IV
Devant la table, sur laquelle l'aubergiste avait servi leur dîner, Paul, absorbé dans la lecture d'un billet, ne pensait pas à toucher aux plats. Julien, s'éventant avec sa serviette, jetait un regard dédaigneux aux côtelettes de chevreau, au macaroni, et aux autres mets préparés par la descendante de Tibère.
«Diable de chaleur! s'écria-t-il tout à coup en vidant un second verre d'eau.
—Oui! oui! dit Paul distraitement.
—Tu ne parais pas avoir faim.
—Non! cette journée m'accable trop.
—Moi, je n'ai pu tenir en place; à peine avais-je essayé de peindre que le soleil me brûlait comme un fer rouge. Je me suis étendu à l'ombre d'un rocher et j'ai dormi; mais cela ne peut durer, il fera de l'orage, ce soir peut-être.
—Ce soir, crois-tu? reprit Paul, qui roulait le morceau de papier entre ses doigts et que ces derniers mots tirèrent de sa rêverie.
—Cela semble te contrarier.
—Peut-être!
—Et pourrais-je savoir pourquoi?»
Avec un sourire quelque peu fat, le jeune poëte tendit à son ami le chiffon de papier dont la contemplation l'absorbait au point de lui faire oublier le dîner: c'étaient quatre mots italiens signés d'un nom de femme.
«Que signifie ce grimoire? demanda Julien.
—Giovanna me donne rendez-vous ce soir derrière les rochers, sur la petite plage qui fait face aux Sirènes.
—Ta Capriote choisit bien son temps!
—L'orage ne sera sans doute pas pour aujourd'hui.
—Ne t'y fie pas. Mais quelle est cette Giovanna qui donne rendez-vous, au clair de lune, à un poëte?
—Tu la connais bien.
—Je t'assure que….
—C'est notre amie du phare de Tibère.
—La Sirène, la magicienne de Pagano?
—Elle-même, mon cher Julien.
—Tu as l'intention de te rendre à cette invitation, dans un endroit si mal vu des pêcheurs?
—Je n'ai pas leurs superstitions.
—Tu es ensorcelé, Paul, et tu n'iras pas, ou je t'accompagnerai.
—Julien! Julien! est-ce toi qui me parles ainsi, toi l'esprit fort, l'incrédule!
—Suis-je ton ami, oui ou non?
—Non, si tu me refuses ce bonheur.
—Malheureux! en es-tu déjà là?
—Julien! je l'aime.
—C'est ce que je craignais: la Sirène te prend dans ses filets.
—Le craindre! craindre d'aimer! Tu es jeune, et tu me parles ainsi! Mais c'est la vie, ami; c'est la jeunesse ardente, folle peut-être: eh bien soit! Ne t'oppose pas à cette joie qui m'enivre; laisse-moi aimer, laisse-moi être aimé!
—Paul, tu es fou; je ne consentirai jamais à t'abandonner.
—Je préfère ma folie à ta raison. Si tu la voyais, belle, charmante, adorable, tu serais amoureux comme moi, ensorcelé, si tu veux, fou comme moi. L'amour n'est-il pas la plus délicieuse des magies, et les yeux de la femme qu'on aime ne versent-ils pas le plus enivrant des philtres? Oh! je t'en supplie!»
Le jeune poëte serrait les mains de son ami dans les siennes; Julien détournait la tête, refusant de l'écouter. En ce moment un pas précipité se fit entendre, la porte s'ouvrit et le pêcheur Pagano entra, ruisselant de sueur, couvert de poussière.
«Voulez-vous me suivre immédiatement?»
Les deux jeunes gens le regardaient, étonnés de cette brusque apparition.
«Vous n'avez pas peur, n'est-ce pas?
—Explique-toi, Pagano; que veux-tu dire?»
Le pêcheur, se tournant vers la fenêtre, désigna du doigt le ciel.
«Vous voyez ce ciel bleu, ce soleil éblouissant?
—Eh bien?
—Dans deux heures tout sera noir; dans trois heures la tempête éclatera avec furie.
—Et tu nous proposes de sortir par ce joli temps?
—Vous ne voulez donc plus voir les Sirènes?
—Tiens, c'est vrai, dit Julien en riant; j'avais complètement oublié ton histoire fantastique. Nous te suivrons où tu voudras, car je veux m'assurer du fait.
—Alors, en route: il n'y a pas de temps à perdre.
—Viens, Paul; tu seras en avance à ton rendez-vous; c'est exactement au même endroit, et au moins je serai là pour te secourir.
—Paul semblait hésiter, son ami le prit par le bras:
—Crains-tu les Sirènes?
—Tu vois bien que non.» Il montrait le billet.
«Oh! celle-là, tu ne la redoutes pas assez.
—Bah! partons, et que Proserpine nous protège!
—Qu'elle nous garde plutôt des embûches de ses chères compagnes!
—Elles ne sont pas si redoutables.»
Le pêcheur marchait devant eux d'un pas rapide, regardant parfois le ciel dont l'azur se plombait de tons gris, espèces de vapeurs dégagées de la terre et de la mer: ils suivaient difficilement l'agile Capriote à travers les chemins rocailleux et escarpés qu'il leur faisait prendre pour raccourcir la distance. Quand ils eurent quitté la route, ils entrèrent dans un sentier plus désert et plus sauvage encore: déjà une petite brise leur soufflait au visage, diminuant la lourdeur de l'atmosphère et pénétrant dans leurs poumons avides de fraîcheur. Enfin, après avoir souvent manqué de tomber, après s'être déchirés à tous les buissons, piqués à tous les arbustes, ils atteignirent l'escalier taillé en plein roc qui conduisait à la Petite Marine, à la hutte du pêcheur.
En cet instant le soleil allait tomber dans la mer et se trouvait à moitié caché par les pics de Procida, les escarpements d'Ischia; des vapeurs roussâtres flottaient à l'horizon, noyant la ligne de la mer, et quelques rayons lumineux accusaient encore leur transparence. La base des rochers devenait plus sombre, avec de mystérieux renfoncements, des trous pleins d'ombre, des cavernes béantes, que l'approche du soir faisait plus vastes et qui semblaient s'enfoncer au cœur des falaises. Les hautes cimes, au contraire, brillaient d'un éclat rouge, frappées obliquement par les dernières flèches du soleil. La mer s'étendait, bleue comme le ciel, avec son horizon perdu dans les brouillards.
Pagano les fit reposer quelques instants chez lui, leur donna d'épais cabans de pêcheurs pour se défendre du froid et de la pluie et les conduisit vers le rocher où ils devaient se poster. Ce bloc monstrueux, avançant un peu dans la mer, pouvait à la fois les abriter contre les vagues ou les rafales du vent et leur permettre de voir, sans être vus, tout ce qui se passerait sur la petite plage étendue au pied des falaises et contiguë à cette roche.
«Vous êtes bien résolus à voir et à entendre les Sirènes, leur dit encore le guide qui semblait hésiter à les laisser seuls avant d'avoir essayé une dernière fois de les détourner de leur dessein.
—Si tu as peur, Pagano, laisse-nous: viens seulement nous reprendre demain matin, nous te raconterons toute la conversation de ces dames.
—Adieu! Je retourne près de ma femme.
—Au revoir, Pagano.
—Au revoir, si la Madone vous protège! Personne n'en est revenu.» Et il fit un geste dubitatif.
«Bah! tu ne parviendras pas à nous effrayer; va te coucher mon ami, et bonne nuit!
—Je voudrais vous en souhaiter autant: mais tenez-vous ferme au rocher et surtout ne vous montrez pas: ce serait la mort!
—À demain.»
Ils restèrent seuls.
Julien riait encore des terreurs du guide, et, consultant des yeux le ciel et la mer, prenait ses dispositions pour affronter la tempête en choisissant une place dans les anfractuosités de la roche. Paul, rêveur, immobile, regardait les trois fameux rochers, plongés à moitié dans la mer à une assez grande distance de la côte: sur le fond encore bleu et clair ils se détachaient, découpant leurs noires silhouettes.
Le soleil disparut; de grandes ombres envahirent la plage, toute la ligne des falaises, la mer et le ciel. En même temps, du sein des vapeurs brumeuses où se noyait l'horizon, et qui semblaient maintenant une masse indécise et ténébreuse, s'élevait comme un rideau noir montant rapidement dans le ciel: ce nuage allait rendre la nuit plus sombre encore.
Subitement aussi, la mer avait grossi; les vagues, plus longues, plus convulsives, fouettaient avec force en venant se jeter sur le rocher et une pluie d'écume tombait par instants sur les jeunes gens. À mesure que le gros temps augmentait, le fracas des galets sur la plage devenait assourdissant, les empêchant même de s'entendre; ils se contentaient d'observer, pendant que des rafales de vent leur balayaient la figure et qu'une poussière humide les inondait. Dans les cavernes de la côte le choc des vagues était terrible.
De toute la nature montait un grondement sourd, égal, grossissant de minute en minute, effrayant indice de ce qui allait se passer. Julien lui-même sentait une vague terreur secouer son cœur sceptique et, avec Paul, il se cramponnait au rocher, solidement arc-bouté, regardant éperdument devant lui les trois rochers. On les distinguait parfaitement dans la pleine mer; seulement de noirs, ils étaient devenus gris, prenant une teinte en rapport avec ce qui les entourait, teinte claire en comparaison du ciel entièrement couvert par le nuage. Aux hurlements du vent, aux rugissements lointains de la mer, se joignait un roulement de tonnerre caché dans ces ténèbres. La tempête arrivait de partout; mais on pressentait qu'avant de se ruer elle préparait son élan, ramassait ses forces, contenant jusqu'au dernier instant sa fureur et sa violence, pour se déchaîner plus impétueuse, irrésistible.
Tout à coup, Paul et Julien se serrèrent la main et se regardèrent sans dire un mot, une vague lueur leur permettant encore de voir leurs visages: ils étaient pâles et atterrés.
En face d'eux, aussi loin qu'ils pouvaient plonger leurs regards, plus rien, rien que le tumulte des flots, rien que l'écume balancée sur la crête des vagues et s'avançant sous la folle impulsion du vent; plus de rochers, la mer est vide, l'horizon désert.—Par un inconcevable prodige, puisque leurs yeux n'ont pas quitté une minute les trois formes grisâtres, les Sirènes ont disparu: elles ont comme fondu dans la mer, et la vague se creuse en vain à l'endroit qu'elles occupaient.
Le peintre ne veut cependant pas être le jouet d'une illusion; il s'accroche des deux mains aux aspérités du rocher, se dresse malgré la fureur du vent et regarde avidement. Son œil se fatigue dans une vaine recherche, les trois rochers sont invisibles comme si une rafale les eût emportés. Julien reprend son poste, étrangement préoccupé de cette disparition.
Tout est noir: la tempête se déchaîne farouche, la vague bat le rivage, et des colonnes d'écume rejaillissent, semblables à une fumée enlevée par le vent. Cependant il n'y a ni pluie, ni éclairs; le roulement du tonnerre répond seul au tapage grandiose de la mer. A moitié aveuglés dans leur refuge, étourdis par ce vacarme, les deux amis ne peuvent plus rien voir autour d'eux: les ténèbres sont devenues complètes.
Au bout d'un instant Paul frappe sur l'épaule de Julien; de la main il lui montre la mer, visible de nouveau, grâce à une phosphorescence provenant de l'électricité répandue dans l'air, tandis que les rochers gardent leur obscurité profonde; leurs yeux voient alors un phénomène incroyable.
Dans la haute mer, les vagues montent les unes par-dessus les autres; elles se poursuivent, se heurtent, se roulent comme dans une lutte continuelle, avec des remous vertigineux, avec de furieuses convulsions: tout semble bouillonner et se confondre. Mais, au milieu de l'écume neigeuse, au centre de ce tourbillon, des formes humaines glissent, disparaissent, reviennent, tantôt perdues dans les blancs flocons à la crête du flot, tantôt visibles dans le creux de la vague. Cependant la tempête n'est plus aussi bruyante, et le vent, au lieu de siffler d'une façon sauvage et désordonnée, souffle comme dans des cordes harmonieuses; une clarté blafarde s'élève de la mer, laissant les côtes dans l'ombre, et, fait certain, presque palpable, au sein de cette clarté, des corps blancs et souples, des corps de femmes aux ondulations charmantes montent et descendent dans la vague, s'abandonnant au mouvement de la marée.
Ils regardent interdits, croyant à un mirage, et se frottent les yeux. Paul ne respire plus; une flamme extraordinaire aux yeux, les lèvres ouvertes, les bras tendus vers la fantastique apparition, il crie:
«Les Sirènes!»
Julien lui-même subit le charme et ne peut détacher ses yeux de l'incroyable et dangereux spectacle.
Le tumulte de la nature s'apaise, s'effaçant peu à peu; les vagues s'élèvent moins haut, roulent moins furieuses, tandis que les corps blancs glissent sur les eaux profondes et se rapprochent du rivage. Plus de grondements menaçants au ciel, plus de rugissements dans l'air, plus de hurlements dans la mer; le tapage des galets cesse de lui-même, l'écume vole plus doucement sur les roches, et les grottes sous-marines diminuent leurs rauques mugissements, échos redoutables de la tempête.
Les charmeuses avancent toujours vers la petite plage, paisible maintenant, et cette lueur qui les fait voir semble naître de leurs corps; en même temps des sons harmonieux montent dans l'air avec une majestueuse cadence, quelque chose de bizarre et de mélodieux à la fois. Tout se tait pour mieux écouter; un concert inouï retentit: ce sont les Sirènes qui chantent. L'une s'accompagne d'une lyre, dont les cordes paraissent rouges sur la blancheur de l'ivoire; la seconde souffle dans une double flûte; la troisième chante. C'est un air simple et languissant, se soutenant toujours à la dernière octave avec cinq notes qui reviennent régulièrement comme dans l'ancienne musique grecque, peut-être une cantilène, composée en l'honneur de Cérès et chantée aux fêtes d'Éleusis.
L'étrange mélopée se traîne comme un chant d'oiseau, grandit et s'enfle comme une clameur d'épouvante, pour mourir de nouveau en sons doux et lugubres; chaque fois que les cordes se tendent et résonnent, on croirait entendre un gémissement; la double flûte redit une plainte. Ce concert, où se mêlent la terreur et l'harmonie, la mort et le charme, pénètre par tous les pores, s'introduisant en vous avec une terrible puissance.
Comme dans le récit d'Homère, le vent s'apaise, un calme profond succède à la tempête, et une divinité assoupit les flots; une accalmie surnaturelle pèse sur la mer, dont les vagues viennent battre avec une certaine cadence la plage et les rochers; leur bruissement régulier accompagne le chant des Sirènes, et le vent, soufflant avec douceur, traverse les cordes de la lyre et jette dans l'air une note éolienne.
Une dernière lame les pousse au rivage; elles glissent doucement au milieu d'une gerbe d'écume et viennent s'étendre sur la plage.
Les deux amis, se dissimulant soigneusement derrière le rocher qui les cache, regardent stupéfaits: ils sentent qu'un danger terrible est là tout près d'eux et que la moindre imprudence les perdrait.
Quels sont les profanes qui ont donné aux Sirènes des corps d'oiseaux, des ailes et des griffes, en souvenir de leur transformation lors de l'enlèvement de Proserpine? Quels sont les impies qui les représentent terminées en queues de poisson? Julien et Paul ont devant eux des femmes charmantes, des corps d'une exquise beauté, et non des monstres.
Elles s'étendent gracieuses sur le sable, dessinant leurs contours parfaits sur le fond plus sombre des rochers: leurs chairs diaphanes ont la transparence nacrée des anémones de mer, la pulpe brillante des méduses aux tons phosphorescents, et, s'harmonisant avec cette blancheur de leur peau, des cheveux longs et fins, semblables à des algues marines, se répandent en masses épaisses autour d'elles.—Assises, à moitié couchées, elles caressent de la main leurs chevelures humides encore des baisers de la vague et forment un demi-cercle vis-à-vis de la mer: devant elles l'immensité se perdant à l'horizon dans les ténèbres; derrière, la nuit profonde et les jeunes gens palpitants d'horreur et d'admiration, émus de curiosité et de crainte, qui osent à peine regarder à travers les interstices de la roche le visage des perfides enchanteresses.
La lyre résonne, portant le frisson, éveillant la terreur dans l'âme et dans le corps des indiscrets aux écoutes: ils regardent avec effroi le terrible instrument manié par la Sirène. Les cordes rouges semblent saigner: ce sont des fibres humaines, et elles disent les dernières imprécations des naufragés, les plaintes des mourants, leurs suprêmes adieux à la vie; puis la double flûte, débris humain longtemps roulé par les vagues profondes, lance un cri de mort, le cri de désespoir du malheureux qui se sent perdu; elle mêle ses sons aigus ou monotones, sinistres ou enchanteurs, aux harmonieux accents de la lyre. Le charme est effrayant et la mort a une terrible attraction. Tout à coup la troisième sirène joint sa voix aux instruments de ses compagnes; un chant alterné, où les trois charmeuses se répondent tour à tour, s'élève et s'abaisse, suivant les modulations de la flûte, selon les vibrations presque humaines et frissonnantes de la lyre aux fibres rouges.
«Mes sœurs, mes sœurs, que venons-nous faire encore sur cette plage ingrate? N'est-ce pas assez souffrir, depuis le jour fatal où l'impitoyable et fallacieux Ulysse échappa à nos pièges en bravant nos chants? Qui peut nous écouter? Quel mortel ose nous entendre? Répondez-moi, Parthénope! Pisinoé, répondez-moi!
PARTHÉNOPE.—Pourquoi gémir, Thelxiépie, pourquoi transformer en une plainte amère et désespérée nos chants autrefois si doux? Oui, le Grec rusé a fui, et de désespoir nous nous sommes précipitées dans la mer; oui, il a pu revoir Ithaque et Pénélope, grâce aux conseils de la magicienne Circé! Mais les hommes avaient assez souffert de notre présence dans ces eaux charmantes et les ossements, semés sur les sables sous-marins marquent nos succès. Interrogez les branches brillantes du corail et les cadavres qu'ils ont retenus au fond de l'abîme! Comptez les crânes qui servent maintenant de refuges aux poissons et de jouets aux monstres de la mer? Notre orgueil ne doit-il pas être satisfait de semblables holocaustes?
PISINOÉ.—Tu as lieu d'être orgueilleuse, ô Parthénope; tu es de nous toutes la seule glorieuse! Les mortels ont perpétué ton souvenir et vénéré ta mémoire en te dédiant une ville, la plus gaie, la plus heureuse, la plus illustre de ces rivages délicieux: Parthénope, Naples, tu vis toujours, éternellement couchée au fond de ce golfe aimé, dont les eaux bleues viennent sans cesse baiser tes pieds et les caresser doucement. En face, le Vésuve lui-même te respecte, n'osant attaquer ta divinité! Nous, infortunées, que sommes-nous deyenues? A peine quelques poëtes parlent-ils de nous!
THELXIÉPIE.—Ils ne nous ont jamais vues; leurs vers menteurs nous donnent une forme repoussante; est-ce là notre immortalité?
PARTHÉNOPE.—Ils connaissaient le danger de notre rencontre; quel mortel audacieux peut nous éviter s'il écoute nos voix et goûte nos chants? Pas un pêcheur n'ose s'aventurer du côté des Sirènes, quand gronde la tempête et que la vague se gonfle, roulant nos corps dans ses bouillonnements!
PISINOÉ.—Malheureuses filles d'Achéloüs et de Calliope! tristes compagnes de Proserpine, que sommes-nous devenues après l'accomplissement du terrible oracle? Hélas! hélas! à peine de temps à autre avons-nous le droit de nous montrer, de reprendre notre forme humaine; rochers muets et éternels que bat la vague, que couvre l'écume, nous n'arrêtons plus les vaisseaux et les barques nous évitent!
THELXIÉPIE.—Nos chants ne sont plus que le grondement du flot dans les cavernes et le choc des lames irritées; notre harmonie, c'est la tempête!
PARTHÉNOPE.—Accusez le seul Ulysse de notre sort malheureux; et cependant, sans la cire épaisse qui fermait les oreilles de ses compagnons à nos chants, sans les liens qui le retenaient au mât du navire, il eût succombé comme les autres, enivré par nos accents.
PISINOÉ.—Hélas! en vain lui chantions-nous: «Viens à nous, glorieux Ulysse, honneur de la Grèce; arrête ton navire afin d'entendre notre voix. Jamais on ne passe outre, avec un vaisseau, avant d'avoir écoute les doux chants qui s'échappent de nos lèvres. Puis l'on s'éloigne transporté de plaisir et sachant bien plus de choses. Nous n'ignorons rien de ce que les Grecs et les Troyens ont souffert dans les vastes plaines d'Ilion; par la volonté des dieux nous sommes instruites de tout ce qui arrive sur la terre fertile!
THELXIÉPIE.—Que nous servait de chanter et de faire entendre nos belles voix! En vain son cœur brûlait-il de nous écouter, en vain ordonnait-il à ses compagnons de le détacher et de rompre ses liens; ceux-ci font force de rames, tandis que deux d'entre eux, Euryloque et Périmède se lèvent et le chargent de nouvelles cordes. Tout s'éloigne, le navire fuit, disparaît, et nous sommes condamnées à disparaître, pour accomplir l'oracle qui disait que nous devions périr si un seul vaisseau passait près de nous sans se laisser charmer!»
Le chant harmonieux continuait, chaque Sirène lançant dans les airs une phrase mélodieuse, parfois plaintive et touchante, parfois irritée, tandis que la lyre résonnait toujours et que par moments la flûte reprenait un motif doux et languissant, servant de refrain.
Une émotion tendre baignait l'âme des jeunes gens, qui sentaient l'harmonie les envelopper de ses flots enchanteurs. Touchés, pénétrés jusque dans les fibres les plus intimes du cœur, ils compatissaient au malheur des Sirènes, se laissant attendrir par leurs plaintes et leurs regrets; ce charme dangereux les enivrait, sans qu'ils pussent s'y soustraire.
Soudain, d'un angle du rocher, une voix nouvelle vient se joindre à celles des trois Sirènes.
«Mes sœurs, mes sœurs, pourquoi m'avoir oubliée si longtemps? J'avais l'ardent désir de vous revoir, et, chaque fois que la tempête remuait les vagues immenses, cette plage retentissait de mes prières.»
Une femme s'avance, n'ayant d'autre voile à sa merveilleuse nudité que les cheveux noirs tombant jusqu'à ses pieds. La stupéfaction ôte la voix aux jeunes gens et pèse de tout son poids sur eux, paralysant leurs langues et leurs mouvements, quand ils reconnaissent la jeune fille dont Pagano leur a raconté l'histoire.
Plus belle encore débarrassée de ses grossiers vêtements, elle s'avance vers les Sirènes à mesure que les paroles s'échappent de sa bouche avec une délicieuse mélodie. Rien ne cache les formes pures de son corps, aussi blanc, aussi parfait que celui de ses sœurs; dans ses cheveux, au-dessus du front, brille d'un éclat curieux la pierre verdâtre en forme de scarabée, parfois vue par Paul Maresmes à cette même place sur la tête de Giovanna. Le poëte y voit comme une révélation de la nature mystérieuse de la jeune Capriote et de sa transformation en fille de la terre, le scarabée égyptien étant, dans les croyances hiératiques, le symbole de la génération céleste qui fait regermer le défunt dans une nouvelle vie; par une secrète incubation il a été donné à la Sirène de revivre sous la forme de Giovanna.
Toutes trois se sont levées sur la plage pour recevoir la nouvelle venue.
«Aglaophone! Aglaophone, reviens avec nous!»
Mais, tandis que Julien immobile, écrasé par une fascination plus puissante que sa volonté, ne peut rien dire et demeure incapable de bouger, un transport fougueux, une exaltation surhumaine, s'emparent de Paul Maresmes. Transfiguré, les yeux rayonnants d'un bonheur immense, soulevé par une force irrésistible, il se dresse, oublieux du danger, méprisant toute précaution; l'amour seul le possède et il dépasse de son corps entier la ligne sombre du rocher.
«Giovanna! Giovanna! est-ce bien toi?»
La Sirène se tourne alors vers le jeune poëte, lui tendant les bras et l'enivrant de son plus délicieux sourire.
«Viens, mon bien-aimé! Viens vite! Je suis fidèle au rendez-vous!»
Julien, glacé de terreur, voudrait en vain le retenir: Paul escalade rapidement le rocher, saute sur la plage et court à l'enchanteresse. Le jeune homme presse Giovanna dans ses bras, les Sirènes l'entourent, leurs chants harmonieux se changent en hymne de triomphe et une cruelle expression de haine satisfaite illumine leurs traits; les lèvres de Paul et celles de la Sirène se joignent dans un suprême et délirant baiser!
* * * * *
La tempête éclate furieuse; la nature est bouleversée de nouveau. Le vent souffle avec rage, le tonnerre gronde, les vagues écument, s'amoncellent, tourbillonnent monstrueusement; des jets de feu crèvent les nuages et la pluie s'abat comme une inondation, confondant le ciel et la mer; des éclats terribles vont se heurter à tous les échos du rivage, pendant que des montagnes d'eau s'avancent mugissantes et s'écrasent avec des flots d'écume sur le rocher auquel se cramponne désespérément Julien Danoux. Bientôt il n'a plus le sentiment de rien; ses ongles crispés le retiennent aux pointes du rocher, ses pieds sont arc-boutés contre la pierre aussi solidement que s'il faisait corps avec elle; tout se confond dans son esprit, il ne pense plus, ne voit plus et croit mourir, au milieu du tumulte épouvantable qui convulsionne tout autour de lui.
Les lueurs blafardes de l'aube, après cette nuit horrible, éclairèrent un corps étendu sur le rocher et semblable à un cadavre, sinistre épave de quelque naufrage; c'était le jeune peintre. Ses membres raidis, glacés par l'eau, ne pouvaient se détendre; et, le cœur serré d'une immense épouvante, le cerveau plein d'une angoisse mortelle, sans bouger, n'ayant la force de remuer ni les bras ni les jambes, Julien, les yeux grands ouverts, regardait avec une affreuse fixité devant lui. Sur la plage, la vague encore irritée venait seule cracher son écume au milieu des galets, et, au loin dans la mer houleuse, sous le ciel sombre, se dressaient solitaires les trois rochers, noirs, muets, impassibles, effrayants! Rien que la mer: il restait seul en face d'un problème insoluble.
Au matin, Pagano le trouva dans cette position, inerte et sans forces; le pêcheur parvint à le tirer de cet engourdissement et Julien fut bientôt en état de se tenir debout, de marcher. Sa première question fut pour s'informer de Paul Maresmes.
«Je ne l'ai pas vu; il doit être encore avec vous», dit Pagano.
Julien, désespéré, se prit la tête à deux mains comme pour faire appel à sa raison et à son courage.
«Le malheureux! Pourquoi s'est-il levé? Pourquoi leur a-t-il parlé?
—A qui?
—Aux Sirènes.
—Vous les avez donc vues?»
Le pécheur se signa, reculant de quelques pas: «Nous les avons vues, et
Paul a marché vers elles.
—Que Dieu ait son âme!» Pagano tomba à genoux et murmura une prière.
Le peintre pleurait comme un enfant, brisé par cet effroyable événement; anéanti de douleur, il se laissa conduire machinalement, sans voir, sans penser, à la hutte du pêcheur. De temps en temps quelques mots, toujours les mêmes, sortaient de sa bouche:
«Paul! mon pauvre et cher Paul!»
Et les larmes coulaient, sans qu'il cherchât à les cacher, sur ses joues pâlies.
Le surlendemain seulement la tempête cessa complètement: une brise tiède avait chassé les nuages orageux, le soleil brillait comme lavé par la pluie, et les vagues avaient repris leurs molles ondulations, se frangeant à peine d'une légère écume qui mourait sans murmures sur la plage, en caressant les galets.
A la première heure du jour, dans une petite anse à sec, près de la hutte de Pagano, on retrouva le corps de Paul Maresmes: un sourire errait encore sur ses lèvres décolorées, et sa main crispée serrait convulsivement le scarabée de feldspath verdâtre qui se trouvait dans les cheveux de la jeune fille.
Julien, aidé de Pagano, recueillit pieusement les restes de son malheureux ami et les fit ensevelir sur la petite plage où il avait trouvé la mort.
Giovanna ne reparut jamais à Capri: les pécheurs de la Petite Marine disent qu'elle a rejoint ses sœurs.
En face de la tombe solitaire, plaque de marbre baignée par l'écume marine, les Sirènes se dressent sombres et menaçantes, immuables rochers qui brisent éternellement la vague.