse, dès qu'ils furent seuls:

«Vous n'êtes pas venu chercher vos actions.»

Et, sans lui permettre de s'excuser:

«Bien! bien! il est juste que vous connaissiez l'affaire un peu mieux.»

Il lui offrit une cigarette et commença.

L'Union générale des Houilles françaises était constituée; on n'attendait plus que l'ordonnance. Le fait seul de la fusion diminuant les frais de surveillance et de main-d'œuvre, augmentait les bénéfices. De plus, la Société imaginait une chose nouvelle, qui était d'intéresser les ouvriers à son entreprise. Elle leur bâtirait des maisons, des logements salubres; enfin elle se constituait le fournisseur de ses employés, leur livrait tout à prix de revient.

«Et ils gagneront, monsieur; voilà du véritable progrès; c'est répondre victorieusement à certaines criailleries républicaines! Nous avons dans notre conseil, il exhiba le prospectus, un pair de France, un savant de l'Institut, un officier supérieur du génie en retraite, des noms connus! De pareils éléments rassurent les capitaux craintifs et appellent les capitaux intelligents!» La Compagnie aurait pour elle les commandes de l'État, puis les chemins de fer, la marine à vapeur, les établissements métallurgiques, le gaz, les cuisines bourgeoises. «Ainsi, nous chauffons, nous éclairons, nous pénétrons jusqu'au foyer des plus humbles ménages. Mais comment, me direz-vous, pourrons-nous assurer la vente? Grâce à des droits protecteurs, cher monsieur, et nous les obtiendrons; cela nous regarde! Moi, du reste, je suis franchement prohibitionniste! le Pays avant tout!» On l'avait nommé directeur; mais le temps lui manquait pour s'occuper de certains détails, de la rédaction entre autres. «Je suis un peu brouillé avec mes auteurs, j'ai oublié mon grec! J'aurais besoin de quelqu'un... qui pût traduire mes idées.» Et tout à coup: «Voulez-vous être cet homme-là, avec le titre de secrétaire général?»

Frédéric ne sut que répondre.

«Eh bien, qui vous empêche?»

Ses fonctions se borneraient à écrire, tous les ans, un rapport pour les actionnaires. Il se trouverait en relations quotidiennes avec les hommes les plus considérables de Paris. Représentant la Compagnie près les ouvriers, il s'en ferait adorer, naturellement, ce qui lui permettrait, plus tard, de se pousser au Conseil général, à la députation.

Les oreilles de Frédéric tintaient. D'où provenait cette bienveillance? Il se confondit en remercîments.

Mais il ne fallait point, dit le banquier, qu'il fût dépendant de personne. Le meilleur moyen, c'était de prendre des actions, «placement superbe d'ailleurs, car votre capital garantit votre position, comme votre position votre capital.

«A combien, environ, doit-il se monter? dit Frédéric.

—Mon Dieu! ce qui vous plaira, de quarante à soixante mille francs, je suppose.»

Cette somme était si minime pour M. Dambreuse et son autorité si grande, que le jeune homme se décida immédiatement à vendre une ferme. Il acceptait, M. Dambreuse fixerait un de ces jours un rendez-vous pour terminer leurs arrangements.

«Ainsi, je puis dire à Jacques Arnoux...?

—Tout ce que vous voudrez! le pauvre garçon! Tout ce que vous voudrez!»

Frédéric écrivit aux Arnoux de se tranquilliser, et il fit porter la lettre par son domestique auquel on répondit:

«Très bien!»

Sa démarche, cependant, méritait mieux. Il s'attendait à une visite, à une lettre tout au moins. Il ne reçut pas de visite. Aucune lettre n'arriva.

Y avait-il oubli de leur part ou intention? Puisque Mme Arnoux était venue une fois, qui l'empêchait de revenir? L'espèce de sous-entendu, d'aveu qu'elle lui avait fait, n'était donc qu'une manœuvre exécutée par intérêt? «Se sont-ils joués de moi? est-elle complice?» Une sorte de pudeur, malgré son envie, l'empêchait de retourner chez eux.

Un matin (trois semaines après leur entrevue), M. Dambreuse lui écrivit qu'il l'attendait le jour même, dans une heure.

En route, l'idée des Arnoux l'assaillit de nouveau; et, ne découvrant point de raison à leur conduite, il fut pris par une angoisse, un pressentiment funèbre. Pour s'en débarrasser, il appela un cabriolet et se fit conduire rue de Paradis.

Arnoux était en voyage.

«Et Madame?

—A la campagne, à la fabrique!

—Quand revient Monsieur?

—Demain, sans faute!»

Il la trouverait seule; c'était le moment. Quelque chose d'impérieux criait dans sa conscience: «Vas-y donc!»

Mais M. Dambreuse? «Eh bien, tant pis! Je dirai que j'étais malade.» Il courut à la gare; puis, dans le wagon: «J'ai eu tort, peut-être? Ah bah! qu'importe!»

A droite et à gauche, des plaines vertes s'étendaient; le convoi roulait; les maisonnettes des stations glissaient comme des décors, et la fumée de la locomotive versait toujours du même côté ses gros flocons qui dansaient sur l'herbe quelque temps, puis se dispersaient.

Frédéric, seul sur sa banquette, regardait cela, par ennui, perdu dans cette langueur que donne l'excès même de l'impatience. Des grues, des magasins, parurent. C'était Creil.

La ville, construite au versant de deux collines basses (dont la première est nue et la seconde couronnée par un bois), avec la tour de son église, ses maisons inégales et son pont de pierre, lui semblait avoir quelque chose de gai, de discret et de bon. Un grand bateau plat descendait au fil de l'eau, qui clapotait fouettée par le vent; des poules, au pied du calvaire, picoraient dans la paille; une femme passa, portant du linge mouillé sur la tête.

Après le pont, il se trouva dans une île, où l'on voit sur la droite les ruines d'une abbaye. Un moulin tournait, barrant dans toute sa largeur le second bras de l'Oise, que surplombe la manufacture. L'importance de cette construction étonna grandement Frédéric. Il en conçut plus de respect pour Arnoux. Trois pas plus loin, il prit une ruelle, terminée au fond par une grille.

Il était entré. La concierge le rappela en lui criant:

«Avez-vous une permission?

—Pourquoi?

—Pour visiter l'établissement!»

Frédéric, d'un ton brutal, dit qu'il venait voir M. Arnoux.

«Qu'est-ce que c'est que M. Arnoux?

—Le chef, le maître, le propriétaire, enfin!

—Non, monsieur, c'est ici la fabrique de MM. Lebœuf et Milliet!»

La bonne femme plaisantait sans doute. Des ouvriers arrivaient; il en aborda deux ou trois; leur réponse fut la même.

Frédéric sortit de la cour, en chancelant comme un homme ivre; et il avait l'air tellement ahuri que, sur le pont de la Boucherie, un bourgeois, en train de fumer sa pipe, lui demanda s'il cherchait quelque chose. Celui-là connaissait la manufacture d'Arnoux. Elle était située à Montataire.

Frédéric s'enquit d'une voiture, on n'en trouvait qu'à la gare. Il y retourna. Une calèche disloquée, attelée d'un vieux cheval dont les harnais décousus pendaient dans les brancards, stationnait devant le bureau des bagages, solitairement.

Un gamin s'offrit à découvrir «le père Pilon». Il revint au bout de dix minutes; le père Pilon déjeunait. Frédéric, n'y tenant plus, partit. La barrière du passage était close. Il fallut attendre que deux convois eussent défilé. Enfin il se précipita dans la campagne.

La verdure monotone la faisait ressembler à un immense tapis de billard. Des scories de fer étaient rangées, sur les deux bords de la route, comme des mètres de cailloux. Un peu plus loin, des cheminées d'usine fumaient les unes près des autres. En face de lui se dressait, sur une colline ronde, un petit château à tourelles, avec le clocher quadrangulaire d'une église. De longs murs, en dessous, formaient des lignes irrégulières parmi les arbres; et, tout en bas, les maisons du village s'étendaient.

Elles sont à un seul étage, avec des escaliers de trois marches, faites de blocs sans ciment. On entendait, par intervalles, la sonnette d'un épicier. Des pas lourds s'enfonçaient dans la boue noire, et une pluie fine tombait, coupant de mille hachures le ciel pâle.

Frédéric suivit le milieu du pavé; puis il rencontra sur sa gauche, à l'entrée d'un chemin, un grand arc de bois qui portait écrit en lettres d'or: FAÏENCES.

Ce n'était pas sans but que Jacques Arnoux avait choisi le voisinage de Creil; en plaçant sa manufacture le plus près possible de l'autre (accréditée depuis longtemps), il provoquait dans le public une confusion favorable à ses intérêts.

Le principal corps de bâtiment s'appuyait sur le bord même d'une rivière qui traverse la prairie. La maison de maître, entourée d'un jardin, se distinguait par son perron, orné de quatre vases où se hérissaient des cactus. Des amas de terre blanche séchaient sous des hangars; il y en avait d'autres à l'air libre; et au milieu de la cour se tenait Sénécal, avec son éternel paletot bleu, doublé de rouge.

L'ancien répétiteur tendit sa main froide.

«Vous venez pour le patron? Il n'est pas là.»

Frédéric, décontenancé, répondit bêtement:

«Je le savais.» Mais, se reprenant aussitôt: «C'est pour une affaire qui concerne Mme Arnoux. Peut-elle me recevoir?

—Ah! je ne l'ai pas vue depuis trois jours,» dit Sénécal.

Et il entama une kyrielle de plaintes. En acceptant les conditions du fabricant, il avait entendu demeurer à Paris, et non s'enfouir dans cette campagne, loin de ses amis, privé de journaux. N'importe! il avait passé par là-dessus! Mais Arnoux ne paraissait faire nulle attention à son mérite. Il était borné d'ailleurs, et rétrograde, ignorant comme pas un. Au lieu de chercher des perfectionnements artistiques, mieux aurait valu introduire des chauffages à la houille et au gaz. Le bourgeois s'enfonçait; Sénécal appuya sur le mot. Bref, ses occupations lui déplaisaient; et il somma presque Frédéric de parler en sa faveur, afin qu'on augmentât ses émoluments.

«Soyez tranquille!» dit l'autre.

Il ne rencontra personne dans l'escalier. Au premier étage, il avança la tête dans une pièce vide; c'était le salon. Il appela très haut. On ne répondit pas; sans doute la cuisinière était sortie, la bonne aussi; enfin, parvenu au second étage, il poussa une porte. Mme Arnoux était seule, devant une armoire à glace. La ceinture de sa robe de chambre entr'ouverte pendait le long de ses hanches. Tout un côté de ses cheveux lui faisait un flot noir sur l'épaule droite; et elle avait les deux bras levés, retenant d'une main son chignon, tandis que l'autre y enfonçait une épingle. Elle jeta un cri, et disparut.

Puis elle revint correctement habillée. Sa taille, ses yeux, le bruit de sa robe, tout l'enchanta. Frédéric se retenait pour ne pas la couvrir de baisers.

«Je vous demande pardon, dit-elle, mais je ne pouvais...»

Il eut la hardiesse de l'interrompre:

«Cependant..., vous étiez très bien... tout à l'heure.»

Elle trouva sans doute le compliment un peu grossier, car ses pommettes se colorèrent. Il craignait de l'avoir offensée. Elle reprit:

«Par quel bon hasard êtes-vous venu?»

Il ne sut que répondre; et, après un petit ricanement qui lui donna le temps de réfléchir:

«Si je vous le disais, me croiriez-vous?

—Pourquoi pas?»

Frédéric conta qu'il avait eu, l'autre nuit, un songe affreux:

«J'ai rêvé que vous étiez gravement malade, près de mourir.

—Oh! ni moi ni mon mari ne sommes jamais malades!

—Je n'ai rêvé que de vous,» dit-il.

Elle le regarda d'un air calme.

«Les rêves ne se réalisent pas toujours.»

Frédéric balbutia, chercha ses mots, et se lança dans une longue période sur l'affinité des âmes. Une force existait qui peut, à travers les espaces, mettre en rapport deux personnes, les avertir de ce qu'elles éprouvent et les faire se rejoindre.

Elle l'écoutait la tête basse, tout en souriant de son beau sourire. Il l'observait du coin de l'œil, avec joie, et épanchait son amour plus librement sous la facilité d'un lieu commun. Elle proposa de lui montrer la fabrique; et, comme elle insistait, il accepta.

Pour le distraire d'abord par quelque chose d'amusant, elle lui fit voir l'espèce de musée qui décorait l'escalier. Les spécimens accrochés contre les murs ou posés sur des planchettes attestaient les engouements successifs d'Arnoux. Après avoir cherché le rouge des cuivres des Chinois, il avait voulu faire des majoliques, des faënza, de l'étrusque, de l'oriental, tenté quelques-uns des perfectionnements réalisés plus tard. Aussi remarquait-on, dans la série, de gros vases couverts de mandarins, des écuelles d'un mordoré chatoyant, des pots rehaussés d'écritures arabes, des buires dans le goût de la Renaissance, et de larges assiettes avec deux personnages, qui étaient comme dessinés à la sanguine, d'une façon mignarde et vaporeuse. Il fabriquait maintenant des lettres d'enseigne, des étiquettes à vin; mais son intelligence n'était pas assez haute pour atteindre jusqu'à l'Art, ni assez bourgeoise non plus pour viser exclusivement au profit, si bien que, sans contenter personne, il se ruinait. Tous deux considéraient ces choses, quand Mlle Marthe passa.

«Tu ne le reconnais donc pas?» lui dit sa mère.

—Si fait! reprit-elle en le saluant, tandis que son regard limpide et soupçonneux, son regard de vierge semblait murmurer: «Que viens-tu faire ici, toi?» et elle montait les marches, la tête un peu tournée sur l'épaule.

Mme Arnoux emmena Frédéric dans la cour, puis elle expliqua d'un ton sérieux comment on broie les terres, on les nettoie, on les tamise.

«L'important, c'est la préparation des pâtes.»

Et elle l'introduisit dans une salle que remplissaient des cuves, où virait sur lui-même un axe vertical armé de bras horizontaux. Frédéric s'en voulait de n'avoir pas refusé nettement sa proposition, tout à l'heure.

«Ce sont les patouillards,» dit-elle.

Il trouva le mot grotesque, et comme inconvenant dans sa bouche.

De larges courroies filaient d'un bout à l'autre du plafond, pour s'enrouler sur des tambours, et tout s'agitait d'une façon continue, mathématique, agaçante.

Ils sortirent de là et passèrent près d'une cabane en ruines, qui avait autrefois servi à mettre des instruments de jardinage.

«Elle n'est plus utile,» dit Mme Arnoux.

Il répliqua d'une voix tremblante:

«Le bonheur peut y tenir!»

Le tintamarre de la pompe à feu couvrit ses paroles, et ils entrèrent dans l'atelier des ébauchages.

Des hommes, assis à une table étroite, posaient devant eux, sur un disque tournant, une masse de pâte; leur main gauche en raclait l'intérieur, leur droite en caressait la surface, et l'on voyait s'élever des vases, comme des fleurs qui s'épanouissent.

Mme Arnoux fit exhiber les moules pour les ouvrages plus difficiles.

Dans une autre pièce, on pratiquait les filets, les gorges, les lignes saillantes. A l'étage supérieur, on enlevait les coutures, et l'on bouchait avec du plâtre les petits trous que les opérations précédentes avaient laissés.

Sur des claires-voies, dans des coins, au milieu des corridors, partout s'alignaient des poteries.

Frédéric commençait à s'ennuyer.

«Cela vous fatigue peut-être?» dit-elle.

Craignant qu'il ne fallût borner là sa visite, il affecta, au contraire, beaucoup d'enthousiasme. Il regrettait même de ne s'être pas voué à cette industrie.

Elle parut surprise.

«Certainement! j'aurais pu vivre près de vous!»

Et, comme il cherchait son regard, Mme Arnoux, afin de l'éviter, prit sur une console des boulettes de pâte, provenant des rajustages manqués, les aplatit en une galette, et imprima dessus sa main.

«Puis-je emporter cela? dit Frédéric.

—Êtes-vous assez enfant, mon Dieu!»

Il allait répondre, Sénécal entra.

M. le sous-directeur, dès le seuil, s'aperçut d'une infraction au règlement. Les ateliers devaient être balayés toutes les semaines; on était au samedi, et, comme les ouvriers n'en avaient rien fait, Sénécal leur déclara qu'ils auraient à rester une heure de plus. «Tant pis pour vous!»

Ils se penchèrent sur leurs pièces, sans murmurer; on devinait leur colère au souffle rauque de leur poitrine. Ils étaient, d'ailleurs, peu faciles à conduire, tous ayant été chassés de la grande fabrique. Le républicain les gouvernait durement. Homme de théories, il ne considérait que les masses et se montrait impitoyable pour les individus.

Frédéric, gêné par sa présence, demanda bas à Mme Arnoux s'il n'y avait pas moyen de voir les fours. Ils descendirent au rez-de-chaussée; et elle était en train d'expliquer l'usage des cassettes, quand Sénécal, qui les avait suivis, s'interposa entre eux.

Il continua de lui-même la démonstration, s'étendit sur les différentes sortes de combustibles, l'enfournement, les pyroscopes, les alandiers, les englobes, les lustres et les métaux, prodiguant les termes de chimie, chlorure, sulfure, borax, carbonate. Frédéric n'y comprenait rien, et à chaque minute se retournait vers Mme Arnoux.

«Vous n'écoutez pas, dit-elle. M. Sénécal pourtant est très clair. Il sait toutes ces choses beaucoup mieux que moi.»

Le mathématicien, flatté de cet éloge, proposa de faire voir le posage des couleurs. Frédéric interrogea d'un regard anxieux Mme Arnoux. Elle demeura impassible, ne voulant sans doute ni être seule avec lui ni le quitter cependant. Il lui offrit son bras.

«Non! merci bien! l'escalier est trop étroit!»

Et, quand ils furent en haut, Sénécal ouvrit la porte d'un appartement rempli de femmes.

Elles maniaient des pinceaux, des fioles, des coquilles, des plaques de verre. Le long de la corniche, contre le mur, s'alignaient des planches gravées; des bribes de papier fin voltigeaient; et un poêle de fonte exhalait une température écœurante, où se mêlait l'odeur de la térébenthine.

Les ouvrières, presque toutes, avaient des costumes sordides. On en remarquait une, cependant, qui portait un madras et de longues boucles d'oreilles. Tout à la fois mince et potelée, elle avait de gros yeux noirs et les lèvres charnues d'une négresse. Sa poitrine abondante saillissait sous sa chemise, tenue autour de sa taille par le cordon de sa jupe; et, un coude sur l'établi, tandis que l'autre bras pendait, elle regardait vaguement, au loin dans la campagne. A côté d'elle traînaient une bouteille de vin et de la charcuterie.

Le règlement interdisait de manger dans les ateliers, mesure de propreté pour la besogne, et d'hygiène pour les travailleurs.

Sénécal, par sentiment du devoir ou besoin de despotisme, s'écria de loin, en indiquant une affiche dans un cadre:

«Hé! là-bas, la Bordelaise! lisez-moi tout haut l'article 9.

—Eh bien, après?

—Après, mademoiselle? C'est trois francs d'amende que vous payerez!»

Elle le regarda en face, impudemment.

«Qu'est-ce que ça me fait? Le patron à son retour la lèvera, votre amende! Je me fiche de vous, mon bonhomme!»

Sénécal, qui se promenait les mains derrière le dos, comme un pion dans une salle d'études, se contenta de sourire.

«Article 13, insubordination, dix francs!»

La Bordelaise se remit à sa besogne. Mme Arnoux, par convenance, ne disait rien, mais ses sourcils se froncèrent.

Frédéric murmura:

«Ah! pour un démocrate, vous êtes bien dur!»

L'autre répondit magistralement:

«La Démocratie n'est pas le dévergondage de l'individualisme. C'est le niveau commun sous la loi, la répartition du travail, l'ordre!»

«Vous oubliez l'humanité!» dit Frédéric.

Mme Arnoux prit son bras; Sénécal, offensé peut-être de cette approbation silencieuse, s'en alla.

Frédéric en ressentit un immense soulagement. Depuis le matin, il cherchait l'occasion de se déclarer; elle était venue. Le mouvement spontané de Mme Arnoux lui semblait contenir des promesses; et il demanda, comme pour se réchauffer les pieds, à monter dans sa chambre. Quand il fut assis près d'elle, son embarras commença; le point de départ lui manquait. Sénécal, heureusement, vint à sa pensée.

«Rien de plus sot, dit-il, que cette punition!»

Mme Arnoux reprit:

«Il y a des sévérités indispensables.

—Comment, vous qui êtes si bonne! Oh! je me trompe! car vous vous plaisez quelquefois à faire souffrir.

—Je ne comprends pas les énigmes, mon ami.»

Et son regard austère, plus encore que le mot, l'arrêta. Frédéric était déterminé à poursuivre. Un volume de Musset se trouvait par hasard sur la commode. Il en tourna quelques pages, puis se mit à parler de l'amour, de ses désespoirs et de ses emportements.

Tout cela, suivant Mme Arnoux, était criminel ou factice.

Le jeune homme se sentit blessé par cette négation; et pour la combattre, il cita en preuve les suicides qu'on voit dans les journaux, exalta les grands types littéraires, Phèdre, Didon, Roméo, Desgrieux. Il s'enferrait.

Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, la pluie fouettait contre les vitres. Mme Arnoux, sans bouger, restait les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se découpait en pâleur au milieu de l'ombre.

Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le couloir, il n'osa.

Il était empêché, d'ailleurs, par une sorte de crainte religieuse. Cette robe, se confondant avec les ténèbres, lui paraissait démesurée, infinie, insoulevable; et précisément à cause de cela son désir redoublait. Mais la peur de faire trop et de ne pas faire assez lui ôtait tout discernement.

«Si je lui déplais, pensait-il, qu'elle me chasse! Si elle veut de moi, qu'elle m'encourage!»

Il dit en soupirant:

«Donc vous n'admettez pas qu'on puisse aimer... une femme?»

Mme Arnoux répliqua:

«Quand elle est à marier, on l'épouse; lorsqu'elle appartient à un autre, on s'éloigne.

—Ainsi le bonheur est impossible?

—Non! Mais on ne le trouve jamais dans le mensonge, les inquiétudes et le remords.

—Qu'importe! s'il est payé par des joies sublimes.

—L'expérience est trop coûteuse!»

Il voulut l'attaquer par l'ironie.

«La vertu ne serait donc que de la lâcheté?

—Dites de la clairvoyance, plutôt. Pour celles même qui oublieraient le devoir ou la religion, le simple bon sens peut suffire. L'égoïsme fait une base solide à la sagesse.

«Ah! quelles maximes bourgeoises vous avez!

—Mais je ne me vante pas d'être une grande dame!»

A ce moment-là, le petit garçon accourut.

«Maman, viens-tu dîner?

—Oui, tout à l'heure!»

Frédéric se leva; en même temps Marthe parut.

Il ne pouvait se résoudre à s'en aller; et, avec un regard tout plein de supplications:

«Ces femmes dont vous parlez sont donc bien insensibles?

—Non! mais sourdes quand il le faut.»

Et elle se tenait debout, sur le seuil de sa chambre, avec ses deux enfants à ses côtés. Il s'inclina sans dire un mot. Elle répondit silencieusement à son salut.

Ce qu'il éprouva d'abord, ce fut une stupéfaction infinie. Cette manière de lui faire comprendre l'inanité de son espoir l'écrasait. Il se sentait perdu comme un homme tombé au fond d'un abîme, qui sait qu'on ne le secourra pas et qu'il doit mourir.

Il marchait cependant, mais sans rien voir, au hasard; il se heurtait contre les pierres; il se trompa de chemin. Un bruit de sabots retentit près de son oreille; c'étaient les ouvriers qui sortaient de la fonderie. Alors il se reconnut.

A l'horizon, les lanternes du chemin de fer traçaient une ligne de feux. Il arriva comme un convoi partait, se laissa pousser dans un wagon et s'endormit.

Une heure après, sur les boulevards, la gaieté de Paris le soir recula tout à coup son voyage dans un passé déjà loin. Il voulut être fort, et allégea son cœur en dénigrant Mme Arnoux par des épithètes injurieuses:

«C'est une imbécile, une dinde, une brute, n'y pensons plus!»

Rentré chez lui, il trouva dans son cabinet une lettre de huit pages sur papier à glaçure bleue et initiales—R. A.

Cela commençait par des reproches amicaux:

«Que devenez-vous, mon cher? je m'ennuie.»

L'écriture était si abominable, que Frédéric allait rejeter tout le paquet quand il aperçut, en post-scriptum:

«Je compte sur vous demain pour me conduire aux courses.»

Que signifiait cette invitation? était-ce encore un tour de la Maréchale? Mais on ne se moque pas deux fois du même homme à propos de rien; et pris de curiosité, il relut la lettre attentivement.

Frédéric distingua: «Malentendu... avoir fait fausse route... désillusions... Pauvres enfants que nous sommes!... Pareils à deux fleuves qui se rejoignent! etc.»

Ce style contrastait avec le langage ordinaire de la lorette. Quel changement était donc survenu?

Il garda longtemps les feuilles entre ses doigts. Elles sentaient l'iris; et il y avait, dans la forme des caractères et l'espacement irrégulier des lignes, comme un désordre de toilette qui le troubla.

«Pourquoi n'irais-je pas? se dit-il enfin. Mais si Mme Arnoux le savait? Ah! qu'elle le sache! Tant mieux! et qu'elle en soit jalouse! ça me vengera!»

FIN DU PREMIER VOLUME.


TABLE

PREMIÈRE PARTIE
Pages.
Chapitre premier[3]
— II[19]
— III[29]
— IV[41]
— V[77]
— VI[137]
DEUXIÈME PARTIE
Chapitre premier[153]
— II[194]
— III[255]