I

C’était dans Saragosse, la ville espagnole aux souvenirs d’Orient, Saragosse, l’antique cité des califes, jadis si forte et si pleine de vie, et qui maintenant reste plongée dans ses rêves du passé et dort d’ennui et de lassitude sous son beau soleil du Midi. Où est-il le temps où les cavaliers arabes faisaient piaffer leurs chevaux sur les dalles de tes quais? où les fraîches odalisques erraient la nuit dans tes jardins? et où l’encens de la mosquée du prophète se mêlait aux parfums des roses qui couvrent tes terrasses? Non, tout est morne et désert; à peine si, lorsque la lourde cloche d’airain vibre sous les aiguilles gothiques, à peine, dis-je, si quelque fidèle vient s’agenouiller sur la pierre de tes cathédrales; quelques femmes, il est vrai, de temps en temps, des jeunes filles, et puis des enfants et des vieillards, mais des hommes? oh! jamais.

Pourtant il se trouve parfois un cœur jeune et vierge qui vient se nourrir de la foi, et plus souvent encore quelque âme blasée et flétrie qui vient se rajeunir dans l’amour céleste, se vivifier dans les croyances, se sanctifier dans la prière. Celui-là qui prend Dieu comme un amour de jeunesse et la foi comme une passion, celui-là s’y livre tout entier, il s’agenouille avec délices, il prie avec ardeur, il croit par instinct; la messe des morts n’est plus pour lui une grotesque psalmodie, le chant des prêtres cesse d’être vénal, l’église est quelque chose de saint, l’espérance est pour lui palpable et positive, il est heureux, car il croit. Que faut-il de plus pour le bonheur? une croyance, il y a tant de gens qui n’en ont pas!