CHAPITRE V.
DÉCLIN RAPIDE DES UNIVERSITÉS.—L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE AU DIX-SEPTIÈME ET AU DIX-HUITIÈME SIÈCLES.
La surveillance de plus en plus étroite et méfiante de l'Église, l'absolutisme des rois qui abaisse le niveau intellectuel de la nation, l'hostilité de la Compagnie de Jésus, la tyrannie des Grands Collèges, les querelles intérieures et le relâchement de la discipline, voilà bien, semble-t-il, les principales raisons qui ont précipité la décadence des Universités espagnoles.
Dès la fin du dix-septième siècle, cette décadence est complète.
Le nombre des étudiants a prodigieusement diminué. Salamanque en comptait, en 1566, sept mille huit cents; en 1620, elle en avait encore quatre mille. En 1700, elle n'en a plus que deux mille, et vers le milieu du dix-huitième siècle, il n'en restera guère plus de quinze cents. On peut [p. 200] juger par là de la déchéance des autres Écoles qui, elles, ne sont pas soutenues par les souvenirs d'un long passé de gloire.
L'enseignement, déjà fort espacé, est coupé par des congés de plus en plus nombreux. Dans certaines Universités, les cours vaquent une fois de plus par semaine, «pour que les étudiants puissent se raser» (día de barba).
D'ailleurs, quand les Écoles sont ouvertes, on n'y va que de temps à autre; c'est à peine si l'on est plus régulier pendant les mois qui précèdent les examens: pour obtenir les certificats d'assiduité qui sont alors nécessaires, il suffit de faire attester par trois camarades complaisants qu'on a suivi les cours en leur compagnie.
Aussi l'ignorance est-elle extrême. Déjà, au dix-septième siècle, l'on connaissait des étudiants qui, «après quinze ans d'inscriptions, ne savaient ni lire ni écrire[ 218]». Un siècle plus tard, il y en a bien davantage.
[!--Note--] 218 ([retour])
Luján de Sayavedra, Alfarache, II, cap. VI.
On pourrait cependant citer quelques rares Collèges où l'on travaille un peu; mais le seul exercice auquel on s'y livre est l'argumentation [p. 201] ou dispute, exercice scolastique fait pour fausser le jugement plus que pour aiguiser l'esprit et que les humanistes avaient jadis violemment condamné. On le pratique exactement comme au Moyen-Age[ 219] et on s'y intéresse encore parce qu'il stimule fortement l'amour-propre et tourne même au jeu violent[ 220].
[!--Note--] 219 ([retour])
«On met son honneur à trouver des questions sur les propositions les plus simples. Sur ces seuls mots: scribe mihi, on posera une question de grammaire, de dialectique, de physique, de métaphysique. On ne laisse pas l'adversaire s'expliquer. S'il entre dans quelques développements, on lui crie: «Au fait! au fait! Réponds catégoriquement!» On ne s'inquiète pas de la vérité; on ne cherche qu'à défendre ce qu'on a une fois avancé. Est-on pressé trop vivement? on échappe à l'objection à force d'opiniâtreté; on nie insolemment; on abat aveuglément tous les obstacles en dépit de l'évidence. Aux objections les plus pressantes, qui poussent aux conséquences les plus absurdes, on se contente de répondre: «Je l'admets, car c'est la conséquence de ma thèse.» Pourvu qu'on se défende conséquemment, on passe pour un homme habile.
«La dispute ne gâte pas moins le caractère que l'esprit. On crie à s'enrouer, on se prodigue les grossièretés, les injures, les menaces... Quelquefois la dispute dégénère en rixe et la rixe en combat...» (Luis Vives, De causis Corr. Art. (éd. Basil., I, p. 345), résumé par Ch. Thurot, De l'Organisation de l'enseignement dans l'Université de Paris au Moyen-Age; Paris, 1850, p. 89.)
[!--Note--] 220 ([retour])
On peut trouver un exemple d'un tel jeu dans El Bobo del Colegio, de Lope de Vega, où deux étudiants, Gerardo et Riselo, argumentent l'un contre l'autre sur la question de savoir «si les corps célestes sont animés ou non».
Les professeurs ne sont guère plus instruits que leurs élèves.
Pour le grec, il y a longtemps qu'on en a abandonné presque complètement l'étude. A l'époque de Lope de Vega, les ignorants se vantaient volontiers de pouvoir le lire, «parce que, personne ne l'entendant, on ne pouvait les prendre en flagrant délit de mensonge[ 221]». Le même Lope nous raconte qu'un professeur de grec d'Alcalá, originaire du Guipúzcoa, vit un jour entrer dans sa classe une compagnie de gens de la Cour. Fort gêné par cette visite, il se risqua à parler devant eux, non le grec, puisqu'il l'ignorait, mais le basque que ces cavaliers ne devaient pas connaître davantage. Il fut, en effet, si peu compris, qu'on allait lui faire un renom d'helléniste, quand le secrétaire d'un des seigneurs, qui était, par malheur, des Provinces, révéla la supercherie[ 222]. Au dix-huitième siècle, les professeurs de grec n'auraient peut-être pas eu [p. 203] autant de présence d'esprit, mais ils ne savaient pas mieux leur langue.
[!--Note--] 221 ([retour])
Lope de Vega, Pobreza no es vileza (Comed. IV, 248.)
[!--Note--] 222 ([retour])
El Verdadero Amante, dédicace.
L'on enseigne encore le latin parce que les étudiants ecclésiastiques ne peuvent pas s'en passer: mais c'est un latin barbare qui convient tout au plus aux disputes et controverses. Il n'y a presque plus de cours de philosophie. Il n'y a plus de cours de droit civil ni de droit canon[ 223], du moins de cours régulier et sérieux.
[!--Note--] 223 ([retour])
Pérez Bayer, Memorial por la libertad de la literatura española.—Diario histórico. (Ms. de la Biblioteca Nacional de Madrid.)
Les dominicains, bénédictins, jésuites et franciscains, qui occupent régulièrement les chaires attribuées aux diverses écoles théologiques, sont presque seuls à représenter l'enseignement littéraire[ 224].
[!--Note--] 224 ([retour])
Ibid.
Quant à l'enseignement scientifique, il est plus pitoyable encore. Les cours de médecine, que l'on suit toujours, puisqu'il faut bien qu'il y ait des médecins, ne sont qu'une suite de définitions, de divisions, d'aphorismes empruntés aux anciens, de recettes et de superstitions ridicules, [p. 204] d'incertitudes et d'erreurs[ 225]. On ose à peine croire à la circulation du sang et on est encore persuadé que «la nature a horreur du vide». Salamanque reste pendant cent cinquante ans sans pouvoir trouver un professeur capable d'enseigner les mathématiques[ 226].
[!--Note--] 225 ([retour])
Vida, Ascendencia, Crianza..... de el doctor Don Diego de Torres; Salamanca, 1752, p. 141.
[!--Note--] 226 ([retour])
Ibid., p. 58.
Celui qu'elle rencontre à la fin est l'être le plus singulier du monde. Comme, avant notre Rousseau, il a pris soin de livrer au public ses Confessions, nous sommes très bien renseignés sur son éducation, sur la nature de ses travaux, sur tous les incidents de sa carrière. Comme d'ailleurs il passa dans toute l'Espagne pour un homme supérieur, on peut voir par cet exemple comment on se préparait dans ce temps-là aux hautes études et à quel prix l'on pouvait se faire une réputation de savoir.
Né, à Salamanque même, d'une famille plus que modeste, nommé, par charité, boursier d'un petit Collège, D. Diego de Torres se montre dès l'abord l'écolier le plus paresseux et le plus rebelle. On lui inculque péniblement, à grands coups de verges, les rudiments de la grammaire.
Il passe ensuite aux mains du maître de rhétorique. Ce vénérable docteur n'avait que trois élèves: il employait l'année à leur dicter mot pour mot un manuel rédigé en langue espagnole. Par malheur il perd son livre, un beau matin, en se rendant aux Écoles. Voilà le cours suspendu: les heures de classe ne se passent plus qu'en conversations et en plaisanteries. Torres profite de l'occasion pour interrompre tout travail et fréquenter les joyeuses compagnies. En quelques mois, il devient aussi habile que le premier pícaro venu à escalader les murs, à forcer les serrures, à dévaliser les étalages et à piller, les jours d'examens de licence, les tables préparées pour les docteurs dans la chapelle de Santa Bárbara. Il se lie d'amitié avec les toreros des faubourgs, apprend la danse et la mandoline et oublie le peu qu'il savait.
Un jour, son caprice le pousse à quitter la maison paternelle et à courir un peu le monde. Il s'en va jusque sur les frontières du Portugal, couchant dans les granges ou à la belle étoile, recevant de ci de là quelque aumône et soupant, d'autres fois, comme le brave Don Sanche, «d'un air de guitare tout sec». Il sert pendant trois mois un ermite, uniquement [p. 206] occupé à panser son âne et à entretenir la lampe de la chapelle. De là il se rend à Coïmbre où il vit quelque temps en donnant des leçons de danse et des consultations de médecine. Les suites d'une affaire d'honneur l'obligent à quitter la ville: il s'engage dans une compagnie de soldats portugais, reste treize mois au service, puis déserte pour suivre une troupe de hardis compagnons qui vont courir le taureau à Lisbonne.
Revenu enfin à Salamanque, le hasard fait tomber sous ses yeux quelques traités relatifs à la magie et à la transmutation des métaux. Il les lit avec passion et, trouvant enfin sa voie, il se promet de se consacrer aux sciences. Pendant six mois, sans guide et sans instruments, il étudie les mathématiques, l'astronomie et l'astrologie. Après un si bel effort, sûr d'en savoir sur ces matières plus qu'aucun de ses contemporains, il sollicite et il obtient de l'Université l'autorisation de faire un cours public.
Il allait peut-être apprendre son métier quand la malice du sort l'arrache à ses premiers travaux pour le jeter dans de nouvelles aventures. On le voit tour à tour prisonnier à Salamanque à la suite d'une bagarre, gueux à
Madrid, associé d'un moine contrebandier, exilé en France pour avoir voulu faire assassiner un prêtre, rendu à son pays, puis exilé encore en Portugal. Une comtesse l'héberge quelque temps pour lui faire guetter les apparitions qui troublent une maison hantée.
Après bien d'autres incidents qui ne seraient pas déplacés dans la vie d'un Lazarille ou d'un Guzman d'Alfarache, il regagne enfin les bords du Tormès, confus de tant d'extravagances et résolu à se contenter désormais des paisibles occupations de la vie universitaire. Toute chaire lui semblant également bonne, à condition qu'elle ait son traitement complet, il se tourne d'abord vers un enseignement auquel sa vie précédente semblait l'avoir mal préparé: celui de la théologie morale. Mais un peu plus tard, faisant réflexion que cet enseignement est le plus encombré, et peu disposé à attendre dix ans une vacance, il revient brusquement aux mathématiques, non pas par goût, ni en souvenir de ses premiers essais, mais uniquement parce que depuis un temps infini la chaire est inoccupée et qu'il n'aura pas de compétiteur[ 227].
[!--Note--] 227 ([retour])
Vida... de el Doctor D. Diego de Torres, p. 78.
On organise pour lui un simulacre d'Oposición, on lui suscite un concurrent ridicule qu'il écrase sans effort devant un jury d'ailleurs incompétent; on lui décerne solennellement le titre convoité et, respectueuse des traditions, la bonne ville de Salamanque célèbre joyeusement cette facile victoire comme elle le faisait jadis pour des succès plus glorieux.
On devine ce que put être l'enseignement d'un maître ainsi préparé.
Il occupa pourtant de son mieux les années qui lui restaient à vivre. Quoique son travail fût un peu trop souvent interrompu par des voyages à Madrid et des pèlerinages un peu longs, il rédigea fort soigneusement ses Mémoires, aussi remarquables par l'abondance des détails que par la variété des réflexions morales; il publia chaque année un almanach où il marquait avec une grande exactitude les phases de la lune et prédisait si heureusement les éclipses, les morts des princes et les autres catastrophes publiques, qu'il fit connaître son nom de toute l'Espagne et gagna, avec ces petits papiers, 40,000 ducats[ 228]; il composa un nombre respectable [p. 209] d'ouvrages instructifs et divertissants: Anatomie du Monde visible et du Monde invisible; Voyage fantastique dans l'une et l'autre sphères; Visions et Songes moraux, écrits dans la manière de Quevedo; Médecine physique et morale; Traité des tremblements de terre et recettes domestiques; Traité de la Pierre philosophale; deux recueils de Poésies variées: sonnets, épîtres, couplets, épigrammes, sainetes, intermèdes et divertissements; trois recueils de biographies édifiantes; une quantité de satires ou de pamphlets où se dépensa son humeur batailleuse.
[!--Note--] 228 ([retour])
Pronósticos de el Gran Piscator de Salamanca.
Non content d'avoir ainsi rempli quatorze gros volumes imprimés sur deux colonnes[ 229], il se livra à d'autres occupations moins intelligentes, sans doute, mais également absorbantes: il broda de ses mains un tapis de trente pieds de long et de quinze pieds de large; un panneau de dimensions à peu près pareilles; un frontal et une chasuble destinés aux Pères Capucins; dix vestes; une couverture et quelques autres morceaux[ 230].
Étant d'humeur allègre et sociable, il ne manqua jamais ni une fête, ni une comédie, ni une course de taureaux[ 231]; il accepta toutes les invitations et en rendit quelques-unes. Le reste de son temps, il le consacra aux mathématiques.
[!--Note--] 229 ([retour])
Obras de el Doctor D. Diego de Torres Villaroel, de el Gremio y Claustro de la Universidad de Salamanca, y su Catedrático de Prima de Matemáticas; Salamanca, 1752, 14 vol. in-8o.
[!--Note--] 230 ([retour])
Vida... de el Doctor D. Diego de Torres, p. 163.
[!--Note--] 231 ([retour])
Ibid., p. 124.
Si Torres n'était pas le mieux équilibré des professeurs de son temps, il était encore un des plus intelligents. Il eut quelques élèves. L'Université de Coïmbre voulut le disputer à celle de Salamanque. On peut juger par le sérieux et la précision de ses études de la valeur des autres enseignements.
Il s'est d'ailleurs chargé lui-même de nous représenter, avec sa franchise un peu brutale, la vie intellectuelle d'une Université de cette époque. Dans un de ses Songes moraux[ 232], il nous montre des maîtres paresseux et ignorants, uniquement occupés à s'épier, à se jalouser, à médire les uns des autres, à se disputer les chaires et les prébendes[ 233]; des salles de [p. 211] cours vides ou occupées par des bandes de mauvais garçons qui viennent y attendre le professeur pour le huer, le siffler et l'empêcher de dicter la leçon[ 234]; des cloîtres déserts où l'on ne voit passer que quelques robes de moines. Et à ce tableau d'une Université qu'il ne nomme pas, mais qui ne peut être que l'Université de Salamanque, il oppose une flatteuse peinture du Collège Impérial des Jésuites, maison admirable «qui a rendu la Cour plus chrétienne et moins inculte la nation», «séminaire glorieux des sciences et des vertus».
[!--Note--] 232 ([retour])
Obras, t. II: Sueños Morales (Visión y Visita undécima), p. 116 et sq.
[!--Note--] 233 ([retour])
Ibid., p. 120.
[!--Note--] 234 ([retour])
Obras, t. II: Sueños Morales, p. 121.
Les Universités étaient condamnées même par ceux qui vivaient d'elles.
Au milieu du dix-huitième siècle, la situation de ces Universités est à ce point déplorable qu'elle choque la vue des visiteurs les moins prévenus.
L'un d'eux nous montre Alcalá devenu «un foyer de désordre et de confusion»: «Tout le monde crie et personne ne s'entend[ 235].» Un autre y a vu tondre des moutons dans une salle [p. 212] de cours[ 236]. A la fin du dix-septième siècle, il y avait encore plus de seize cents étudiants: en 1750, il n'y en a plus que mille; en 1880, il y en aura à peine sept cents[ 237].
[!--Note--] 235 ([retour])
D. Antonio Ponz, Viaje de España, t. I (3e édit., Madrid, 1787), p. 297. Ponz avait vu Alcalá en 1769.
[!--Note--] 236 ([retour])
Pérez-Bayer, Ms. de la Biblioteca Nacional (1747).
[!--Note--] 237 ([retour])
Ce sont les chiffres donnés par Vicente de la Fuente, Historia de las Universidades, III, p. 199.
On ne trouve plus un seul Collège où le nombre des boursiers soit au complet.
On s'aperçoit, en 1733, que le Collège de Léon ne renferme plus qu'un étudiant, qui est à la fois Recteur et Collégial et constitue à lui seul tout le Collège. Il n'y a plus également qu'un seul boursier dans le Collège de Santa Justa y Santa Rufina. On se décide à les abriter tous les deux sous le même toit.
Les petites Universités sont presque complètement désertées. Il a déjà fallu réunir en une seule les six Universités de Catalogne. Le Collège-Université d'Osma finit par ne plus compter que trois boursiers, qui ne font rien: on leur promet que, s'ils veulent bien s'en aller, on leur accordera à chacun un bénéfice; ils quittent alors la maison, et on la ferme[ 238].
[!--Note--] 238 ([retour])
La Fuente, Hist. de las Univ., III, p. 299.
A Oñate, il n'y a plus, depuis longtemps, que [p. 213] quatre professeurs. L'Université, qui peut rarement les payer, les nourrit, nous l'avons vu, dans son Collège, avec l'argent qui aurait dû faire vivre des étudiants. Mais la détresse est devenue si grande que, pour ménager les rentes de l'établissement, on les renvoie, chaque année, passer quatre mois dans leur famille.
Plus que jamais ces malheureuses Écoles trafiquent des diplômes et vendent à des prix de plus en plus modestes les certificats de scolarité. Malgré les dénonciations, malgré les protestations indignées d'Alcalá et de Salamanque[ 239], elles continuent par nécessité ce triste commerce, qui d'ailleurs ne les enrichit pas.
[!--Note--] 239 ([retour])
C'est surtout Sigüenza qui est désignée dans ces protestations. Mais les autres Universités Silvestres et même Almagro et Ávila ne soutiennent pas autrement leur existence.
Grandes et petites, presque toutes les Universités d'Espagne donnent à ce moment une impression de misère. Depuis bien des années déjà, en même temps que la jeunesse se détournait de leurs Aulas, leurs rentes diminuaient, subissant fatalement le contre-coup de l'appauvrissement général du royaume. Pour subvenir aux frais de la Guerre de Succession, Philippe V
avait dû imposer aux moins nécessiteuses d'assez lourdes contributions[ 240] et ce dernier coup avait achevé de compromettre leur situation financière. Une administration singulièrement négligente avait encore augmenté leurs embarras. Au moment où nous sommes arrivés, elles souffrent de plus en plus de cet état de gêne qui décourage les maîtres et paralyse les dernières bonnes volontés.
[!--Note--] 240 ([retour])
L'Université de Salamanque versa en une fois mille doublons et préleva, en plus, une retenue sur le traitement de tous les maîtres.
La vie intellectuelle des Écoles n'est ni moins réduite, ni moins misérable.
L'expulsion des Jésuites, qui aura lieu en 1767, les délivrera d'une concurrence redoutable sans réveiller leur activité. Les réformes générales du 14 février 1769, du 6 septembre 1770, du 22 février 1771 tenteront inutilement de modifier l'organisation matérielle de ces vieux corps, esclaves de la tradition, obstinément hostiles à toute nouveauté, incapables de s'accommoder eux-mêmes aux nécessités du temps présent: le remède arrivera trop tard[ 241].
[!--Note--] 241 ([retour])
Ferrer del Río, Hist. del reinado de Carlos III, t. III. p. 186 et sq.—G. Desdevises du Dézert, Les Colegios Mayores et leur réforme en 1771. Revue hispanique, t. VII, p. 223 et sq.—L'Enseignement public en Espagne au dix-huitième siècle. Revue d'Auvergne, août 1901.
Désormais, tout ce qu'il y a en Espagne de pensée libre et de curiosité intelligente se réfugie dans ces Académies qui, à l'imitation des quatre Académies royales[ 242], se constituent, par l'initiative privée, sur tous les points de la Péninsule[ 243].
[!--Note--] 242 ([retour])
Académie de la Langue (1714), Académie de Médecine (1734), Académie de l'Histoire (1738), Académie des Nobles Arts de San Fernando (1752).
[!--Note--] 243 ([retour])
Sans parler de toutes les Académies qui se fondent à Madrid (Académie de droit espagnol, Académie de jurisprudence théorique et pratique et de droit royal pragmatique, Académie de droit civil, canonique et national; Académie latine, etc...), l'on peut citer, parmi les Compagnies savantes qui se créent dans les provinces: l'Academia de los desconfiados, de Barcelone (1731), Académie géographique et historique de Valladolid (1746), Académie des Belles-Lettres et Société médicale de Séville, Académie de Jurisprudence et Société de Médecine pratique de Barcelone, Académie de Mathématiques et des Beaux-Arts, de Valladolid (1779); Académie de l'Histoire Nationale, de Jeréz, etc... (G. Desdevises du Dezert, L'Enseignement public en Espagne au dix-huitième siècle, p. 43).
Les antiques Estudios sont encore debout: mais lentement la pensée y meurt, l'âme se retire.
Un voyageur italien, qui parcourt l'Espagne un peu après 1750, le Père Norberto Caimo[ 244], trouve «qu'il n'y a rien au monde de plus pitoyable que l'Université de Sigüenza et que ses trois Collèges». Personne n'y a entendu parler de Newton ni de Descartes. «J'ai assisté, dit-il, à une thèse publique de médecine et d'anatomie. La principale question qui y fut agitée fut de savoir «de quelle utilité ou de quel préjudice serait à l'homme d'avoir un doigt de plus ou un doigt de moins.»
[!--Note--] 244 ([retour])
Lettere d'un Vago italiano ad un suo amico; Pittburgo (Milano), 1759-1767, 4 vol. in-8o. Je cite la traduction abrégée du P. de Livoy, barnabite, publiée à Paris, 1772, 2 vol. in-12, sous ce titre: Voyage d'Espagne, fait en l'année 1755.
Passe encore pour Sigüenza qui était depuis longtemps ridicule! Mais, quand il arrive à Salamanque, le Père Caimo se désole de voir tombées presque aussi bas ces Écoles vénérables.
Tandis qu'à ce moment, dans tout le reste de l'Europe, les sciences progressent, que partout la raison fait effort pour s'affranchir, ici l'enseignement recule, et dans ce mouvement de réaction, il remonte bien en arrière du quinzième [p. 217] siècle. Il se limite plus que jamais aux subtilités et aux arguties de la philosophie scolastique, vide de sens, purement formelle.
Comme dans les Universités du Moyen-Age, l'activité intellectuelle ne s'emploie plus que dans la dialectique; la logique est redevenue l'art par excellence. On voit encore dans les couvents quelques étudiants laborieux; mais ils ne savent qu'une chose: «définir, diviser, distinguer et faire des syllogismes sur la substance et sur les accidents, sur ce qui est univoque, équivoque ou analogue, sur la transmutabilité, la composibilité, la résolubilité[ 245].»
[!--Note--] 245 ([retour])
Voyage d'Espagne, fait en l'année 1755, t. II, p. 105 et sq.
C'est surtout sur des questions de dévotion ou sur des points d'histoire sacrée que s'exerce cette puérile sophistique.
Le P. Caimo assiste à une thèse publique de théologie. «Pour vous donner une idée de la manière d'argumenter et de la force avec laquelle on le fait, je vous dirai seulement qu'on sent l'air s'agiter, les murailles trembler et tous les meubles frémir au bruit des tonnerres redoublés d'une multitude intarissable d'Ergo, [p. 218] dont les décharges se suivent sans interruption.» Et quelle est la proposition hardie qui se discute avec tant de violence? Il s'agit de Nuestra Señora de Raíces, Notre-Dame-des-Racines, une des nombreuses Vierges que les Espagnols ont honorées d'une dévotion particulière, et il faut démontrer «si, oui ou non, cette Dame-des-Racines est enracinée dans le cœur de tous les hommes[ 246]».
[!--Note--] 246 ([retour])
Pour donner une idée de la naïveté d'un tel exercice, qui ne reposait en somme que sur un jeu de mots, le P. Caimo a pris soin de reproduire le programme de la soutenance qu'on distribuait à tous les arrivants. En voici le début:
Q. P. D.
Utrum B. M. de Raíces
Dicta sit in corde omnium radicata.
Radicavit B. Maria Virgo de Raíces et de Mercede in oppidulo Rayces dicto, sed radicavit postea in populo honorificato, in suo conventu de Mercede magnifice radicavit in primis, et radices misit inter suos mercenarios milites et filios in arena et littore maris..... (Voyage d'Espagne, fait en l'année 1755, t. II, p. 117 et sq.)
Un autre jour, le voyageur est invité à une cérémonie où l'on doit donner le bonnet de docteur à un moine de l'ordre de Cîteaux: «Cette cérémonie commença par une longue [p. 219] procession de religieux qui vinrent à l'Université d'un air magistral, au son assez déplaisant d'un petit tambour de la forme d'une marmite. Lorsqu'ils furent entrés dans la salle..., le candidat débuta par un compliment en vers, dans lequel il donna de l'encens à profusion à toute l'assemblée; après quoi il récita une dissertation sur Nabuchodonosor, où il était question de savoir s'il avait été véritablement changé en bête. Tout fut débité dans le latin usité à Salamanque; à la vérité, je ne suis pas resté à l'entendre jusqu'à la fin[ 247]...»
[!--Note--] 247 ([retour])
Voyage d'Espagne fait en l'année 1755, t. II, p. 105 et sq.
L'assistance, paraît-il, était assez nombreuse. Tous les maîtres avaient pris place sur l'estrade, vêtus de leur costume de cérémonie, avec leur bonnet frangé de soie, avec le camail rouge, vert, blanc ou bleu. A la fin, le cortège se reforma derrière le même petit tambourin. De tels débats devaient paraître encore plus misérables dans ce cadre d'une solennité un peu enfantine où la tradition essayait de faire revivre quelques apparences de grandeur.
L'Université ne pouvait plus sauver que des apparences.
Peu à peu s'éteignait l'ancien foyer de vie et de pensée. En attendant l'heure d'un réveil alors bien lointain, comme ses rivales et ses sœurs cadettes, la première École d'Espagne s'endormait doucement, dans le silence de son cloître déserté, entre ces murs dorés qui semblaient encore illuminés des reflets de l'ancienne gloire, à l'ombre du vieux laurier qui avait été longtemps son emblème.