CHAPITRE PREMIER.

ANCIENNES UNIVERSITÉS ET FONDATIONS NOUVELLES; MULTIPLICATION DES CENTRES D'ENSEIGNEMENT.

La gloire de Salamanque, avec le besoin croissant d'instruction, avait contribué à faire naître d'autres Universités sur divers points de la Péninsule.

Pendant près d'un siècle, l'Université Salmantine avait été l'unique centre des études, le seul asile du savoir: car les premières Écoles d'Espagne, celles qu'avait fondées à Palencia Alphonse VIII de Castille, n'avaient eu qu'une destinée éphémère[ 120]. Pendant toute la durée du [p. 98] treizième siècle, seule elle s'était développée et enrichie.

[!--Note--] 120 ([retour])
Les faibles ressources de cet Estudio, l'hostilité des habitants et des autorités ecclésiastiques, la rivalité de deux puissants collèges, l'un de Dominicains, l'autre de Franciscains, l'avaient obligé de fermer ses portes dès le milieu du treizième siècle. L'Université de Salamanque prétendait être sa légitime héritière. Lope de Vega fait allusion à cette prétention dans La Inocente Sangre, II, I.

Après Alphonse IX de Léon, son véritable fondateur, saint Ferdinand, le conquérant de Séville, avait augmenté le nombre de ses chaires; Alphonse le Savant avait payé ses maîtres sur sa propre cassette[ 121]. Dans le même temps, le pape Alexandre IV avait confirmé et étendu ses privilèges[ 122]. Boniface VIII lui avait accordé des rentes[ 123]. Sur elle seule s'étaient ainsi concentrées les faveurs des papes et les libéralités des rois.

[!--Note--] 121 ([retour])
Cédule de Badajoz (nov. 1252).

[!--Note--] 122 ([retour])
Bref daté de Naples (avril 1255).

[!--Note--] 123 ([retour])
Il lui avait en même temps adressé le recueil nouveau de ses Décrétales (livre VI), en lui demandant de créer une chaire spéciale pour l'explication de ce livre. Après lui, Jean XXII, Benoît XIII, Martin V (auteur d'un plan complet d'études en trente-cinq chapitres), Eugène IV furent tour à tour les bienfaiteurs de l'Université de Salamanque.

[!--Note--] 124 ([retour])
On ne peut guère tenir compte de l'Université de Murcie, fondée en 1310 dans un couvent de Dominicains, et qui dura peu.

Puis, en l'année 1300, paraît l'Université de Lérida, où le roi Jaime II ouvre dès l'abord quinze chaires pour que la Corona d'Aragon cesse d'être tributaire, en matière de science, de Castille et de Léon.

Un demi-siècle encore se passe[ 124] et Alphonse XI [p. 99] de Castille fait consacrer par une bulle pontificale[ 125] une institution nouvelle: l'Université de Valladolid, qui commence avec dix chaires et qui, cent cinquante ans après, en aura trente-quatre, dont les rentes finirent par s'élever jusqu'à 36,000 maravédis d'or et qui sera une des trois Universidades mayores d'Espagne.

[!--Note--] 125 ([retour])
Bulle de Clément XI, datée d'Avignon (1346).

Quelques années après, Pierre IV d'Aragon, pour ne pas demeurer en reste, crée l'Université d'Huesca (1354).

Puis, pendant plus d'un siècle, les fondations s'interrompent ou sont sans importance[ 126]. Et tout d'un coup, aux approches du seizième siècle, le mouvement s'accélère, prend une ampleur vraiment surprenante. Il semble que l'Espagne soit alors possédée d'une fièvre de savoir: comme si elle avait le pressentiment de sa future grandeur, elle s'efforce par avance de s'en rendre digne.

[!--Note--] 126 ([retour])
Luchente (1423), Barcelone (1430), Gérone (1446).

Les princes, tout les premiers, se laissent emporter par ce grand élan et les papes n'y mettent pas obstacle.—Car l'Université est une [p. 100] institution pontificale aussi bien que royale; elle est même surtout, à son origine, un instrument de la puissance romaine. Comme les grades qu'elle confère ne se limitent pas aux bornes du royaume et conservent leur valeur dans toute la chrétienté, la papauté s'est naturellement arrogé le droit de discuter ses statuts, de fixer ses privilèges, de contrôler son enseignement[ 127]. Or, jusqu'à ce moment, le Saint-Siège a semblé peu désireux de multiplier ces centres d'instruction, par peur sans doute de ne pouvoir plus les dominer aussi absolument s'ils devenaient plus nombreux, de les voir se soustraire insensiblement à sa surveillance. Jusqu'ici les rois n'ont pu lui arracher qu'après de longues et laborieuses négociations les autorisations et confirmations nécessaires. Et tout d'un coup il cède au courant. A mesure que les princes d'Espagne deviennent plus forts, à mesure que, dans l'agitation du reste de l'Europe, leur fidélité lui devient plus précieuse, il sent le besoin de se montrer plus libéral et plus conciliant. Non seulement il sanctionne sans difficulté les [p. 101] fondations nouvelles, mais encore il en assure généralement la durée en leur attribuant une part des rentes ecclésiastiques, sans craindre de diminuer ainsi les ressources des évêchés et des paroisses. Les rois complètent ces donations en se dépouillant au profit des jeunes Universités de certains de leurs revenus, particulièrement des tercias, c'est-à-dire des deux neuvièmes qu'ils prélèvent sur les dîmes. En même temps, de grands seigneurs, particulièrement de grands seigneurs d'Eglise, archevêques et cardinaux, mettent leur honneur à élever dans leur diocèse ou dans leur ville natale des bâtiments souvent magnifiques, à y ouvrir des Écoles ou des Collèges qu'ils dotent richement, auxquels ils laissent, en mourant, tous leurs biens en héritage. Ailleurs, particulièrement dans les pays d'Aragon, où la vie municipale a gardé toute sa puissance, ce sont les corps communaux qui réclament des Universités, qui les créent, qui les font vivre: c'est ainsi que les «jurés» de Saragosse et ceux de Valence veulent avoir leurs Ecoles, comme les «paheres» de Lérida et les conseillers de Barcelone avaient eu les leurs. Et alors, sur tous les points du royaume, l'on voit, comme en une floraison superbe, s'aligner les [p. 102] colonnades, se dresser les portiques, monter dans les airs les coupoles et les clochers. Les tailleurs de pierres sculptent encore sur les imposantes façades les attributs mythologiques, les emblèmes et les blasons, que déjà les salles de cours s'ouvrent et se remplissent: déjà se construisent autour de l'Université naissante les pensions, les Collèges, les maisons d'étudiants; déjà la ville prend une physionomie particulière, ranimée par l'afflux de toute cette jeunesse, vivifiée par cet élément de prospérité, et le corps nouveau grandit, conscient de sa force, société indépendante au sein de la société civile, formant comme une cité libre avec son organisation spéciale, ses privilèges, ses exemptions, ses immunités.

[!--Note--] 127 ([retour])
Il en est de même à Paris, où l'autorité pontificale crée ou supprime à son gré les chaires de l'Université et y interdit même l'enseignement du droit civil.

En 1472, se fonde l'Université de Sigüenza; deux ans après, celle de Saragosse; en 1482, celle d'Ávila; en 1500, celle de Valence[ 128]; en 1504, celle de Santiago[ 129]; en 1508, celle d'Alcalá; en 1516, celle de Séville; en 1520, celle de Tolède; en 1533, celle de Lucena; en 1534, celle [p. 103] de Sahagún, bientôt transférée à Irache; en 1537, celle de Grenade[ 130]; en 1542, celle d'Oñate; en 1547, celle de Gandía[ 131]; en 1548, celle d'Osuna[ 132]; en 1551, celle d'Osma[ 133]; en 1553, celle d'Almagro, et, à peu près à la même époque, celle d'Oropesa[ 134]; en 1565, celle de Baeza; en 1568, celle d'Orihuela[ 135]; en 1572, celle de Tarragone[ 136].

[!--Note--] 128 ([retour])
Favorisée, dès son origine, par le pape Alexandre VI (Rodrigo Borgia), né aux environs de Valence et ancien évêque de cette ville.

[!--Note--] 129 ([retour])
Bulle de Jules II (1504).

[!--Note--] 130 ([retour])
En 1526, Charles-Quint avait déjà fondé à Grenade le Colegio de Santa Cruz de la Fe et le Imperial de San Miguel.

[!--Note--] 131 ([retour])
Fondée par saint François de Borgia, duc de Gandía.

[!--Note--] 132 ([retour])
Fondée par D. Juan Téllez Girón, quatrième comte d'Ureña.

[!--Note--] 133 ([retour])
Fondée par D. Pedro Álvarez de Acosta, évêque de Osma.

[!--Note--] 134 ([retour])
Fondée par D. Francisco Álvarez de Toledo, natif de cette ville et vice-roi du Pérou.

[!--Note--] 135 ([retour])
Fondée par D. Fernando de Loaces, archevêque de Valence et patriarche d'Antioche.

[!--Note--] 136 ([retour])
Fondée par le cardinal D. Melchor Cervantes de Gaeta, archevêque de Tarragone.

Vingt Universités en cent ans, alors qu'autrefois il en était né quatre en deux siècles! Dans la suite, l'Espagne n'en verra plus que cinq ou six nouvelles[ 137]: il semble qu'elle ait fait à ce moment tout son effort.

[!--Note--] 137 ([retour])
Vich (1599), Oviedo (1604), Pampelune (1619), Tortosa (1645), Mayorque (1691): nous ne comptons ni Madrid, héritière de l'Université d'Alcalá (1836), ni Cervera, formée en 1714 par la réunion des Universités de Catalogne.

[p. 104]

Et ce qui est encore plus surprenant que le nombre de ces établissements, c'est leur extrême variété. Chacun a son individualité propre et comme sa personnalité. L'on n'en trouverait pas deux qui aient eu la même origine, les mêmes constitutions, qui aient donné le même enseignement, qui aient vécu des mêmes ressources.

Les uns, nous l'avons dit, doivent leur existences et les moyens de la soutenir à des papes, d'autres à des rois, d'autres à de grands seigneurs, d'autres à des évêques, d'autres à des assemblées municipales.

Les uns, comme avaient fait Salamanque et Lérida, empruntent aux Universités italiennes, et particulièrement à Bologne, leur organisation démocratique et semblent s'être inspirés dans leurs statuts des Habita de Frédéric Ier et des diplômes de Frédéric II. D'autres, comme Saragosse et Alcalá, se modèlent sur Paris; d'autres, comme Barcelone, sur Toulouse; d'autres, comme Huesca, sur Montpellier.

Les uns sont indépendants et laïques, quoique souvent entretenus par les rentes de l'Eglise. D'autres sont des sortes de séminaires qui appartiennent à des ordres monastiques, sont installés dans leurs couvents, relèvent directement [p. 105] de leurs supérieurs: telles, par exemple, l'Université de Luchente, fondée dans un couvent de Franciscains, ou celle de Gandía, qui est aux Jésuites, ou celles d'Almagro et d'Orihuela, qui sont aux Dominicains.

Les uns sont de grands centres d'instruction supérieure, où les chaires sont nombreuses, où sont représentées toutes les matières du savoir, où les libres recherches ont leur place à côté de l'enseignement professionnel. Les autres, comme Sigüenza, comme Séville, comme Oñate, comme Osuna, comme Osma, sont des Collèges-Universités, sortes d'institutions hybrides, dont les ressources sont généralement médiocres, l'enseignement limité, dont l'existence est intimement liée à celle d'un Collège qui leur fournit à la fois ses étudiants et ses maîtres.

Parmi les grandes Universités nées dans cette brillante époque des Rois Catholiques et de Charles-Quint, la plus intéressante est Alcalá: elle a exercé sur la culture espagnole une influence certaine et l'histoire de sa naissance est aussi significative que celle de ses progrès.

[p. 106]

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