IV

On eût dit que toutes les voitures de Paris faisaient, ce jour-là, un pèlerinage au Palais de l’Industrie. Dès neuf heures du matin, elles arrivaient par toutes les rues, par les avenues et les ponts, vers cette halle aux beaux-arts où le Tout-Paris artiste invitait le Tout-Paris mondain à assister au vernissage simulé de trois mille quatre cents tableaux.

Une queue de foule se pressait aux portes, et, dédaigneuse de la sculpture, montait tout de suite aux galeries de peinture. Déjà, en gravissant les marches, on levait les yeux vers les toiles exposées sur les murs de l’escalier où l’on accroche la catégorie spéciale des peintres de vestibule qui ont envoyé soit des œuvres de proportions inusitées, soit des œuvres qu’on n’a pas osé refuser. Dans le salon carré, c’était une bouillie de monde grouillante et bruissante. Les peintres, en représentation jusqu’au soir, se faisaient reconnaître à leur activité, à la sonorité de leur voix, à l’autorité de leurs gestes. Ils commençaient à traîner des amis par la manche vers des tableaux qu’ils désignaient du bras avec des exclamations et une mimique énergique de connaisseurs. On en voyait de toutes sortes, de grands à longs cheveux, coiffés de chapeaux mous gris ou noirs, de formes inexprimables, larges et ronds comme des toits, avec des bords en pente ombrageant le torse entier de l’homme. D’autres étaient petits, actifs, fluets ou trapus, cravatés d’un foulard, vêtus de vestons ou ensaqués en de singuliers costumes, spéciaux à la classe des rapins.

Il y avait le clan des élégants, des gommeux, des artistes du boulevard, le clan des académiques, corrects et décorés de rosettes rouges, énormes ou microscopiques, selon leur conception de l’élégance et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistés de la famille entourant le père comme un chœur triomphal.

Sur les quatre panneaux géants, les toiles admises à l’honneur du salon carré éblouissaient, dès l’entrée, par l’éclat des tons et le flamboiement des cadres, par une crudité de couleurs neuves, avivées par le vernis, aveuglantes sous le jour brutal tombé d’en haut.

Le portrait du Président de la République faisait face à la porte, tandis que sur un autre mur, un général chamarré d’or, coiffé d’un chapeau à plumes d’autruche et culotté de drap rouge, voisinait avec des nymphes toutes nues sous des saules et avec un navire en détresse presque englouti sous une vague. Un évêque d’autrefois excommuniant un roi barbare, une rue d’Orient pleine de pestiférés morts, et l’Ombre du Dante en excursion aux Enfers saisissaient et captivaient le regard avec une violence irrésistible d’expression.

On voyait encore, dans la pièce immense, une charge de cavalerie, des tirailleurs dans un bois, des vaches dans un pâturage, deux seigneurs du siècle dernier se battant en duel au coin d’une rue, une folle assise sur une borne, un prêtre administrant un mourant, des moissonneurs, des rivières, un coucher de soleil, un clair de lune, des échantillons enfin de tout ce qu’ont fait, de tout ce que font et de tout ce que feront les peintres jusqu’au dernier jour du monde.

Olivier, au milieu d’un groupe de confrères célèbres, membres de l’Institut et du Jury, échangeait avec eux des opinions. Un malaise l’oppressait, une inquiétude sur son œuvre exposée, dont, malgré les félicitations empressées, il ne sentait pas le succès.

Il s’élança. La duchesse de Mortemain apparaissait à la porte d’entrée.

Elle demanda:

—Est-ce que la comtesse n’est pas arrivée?

—Je ne l’ai pas vue.

—Et M. de Musadieu?

—Non plus.

—Il m’avait promis d’être à dix heures au haut de l’escalier pour me guider dans les salles.

—Voulez-vous me permettre de le remplacer, duchesse?

—Non, non. Vos amis ont besoin de vous. Nous vous reverrons tout à l’heure, car je compte que nous déjeunerons ensemble.

Musadieu accourait. Il avait été retenu quelques minutes à la sculpture et s’excusait, essoufflé déjà. Il disait:

—Par ici, duchesse, par ici, nous commençons à droite.

Ils venaient de disparaître dans un remous de têtes, quand la comtesse de Guilleroy, tenant par le bras sa fille, entra, cherchant du regard Olivier Bertin.

Il les vit, les rejoignit, et, les saluant:

—Dieu, qu’elles sont jolies! dit-il. Vrai, Nanette embellit beaucoup. En huit jours, elle a changé.

Il la regardait de son œil observateur. Il ajouta:

—Les lignes sont plus douces, plus fondues, le teint plus lumineux. Elle est déjà bien moins petite fille et bien plus Parisienne.

Mais soudain il revint à la grande affaire du jour.

—Commençons à droite, nous allons rejoindre la duchesse.

La comtesse, au courant de toutes les choses de la peinture et préoccupée comme un exposant, demanda:

—Que dit-on?

—Beau salon. Le Bonnat remarquable, deux excellents Carolus Duran, un Puvis de Chavannes admirable, un Roll très étonnant, très neuf, un Gervex exquis, et beaucoup d’autres, des Béraud, des Cazin, des Duez, des tas de bonnes choses enfin.

—Et vous? dit-elle.

—On me fait des compliments, mais je ne suis pas content.

—Vous n’êtes jamais content.

—Si, quelquefois. Mais aujourd’hui, vrai, je crois que j’ai raison.

—Pourquoi?

—Je n’en sais rien.

—Allons voir.

Quand ils arrivèrent devant le tableau—deux petites paysannes prenant un bain dans un ruisseau—un groupe arrêté l’admirait. Elle en fut joyeuse, et tout bas:

—Mais il est délicieux, c’est un bijou. Vous n’avez rien fait de mieux.

Il se serrait contre elle, l’aimant, reconnaissant de chaque mot qui calmait une souffrance, pansait une plaie. Et des raisonnements rapides lui couraient dans l’esprit pour le convaincre qu’elle avait raison, qu’elle devait voir juste avec ses yeux intelligents de Parisienne. Il oubliait, pour rassurer ses craintes, que depuis douze ans il lui reprochait justement d’admirer trop les mièvreries, les délicatesses élégantes, les sentiments exprimés, les nuances bâtardes de la mode, et jamais l’art, l’art seul, l’art dégagé des idées, des tendances et des préjugés mondains.

Les entraînant plus loin: «Continuons», dit-il. Et il les promena pendant fort longtemps de salle en salle en leur montrant les toiles, leur expliquant les sujets, heureux entre elles, heureux par elles.

Soudain, la comtesse demanda:

—Quelle heure est-il?

—Midi et demi.

—Oh! Allons vite déjeuner. La duchesse doit nous attendre chez Ledoyen, où elle m’a chargée de vous amener, si nous ne la retrouvions pas dans les salles.

Le restaurant, au milieu d’un îlot d’arbres et d’arbustes, avait l’air d’une ruche trop pleine et vibrante. Un bourdonnement confus de voix, d’appels, de cliquetis de verres et d’assiettes voltigeait autour, en sortait par toutes les fenêtres et toutes les portes grandes ouvertes. Les tables, pressées, entourées de gens en train de manger, étaient répandues par longues files dans les chemins voisins, à droite et à gauche du passage étroit où les garçons couraient, assourdis, affolés, tenant à bout de bras des plateaux chargés de viandes, de poissons ou de fruits.

Sous la galerie circulaire c’était une telle multitude d’hommes et de femmes qu’on eût dit une pâte vivante. Tout cela riait, appelait, buvait et mangeait, mis en gaieté par les vins et inondé d’une de ces joies qui tombent sur Paris, en certains jours, avec le soleil.

Un garçon fit monter la comtesse, Annette et Bertin dans le salon réservé où les attendait la duchesse.

En y entrant, le peintre aperçut, à côté de sa tante, le marquis de Farandal, empressé et souriant, tendant les bras pour recevoir les ombrelles et les manteaux de la comtesse et de sa fille. Il en ressentit un tel déplaisir qu’il eut envie, soudain, de dire des choses irritantes et brutales.

La duchesse expliquait la rencontre de son neveu et le départ de Musadieu emmené par le ministre des Beaux-Arts; et Bertin, à la pensée que ce bellâtre de marquis devait épouser Annette, qu’il était venu pour elle, qu’il la regardait déjà comme destinée à sa couche, s’énervait et se révoltait comme si on eût méconnu et violé ses droits, des droits mystérieux et sacrés.

Dès qu’on fut à table, le marquis, placé à côté de la jeune fille, s’occupa d’elle avec cet air empressé des hommes autorisés à faire leur cour.

Il avait des regards curieux qui semblaient au peintre hardis et investigateurs, des sourires presque tendres et satisfaits, une galanterie familière et officielle. Dans ses manières et ses paroles apparaissait déjà quelque chose de décidé comme l’annonce d’une prochaine prise de possession.

La duchesse et la comtesse semblaient protéger et approuver cette allure de prétendant, et avaient l’une pour l’autre des coups d’œil de complicité.

Aussitôt le déjeuner fini, on retourna à l’Exposition. C’était dans les salles une telle mêlée de foule, qu’il semblait impossible d’y pénétrer. Une chaleur d’humanité, une odeur fade de robes et d’habits vieillis sur le corps faisaient là dedans une atmosphère écœurante et lourde. On ne regardait plus les tableaux, mais les visages et les toilettes, on cherchait les gens connus; et parfois une poussée avait lieu dans cette masse épaisse entr’ouverte un moment pour laisser passer la haute échelle double des vernisseurs qui criaient: «Attention, messieurs; attention, mesdames.»

Au bout de cinq minutes, la comtesse et Olivier se trouvaient séparés des autres. Il voulait les chercher, mais elle dit, en s’appuyant sur lui:

—Ne sommes-nous pas bien? Laissons-les donc, puisqu’il est convenu que si nous nous perdons, nous nous retrouverons à quatre heures au buffet.

—C’est vrai, dit-il.

Mais il était absorbé à l’idée que le marquis accompagnait Annette et continuait à marivauder près d’elle avec sa fatuité galante.

La comtesse murmura:

—Alors, vous m’aimez toujours?

Il répondit, d’un air préoccupé:

—Mais oui, certainement.

Et il cherchait, par-dessus les têtes, à découvrir le chapeau gris de M. de Farandal.

Le sentant distrait et voulant ramener à elle sa pensée, elle reprit:

—Si vous saviez comme j’adore votre tableau de cette année. C’est votre chef-d’œuvre.

Il sourit, oubliant soudain les jeunes gens pour ne se souvenir que de son souci du matin.

—Vrai? vous trouvez?

—Oui, je le préfère à tout.

—Il m’a donné beaucoup de mal.

Avec des mots câlins, elle l’enguirlanda de nouveau, sachant bien, depuis longtemps, que rien n’a plus de puissance sur un artiste que la flatterie tendre et continue. Capté, ranimé, égayé par ces paroles douces, il se remit à causer, ne voyant qu’elle, n’écoutant qu’elle dans cette grande cohue flottante.

Pour la remercier, il murmura près de son oreille:

—J’ai une envie folle de vous embrasser.

Une chaude émotion la traversa et, levant sur lui ses yeux brillants, elle répéta sa question:

—Alors, vous m’aimez toujours?

Et il répondit, avec l’intonation qu’elle voulait et qu’elle n’avait point entendue tout à l’heure:

—Oui, je vous aime, ma chère Any.

—Venez souvent me voir le soir, dit-elle. Maintenant que j’ai ma fille, je ne sortirai pas beaucoup.

Depuis qu’elle sentait en lui ce réveil inattendu de tendresse, un grand bonheur l’agitait. Avec les cheveux tout blancs d’Olivier et l’apaisement des années, elle redoutait moins à présent qu’il fût séduit par une autre femme, mais elle craignait affreusement qu’il se mariât, par horreur de la solitude. Cette peur, ancienne déjà, grandissait sans cesse, faisait naître en son esprit des combinaisons irréalisables afin de l’avoir près d’elle le plus possible et d’éviter qu’il passât de longues soirées dans le froid silence de son hôtel vide. Ne le pouvant toujours attirer et retenir, elle lui suggérait des distractions, l’envoyait au théâtre, le poussait dans le monde, aimant mieux le savoir au milieu des femmes que dans la tristesse de sa maison.

Elle reprit, répondant à sa secrète pensée:

—Ah! si je pouvais vous garder toujours, comme je vous gâterais! Promettez-moi de venir très souvent, puisque je ne sortirai plus guère.

—Je vous le promets.

Une voix murmura, près de son oreille:

—Maman.

La comtesse tressaillit, se retourna. Annette, la duchesse et le marquis venaient de les rejoindre.

—Il est quatre heures, dit la duchesse, je suis très fatiguée et j’ai envie de m’en aller.

La comtesse reprit:

—Je m’en vais aussi, je n’en puis plus.

Ils gagnèrent l’escalier intérieur qui part des galeries où s’alignent les dessins et les aquarelles et domine l’immense jardin vitré où sont exposées les œuvres de sculpture.

De la plate-forme de cet escalier, on apercevait d’un bout à l’autre la serre géante pleine de statues dressées dans les chemins, autour des massifs d’arbustes verts et au-dessus de la foule qui couvrait le sol des allées de son flot remuant et noir. Les marbres jaillissaient de cette nappe sombre de chapeaux et d’épaules, en la trouant en mille endroits, et semblaient lumineux, tant ils étaient blancs.

Comme Bertin saluait les femmes à la porte de sortie, Mme de Guilleroy lui demanda tout bas:

—Alors, vous venez ce soir?

—Mais oui.

Et il rentra dans l’Exposition pour causer avec les artistes des impressions de la journée.

Les peintres et les sculpteurs se tenaient par groupes autour des statues, devant le buffet, et là, on discutait, comme tous les ans, en soutenant ou en attaquant les mêmes idées, avec les mêmes arguments sur des œuvres à peu près pareilles. Olivier qui, d’ordinaire, s’animait à ces disputes, ayant la spécialité des ripostes et des attaques déconcertantes et une réputation de théoricien spirituel dont il était fier, s’agita pour se passionner, mais les choses qu’il répondait, par habitude, ne l’intéressaient pas plus que celles qu’il entendait, et il avait envie de s’en aller, de ne plus écouter, de ne plus comprendre, sachant d’avance tout ce qu’on dirait sur ces antiques questions d’art dont il connaissait toutes les faces.

Il aimait ces choses pourtant, et les avait aimées jusqu’ici d’une façon presque exclusive, mais il en était distrait ce jour-là par une de ces préoccupations légères et tenaces, un de ces petits soucis qui semblent ne nous devoir point toucher et qui sont là malgré tout, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, piqués dans la pensée comme une invisible épine enfoncée dans la chair.

Il avait même oublié ses inquiétudes sur ses baigneuses pour ne se souvenir que de la tenue déplaisante du marquis auprès d’Annette. Que lui importait, après tout? Avait-il un droit? Pourquoi aurait-il voulu empêcher ce mariage précieux, décidé d’avance, convenable sur tous les points? Mais aucun raisonnement n’effaçait cette impression de malaise et de mécontentement qui l’avait saisi en voyant le Farandal parler et sourire en fiancé, en caressant du regard le visage de la jeune fille.

Lorsqu’il entra, le soir, chez la comtesse, et qu’il la retrouva seule avec sa fille continuant sous la clarté des lampes leur tricot pour les malheureux, il eut grand’peine à se garder de tenir sur le marquis des propos moqueurs et méchants, et de découvrir aux yeux d’Annette toute sa banalité voilée de chic.

Depuis longtemps, en ces visites après dîner, il avait souvent des silences un peu somnolents et des poses abandonnées de vieil ami qui ne se gêne plus. Enfoncé dans son fauteuil, les jambes croisées, la tête en arrière, il rêvassait en parlant et reposait dans cette tranquille intimité son corps et son esprit. Mais voilà que, soudain, lui revinrent cet éveil et cette activité des hommes qui font des frais pour plaire, que préoccupe ce qu’ils vont dire et qui cherchent devant certaines personnes des mots plus brillants ou plus rares pour parer leurs idées et les rendre coquettes. Il ne laissait plus traîner la causerie, mais la soutenait et l’activait, la fouaillant avec sa verve, et il éprouvait, quand il avait fait partir d’un franc rire la comtesse et sa fille, ou quand il les sentait émues, ou quand il les voyait lever sur lui des yeux surpris, ou quand elles cessaient de travailler pour l’écouter, un chatouillement de plaisir, un petit frisson de succès qui le payait de sa peine.

Il revenait maintenant chaque fois qu’il les savait seules, et jamais, peut-être, il n’avait passé d’aussi douces soirées.

Mme de Guilleroy, dont cette assiduité apaisait les craintes constantes, faisait, pour l’attirer et le retenir, tous ses efforts. Elle refusait des dîners en ville, des bals, des représentations, afin d’avoir la joie de jeter dans la boîte du télégraphe, en sortant à trois heures, la petite dépêche bleue qui disait: «A tantôt.» Dans les premiers temps, voulant lui donner plus vite le tête-à-tête qu’il désirait, elle envoyait coucher sa fille dès que dix heures commençaient à sonner. Puis, voyant un jour qu’il s’en étonnait et demandait en riant qu’on ne traitât plus Annette en petit enfant pas sage, elle accorda un quart d’heure de grâce, puis une demi-heure, puis une heure. Il ne restait pas longtemps d’ailleurs après que la jeune fille était partie, comme si la moitié du charme qui le tenait dans ce salon venait de sortir avec elle. Approchant aussitôt des pieds de la comtesse le petit siège bas qu’il préférait, il s’asseyait tout près d’elle et posait, par moments, avec un mouvement câlin, une joue contre ses genoux. Elle lui donnait une de ses mains, qu’il tenait dans les siennes, et sa fièvre tombait soudain, il cessait de parler et semblait se reposer dans un tendre silence de l’effort qu’il avait fait.

Elle comprit bien, peu à peu, avec son flair de femme, qu’Annette l’attirait presque autant qu’elle-même. Elle n’en fut point fâchée, heureuse qu’il pût trouver entre elles quelque chose de la famille dont elle l’avait privé; et elle l’emprisonnait le plus possible entre elles deux, jouant à la maman pour qu’il se crût presque père de cette fillette et qu’une nuance nouvelle de tendresse s’ajoutât à tout ce qui le captivait dans cette maison.

Sa coquetterie, toujours éveillée, mais inquiète depuis qu’elle sentait, de tous les côtés, comme des piqûres presque imperceptibles encore, les innombrables attaques de l’âge, prit une allure plus active. Pour devenir aussi svelte qu’Annette, elle continuait à ne point boire, et l’amincissement réel de sa taille lui rendait en effet sa tournure de jeune fille, tellement que, de dos, on les distinguait à peine; mais sa figure amaigrie se ressentait de ce régime. La peau distendue se plissait et prenait une nuance jaunie qui rendait plus éclatante la fraîcheur superbe de l’enfant. Alors elle soigna son visage avec des procédés d’actrice, et bien qu’elle se créât ainsi au grand jour une blancheur un peu suspecte, elle obtint aux lumières cet éclat factice et charmant qui donne aux femmes bien fardées un incomparable teint.

La constatation de cette décadence et l’emploi de cet artifice modifièrent ses habitudes. Elle évita le plus possible les comparaisons en plein soleil et les rechercha à la lumière des lampes qui lui donnaient un avantage. Quand elle se sentait fatiguée, pâle, plus vieillie que de coutume, elle avait des migraines complaisantes qui lui faisaient manquer des bals ou des spectacles; mais les jours où elle se sentait en beauté, elle triomphait et jouait à la grande sœur avec une modestie grave de petite mère. Afin de porter toujours des robes presque pareilles à celles de sa fille, elle lui donnait des toilettes de jeune femme, un peu graves pour elle; et Annette, chez qui apparaissait de plus en plus un caractère enjoué et rieur, les portait avec une vivacité pétillante qui la rendait plus gentille encore. Elle se prêtait de tout son cœur aux manèges coquets de sa mère, jouait avec elle, d’instinct, de petites scènes de grâce, savait l’embrasser à propos, lui enlacer la taille avec tendresse, montrer par un mouvement, une caresse, quelque invention ingénieuse, combien elles étaient jolies toutes les deux et combien elles se ressemblaient.

Olivier Bertin, à force de les voir ensemble et de les comparer sans cesse, arrivait presque, par moments, à les confondre. Quelquefois, si la jeune fille lui parlait alors qu’il regardait ailleurs, il était forcé de demander: «Laquelle a dit cela?» Souvent même, il s’amusait à jouer ce jeu de la confusion quand ils étaient seuls tous les trois dans le salon aux tapisseries Louis XV. Il fermait alors les yeux et les priait de lui adresser la même question l’une après l’autre d’abord, puis en changeant l’ordre des interrogations, afin qu’il reconnût les voix. Elles s’essayaient avec tant d’adresse à trouver les mêmes intonations, à dire les mêmes phrases avec les mêmes accents, que souvent il ne devinait pas. Elles étaient parvenues, en vérité, à prononcer si pareillement, que les domestiques répondaient «Oui, madame», à la jeune fille et «Oui, mademoiselle», à la mère.

A force de s’imiter par amusement et de copier leurs mouvements, elles avaient acquis ainsi une telle similitude d’allures et de gestes, que M. de Guilleroy lui-même, quand il voyait passer l’une ou l’autre dans le fond sombre du salon, les confondait à tout instant et demandait: «Est-ce toi, Annette, ou est-ce ta maman?»

De cette ressemblance naturelle et voulue, réelle et travaillée, était née dans l’esprit et dans le cœur du peintre l’impression bizarre d’un être double, ancien et nouveau, très connu et presque ignoré, de deux corps faits l’un après l’autre avec la même chair, de la même femme continuée, rajeunie, redevenue ce qu’elle avait été. Et il vivait près d’elles, partagé entre les deux, inquiet, troublé, sentant pour la mère ses ardeurs réveillées et couvrant la fille d’une obscure tendresse.

DEUXIÈME PARTIE.
I

«20 juillet, Paris. Onze heures soir.

Mon ami, ma mère vient de mourir à Roncières. Nous partons à minuit. Ne venez pas, car nous ne prévenons personne. Mais plaignez-moi et pensez à moi.

«Votre Any.»

«21 juillet, midi.

«Ma pauvre amie, je serais parti malgré vous si je ne m’étais habitué à considérer toutes vos volontés comme des ordres. Je pense à vous depuis hier avec une douleur poignante. Je songe à ce voyage muet que vous avez fait cette nuit en face de votre fille et de votre mari, dans ce wagon à peine éclairé qui vous traînait vers votre morte. Je vous voyais sous le quinquet huileux tous les trois, vous pleurant et Annette sanglotant. J’ai vu votre arrivée à la gare, l’horrible trajet dans la voiture, l’entrée au château au milieu des domestiques, votre élan dans l’escalier, vers cette chambre, vers ce lit où elle est couchée, votre premier regard sur elle, et votre baiser sur sa maigre figure immobile. Et j’ai pensé à votre cœur, à votre pauvre cœur, à ce pauvre cœur dont la moitié est à moi et qui se brise, qui souffre tant, qui vous étouffe et qui me fait tant de mal aussi, en ce moment.

«Je baise vos yeux pleins de larmes avec une profonde pitié.

«Olivier.»

«24 juillet, Roncières.

«Votre lettre m’aurait fait du bien, mon ami, si quelque chose pouvait me faire du bien en ce malheur horrible où je suis tombée. Nous l’avons enterrée hier, et depuis que son pauvre corps inanimé est sorti de cette maison, il me semble que je suis seule sur la terre. On aime sa mère presque sans le savoir, sans le sentir, car cela est naturel comme de vivre; et on ne s’aperçoit de toute la profondeur des racines de cet amour qu’au moment de la séparation dernière. Aucune autre affection n’est comparable à celle-là, car toutes les autres sont de rencontre, et celle-là est de naissance; toutes les autres nous sont apportées plus tard par les hasards de l’existence, et celle-là vit depuis notre premier jour dans notre sang même. Et puis, et puis, ce n’est pas seulement une mère qu’on a perdue, c’est toute notre enfance elle-même qui disparaît à moitié, car notre petite vie de fillette était à elle autant qu’à nous. Seule elle la connaissait comme nous, elle savait un tas de choses lointaines insignifiantes et chères qui sont, qui étaient les douces premières émotions de notre cœur. A elle seule je pouvais dire encore: «Te rappelles-tu, mère, le jour où?... Te rappelles-tu, mère, la poupée de porcelaine que grand’maman m’avait donnée?» Nous marmottions toutes les deux un long et doux chapelet de menus et mièvres souvenirs que personne sur la terre ne sait plus, que moi. C’est donc une partie de moi qui est morte, la plus vieille, la meilleure. J’ai perdu le pauvre cœur où la petite fille que j’étais vivait encore tout entière. Maintenant personne ne la connaît plus, personne ne se rappelle la petite Anne, ses jupes courtes, ses rires et ses mines.

«Et un jour viendra, qui n’est peut-être pas bien loin, où je m’en irai à mon tour, laissant seule dans ce monde ma chère Annette, comme maman m’y laisse aujourd’hui. Que tout cela est triste, dur, cruel! On n’y songe jamais, pourtant; on ne regarde pas autour de soi la mort prendre quelqu’un à tout instant, comme elle nous prendra bientôt. Si on la regardait, si on y songeait, si on n’était pas distrait, réjoui et aveuglé par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous.

«Je suis si brisée, si désespérée, que je n’ai plus la force de rien faire. Jour et nuit je pense à ma pauvre maman, clouée dans cette boîte, enfouie sous cette terre, dans ce champ, sous la pluie, et dont la vieille figure que j’embrassais avec tant de bonheur n’est plus qu’une pourriture affreuse. Oh! quelle horreur, mon ami, quelle horreur!

«Quand j’ai perdu papa, je venais de me marier, et je n’ai pas senti toutes ces choses comme aujourd’hui. Oui, plaignez-moi, pensez à moi, écrivez-moi. J’ai tant besoin de vous à présent.

«Anne.»

«Paris, 25 juillet.

«Ma pauvre amie,

«Votre chagrin me fait une peine horrible. Et je ne vois pas non plus la vie en rose. Depuis votre départ je suis perdu, abandonné, sans attache et sans refuge. Tout me fatigue, m’ennuie et m’irrite. Je pense sans cesse à vous et à notre Annette, je vous sens loin toutes les deux quand j’aurais tant besoin que vous fussiez près de moi.

«C’est extraordinaire comme je vous sens loin et comme vous me manquez. Jamais, même aux jours où j’étais jeune, vous ne m’avez été tout, comme en ce moment. J’ai pressenti depuis quelque temps cette crise, qui doit être un coup de soleil de l’été de la Saint-Martin. Ce que j’éprouve est même si bizarre, que je veux vous le raconter. Figurez-vous que, depuis votre absence, je ne peux plus me promener. Autrefois, et même pendant les mois derniers, j’aimais beaucoup m’en aller tout seul par les rues en flânant, distrait par les gens et les choses, goûtant la joie de voir et le plaisir de battre le pavé d’un pied joyeux. J’allais devant moi sans savoir où, pour marcher, pour respirer, pour rêvasser. Maintenant je ne peux plus. Dès que je descends dans la rue, une angoisse m’oppresse, une peur d’aveugle qui a lâché son chien. Je deviens inquiet exactement comme un voyageur qui a perdu la trace d’un sentier dans un bois, et il faut que je rentre. Paris me semble vide, affreux, troublant. Je me demande: «Où vais-je aller?» Je me réponds: «Nulle part, puisque je me promène.» Eh bien, je ne peux pas, je ne peux plus me promener sans but. La seule pensée de marcher devant moi m’écrase de fatigue et m’accable d’ennui. Alors je vais traîner ma mélancolie au Cercle.

«Et savez-vous pourquoi? Uniquement parce que vous n’êtes plus ici. J’en suis certain. Lorsque je vous sais à Paris, il n’y a plus de promenade inutile, puisqu’il est possible que je vous rencontre sur le premier trottoir venu. Je peux aller partout parce que vous pouvez être partout. Si je ne vous aperçois point, je puis au moins trouver Annette qui est une émanation de vous. Vous me mettez, l’une et l’autre, de l’espérance plein les rues, l’espérance de vous reconnaître, soit que vous veniez de loin vers moi, soit que je vous devine en vous suivant. Et alors la ville me devient charmante, et les femmes dont la tournure ressemble à la vôtre agitent mon cœur de tout le mouvement des rues, entretiennent mon attente, occupent mes yeux, me donnent une sorte d’appétit de vous voir.

«Vous allez me trouver bien égoïste, ma pauvre amie, moi qui vous parle ainsi de ma solitude de vieux pigeon roucoulant, alors que vous pleurez des larmes si douloureuses. Pardonnez-moi, je suis tant habitué à être gâté par vous, que je crie: «Au secours» quand je ne vous ai plus.

«Je baise vos pieds pour que vous ayez pitié de moi.

«Olivier.»

«Roncières, 30 juillet.

«Mon ami,

«Merci pour votre lettre! J’ai tant besoin de savoir que vous m’aimez! Je viens de passer par des jours affreux. J’ai cru vraiment que la douleur allait me tuer à mon tour. Elle était en moi, comme un bloc de souffrance enfermé dans ma poitrine, et qui grossissait sans cesse, m’étouffait, m’étranglait. Le médecin qu’on avait appelé, afin qu’il apaisât les crises de nerfs que j’avais quatre à cinq fois par jour, m’a piquée avec de la morphine, ce qui m’a rendue presque folle, et les grandes chaleurs que nous traversons aggravaient mon état, me jetaient dans une surexcitation qui touchait au délire. Je suis un peu calmée depuis le gros orage de vendredi. Il faut vous dire que, depuis le jour de l’enterrement, je ne pleurais plus du tout, et voilà que, pendant l’ouragan dont l’approche m’avait bouleversée, j’ai senti tout d’un coup que les larmes commençaient à me sortir des yeux, lentes, rares, petites, brûlantes. Oh! ces premières larmes, comme elles font mal! Elles me déchiraient comme si elles eussent été des griffes, et j’avais la gorge serrée à ne plus laisser passer mon souffle. Puis, ces larmes devinrent plus rapides, plus grosses, plus tièdes. Elles s’échappaient de mes yeux comme d’une source, et il en venait tant, tant, tant, que mon mouchoir en fut trempé, et qu’il fallut en prendre un autre. Et le gros bloc de chagrin semblait s’amollir, se fondre, couler par mes yeux.

«Depuis ce moment-là, je pleure du matin au soir, et cela me sauve. On finirait par devenir vraiment fou, ou par mourir, si on ne pouvait pas pleurer. Je suis bien seule aussi. Mon mari fait des tournées dans le pays, et j’ai tenu à ce qu’il emmenât Annette afin de la distraire et de la consoler un peu. Ils s’en vont en voiture ou à cheval jusqu’à huit ou dix lieues de Roncières, et elle me revient rose de jeunesse, malgré sa tristesse, et les yeux tout brillants de vie, tout animés par l’air de la campagne et la course qu’elle a faite. Comme c’est beau d’avoir cet âge-là! Je pense que nous allons rester ici encore quinze jours ou trois semaines; puis, malgré le mois d’août, nous rentrerons à Paris pour la raison que vous savez.

«Je vous envoie tout ce qui me reste de mon cœur.

«Any.»

«Paris, 4 août.

«Je n’y tiens plus, ma chère amie; il faut que vous reveniez, car il va certainement m’arriver quelque chose. Je me demande si je ne suis pas malade, tant j’ai le dégoût de tout ce que je faisais depuis si longtemps avec un certain plaisir ou avec une résignation indifférente. D’abord, il fait si chaud à Paris, que chaque nuit représente un bain turc de huit ou neuf heures. Je me lève, accablé par la fatigue de ce sommeil en étuve, et je me promène pendant une heure ou deux devant une toile blanche, avec l’intention d’y dessiner quelque chose. Mais je n’ai plus rien dans l’esprit, rien dans l’œil, rien dans la main. Je ne suis plus un peintre!... Cet effort inutile vers le travail est exaspérant. Je fais venir des modèles, je les place, et comme ils me donnent des poses, des mouvements, des expressions que j’ai peintes à satiété, je les fais se rhabiller et je les flanque dehors. Vrai, je ne puis plus rien voir de neuf, et j’en souffre comme si je devenais aveugle. Qu’est-ce que cela? Fatigue de l’œil ou du cerveau, épuisement de la faculté artiste ou courbature du nerf optique? Sait-on! il me semble que j’ai fini de découvrir le coin d’inexploré qu’il m’a été donné de visiter. Je n’aperçois plus que ce que tout le monde connaît; je fais ce que tous les mauvais peintres ont fait; je n’ai plus qu’une vision et qu’une observation de cuistre. Autrefois, il n’y a pas encore longtemps, le nombre des motifs nouveaux me paraissait illimité, et j’avais, pour les exprimer, une telle variété de moyens que l’embarras du choix me rendait hésitant. Or, voilà que, tout à coup, le monde des sujets entrevus s’est dépeuplé, mon investigation est devenue impuissante et stérile. Les gens qui passent n’ont plus de sens pour moi; je ne trouve plus en chaque être humain ce caractère et cette saveur que j’aimais tant discerner et rendre apparents. Je crois cependant que je pourrais faire un très joli portrait de votre fille. Est-ce parce qu’elle vous ressemble si fort, que je vous confonds dans ma pensée? Oui, peut-être.

«Donc, après m’être efforcé d’esquisser un homme et une femme qui ne soient pas semblables à tous les modèles connus, je me décide à aller déjeuner quelque part, car je n’ai plus le courage de m’asseoir seul dans ma salle à manger. Le boulevard Malesherbes a l’air d’une avenue de forêt emprisonnée dans une ville morte. Toutes les maisons sentent le vide. Sur la chaussée, les arroseurs lancent des panaches de pluie blanche qui éclaboussent le pavé de bois d’où s’exhale une vapeur de goudron mouillé et d’écurie lavée; et d’un bout à l’autre de la longue descente du parc Monceau à Saint-Augustin, on aperçoit cinq ou six formes noires, passants sans importance, fournisseurs ou domestiques. L’ombre des platanes étale au pied des arbres, sur les trottoirs brûlants, une tache bizarre, qu’on dirait liquide comme de l’eau répandue qui sèche. L’immobilité des feuilles dans les branches et de leur silhouette grise sur l’asphalte, exprime la fatigue de la ville rôtie, sommeillant et transpirant à la façon d’un ouvrier endormi sur un banc sous le soleil. Oui, elle sue, la gueuse, et elle pue affreusement par ses bouches d’égout, les soupiraux des caves et des cuisines, les ruisseaux où coule la crasse de ses rues. Alors, je pense à ces matinées d’été, dans votre verger plein de petites fleurs champêtres qui donnent à l’air un goût de miel. Puis, j’entre, écœuré déjà, au restaurant où mangent, avec des airs accablés, des hommes chauves et ventrus, au gilet entr’ouvert, et dont le front moite reluit. Toutes ces nourritures ont chaud, le melon qui fond sous la glace, le pain mou, le filet flasque, le légume recuit, le fromage purulent, les fruits mûris à la devanture. Et je sors avec la nausée, et je retourne chez moi pour essayer de dormir un peu, jusqu’à l’heure du dîner que je prends au Cercle.

«J’y retrouve toujours Adelmans, Maldant, Rocdiane, Landa et bien d’autres, qui m’ennuient et me fatiguent autant que des orgues de Barbarie. Chacun a son air, ou ses airs, que j’entends depuis quinze ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque soir, dans ce cercle, qui est, paraît-il, un endroit où l’on va se distraire. On devrait bien me changer ma génération dont j’ai les yeux, les oreilles et l’esprit rassasiés. Ceux-là font toujours des conquêtes; ils s’en vantent et s’entre-félicitent.

«Après avoir bâillé autant de fois qu’il y a de minutes entre huit heures et minuit, je rentre me coucher et je me déshabille en songeant qu’il faudra recommencer demain.

«Oui, ma chère amie, je suis à l’âge où la vie de garçon devient intolérable, parce qu’il n’y a plus rien de nouveau pour moi, sous le soleil. Un garçon doit être jeune, curieux, avide. Quand on n’est plus tout cela, il devient dangereux de rester libre. Dieu, que j’ai aimé ma liberté, jadis, avant de vous aimer plus qu’elle! Comme elle me pèse aujourd’hui! La liberté, pour un vieux garçon comme moi, c’est le vide, le vide partout, c’est le chemin de la mort, sans rien dedans pour empêcher de voir le bout, c’est cette question sans cesse posée: que dois-je faire? qui puis-je aller voir pour n’être pas seul? Et je vais de camarade en camarade, de poignée de main en poignée de main, mendiant un peu d’amitié. J’en recueille des miettes qui ne font pas un morceau.—Vous, j’ai Vous, mon amie, mais vous n’êtes pas à moi. C’est même peut-être de vous que me vient l’angoisse dont je souffre, car c’est le désir de votre contact, de votre présence, du même toit sur nos têtes, des mêmes murs enfermant nos existences, du même intérêt serrant nos cœurs, le besoin de cette communauté d’espoirs, de chagrins, de plaisirs, de gaieté, de tristesse et aussi de choses matérielles, qui mettent en moi tant de souci. Vous êtes à moi, c’est-à-dire que je vole un peu de vous de temps en temps. Mais je voudrais respirer sans cesse l’air même que vous respirez, partager tout avec vous, ne me servir que de choses qui appartiendraient à nous deux, sentir que tout ce dont je vis est à vous autant qu’à moi, le verre dans lequel je bois, le siège sur lequel je me repose, le pain que je mange et le feu qui me chauffe.

«Adieu, revenez bien vite. J’ai trop de peine loin de vous.

«Olivier.»

«Roncières, 8 août.

«Mon ami, je suis malade, et si fatiguée que vous ne me reconnaîtrez point. Je crois que j’ai trop pleuré. Il faut que je me repose un peu avant de revenir, car je ne veux pas me remontrer à vous comme je suis. Mon mari part pour Paris après-demain et vous portera de nos nouvelles. Il compte vous emmener dîner quelque part et me charge de vous prier de l’attendre chez vous vers sept heures.

«Quant à moi, dès que je me sentirai un peu mieux, dès que je n’aurai plus cette figure de déterrée qui me fait peur à moi-même, je retournerai près de vous. Je n’ai, au monde, qu’Annette et vous, moi aussi, et je veux offrir à chacun de vous tout ce que je pourrai lui donner, sans voler l’autre.

«Je vous tends mes yeux qui ont tant pleuré pour que vous les baisiez.

«Anne.»

Quand il reçut cette lettre annonçant le retour encore retardé, Olivier Bertin eut envie, une envie immodérée, de prendre une voiture pour aller à la gare, et le train pour aller à Roncières; puis, songeant que M. de Guilleroy devait revenir le lendemain, il se résigna et se mit à désirer l’arrivée du mari avec presque autant d’impatience que si c’eût été celle de la femme elle-même.

Jamais il n’avait aimé Guilleroy comme en ces vingt-quatre heures d’attente.

Quand il le vit entrer, il s’élança vers lui, les mains tendues, s’écriant:

—Ah! cher ami, que je suis heureux de vous voir!

L’autre aussi semblait fort satisfait, content surtout de rentrer à Paris, car la vie n’était pas gaie en Normandie, depuis trois semaines.

Les deux hommes s’assirent sur un petit canapé à deux places, dans un coin de l’atelier, sous un dais d’étoffes orientales, et se reprenant les mains avec des airs attendris, ils se les serrèrent de nouveau.

—Et la comtesse, demanda Bertin, comment va-t-elle?

—Oh! pas très bien. Elle a été très touchée, très affectée, et elle se remet trop lentement. J’avoue même qu’elle m’inquiète un peu.

—Mais pourquoi ne revient-elle pas?

—Je n’en sais rien. Il m’a été impossible de la décider à rentrer ici.

—Que fait-elle tout le jour?

—Mon Dieu, elle pleure, elle pense à sa mère. Ça n’est pas bon pour elle. Je voudrais bien qu’elle se décidât à changer d’air, à quitter l’endroit où ça s’est passé, vous comprenez?

—Et Annette?

—Oh! elle, une fleur épanouie!

Olivier eut un sourire de joie. Il demanda encore:

—A-t-elle eu beaucoup de chagrin?

—Oui, beaucoup, beaucoup, mais vous savez, du chagrin de dix-huit ans, ça ne tient pas.

Après un silence, Guilleroy reprit:

—Où allons-nous dîner, mon cher? J’ai bien besoin de me dégourdir, moi, d’entendre du bruit et de voir du mouvement.

—Mais, en cette saison, il me semble que le café des Ambassadeurs est indiqué.

Et ils s’en allèrent, en se tenant par le bras, vers les Champs-Élysées. Guilleroy, agité par cet éveil des Parisiens qui rentrent et pour qui la ville, après chaque absence, semble rajeunie et pleine de surprises possibles, interrogeait le peintre sur mille détails, sur ce qu’on avait fait, sur ce qu’on avait dit, et Olivier, après d’indifférentes réponses où se reflétait tout l’ennui de sa solitude, parlait de Roncières, cherchait à saisir en cet homme, à recueillir autour de lui ce quelque chose de presque matériel que laissent en nous les gens qu’on vient de voir, subtile émanation des êtres qu’on emporte en les quittant, qu’on garde en soi quelques heures et qui s’évapore dans l’air nouveau.

Le ciel lourd d’un soir d’été pesait sur la ville et sur la grande avenue où commençaient à sautiller sous les feuillages les refrains alertes des concerts en plein vent. Les deux hommes, assis au balcon du café des Ambassadeurs, regardaient sous eux les bancs et les chaises encore vides de l’enceinte fermée jusqu’au petit théâtre où les chanteuses, dans la clarté blafarde des globes électriques et du jour mêlés, étalaient leurs toilettes éclatantes et la teinte rose de leur chair. Des odeurs de fritures, de sauces, de mangeailles chaudes, flottaient dans les imperceptibles brises que se renvoyaient les marronniers, et quand une femme passait, cherchant sa place réservée, suivie d’un homme en habit noir, elle semait sur sa route le parfum capiteux et frais de ses robes et de son corps.

Guilleroy, radieux, murmura:

—Oh! j’aime mieux être ici que là-bas.

—Et moi, répondit Bertin, j’aimerais mieux être là-bas qu’ici.

—Allons donc!

—Parbleu. Je trouve Paris infect, cet été.

—Eh! mon cher, c’est toujours Paris.

Le député semblait être dans un jour de contentement, dans un de ces rares jours d’effervescence égrillarde où les hommes graves font des bêtises. Il regardait deux cocottes dînant à une table voisine avec trois maigres jeunes messieurs superlativement corrects, et il interrogeait sournoisement Olivier sur toutes les filles connues et cotées dont il entendait chaque jour citer les noms. Puis il murmura avec un ton de profond regret:

—Vous avez de la chance d’être resté garçon, vous. Vous pouvez faire et voir tant de choses.

Mais le peintre se récria, et pareil à tous ceux qu’une pensée harcèle, il prit Guilleroy pour confident de ses tristesses et de son isolement. Quand il eut tout dit, récité jusqu’au bout la litanie de ses mélancolies, et raconté naïvement, poussé par le besoin de soulager son cœur, combien il eût désiré l’amour et le frôlement d’une femme installée à son côté, le comte, à son tour, convint que le mariage avait du bon. Retrouvant alors son éloquence parlementaire pour vanter la douceur de sa vie intérieure, il fit de la comtesse un grand éloge, qu’Olivier approuvait gravement par de fréquents mouvements de tête.

Heureux d’entendre parler d’elle, mais jaloux de ce bonheur intime que Guilleroy célébrait par devoir, le peintre finit par murmurer, avec une conviction sincère:

—Oui, vous avez eu de la chance, vous!

Le député, flatté, en convint; puis il reprit:

—Je voudrais bien la voir revenir; vraiment, elle me donne du souci en ce moment! Tenez, puisque vous vous ennuyez à Paris, vous devriez aller à Roncières et la ramener. Elle vous écoutera, vous, car vous êtes son meilleur ami; tandis qu’un mari... vous savez...

Olivier, ravi, reprit:

—Mais, je ne demande pas mieux, moi. Cependant... croyez-vous que cela ne la contrariera pas de me voir arriver ainsi?

—Non, pas du tout; allez donc, mon cher.

—J’y consens alors. Je partirai demain par le train d’une heure. Faut-il envoyer une dépêche?

—Non, je m’en charge. Je vais la prévenir, afin que vous trouviez une voiture à la gare.

Comme ils avaient fini de dîner, ils remontèrent aux boulevards; mais au bout d’une demi-heure à peine, le comte soudain quitta le peintre, sous le prétexte d’une affaire urgente qu’il avait tout à fait oubliée.