II
MONSIEUR DU SAULT
Le capitaine revint, sans encombre, à son cutter.
Il avait hâte d'être rassuré sur le compte de Samson. Celui-ci était excellent nageur; Lancelot espérait que, malgré la fureur de la tempête au moment où il était tombé à la mer, il avait réussi à échapper à l'abîme.
On lui apprit, hélas! que ses espérances étaient illusoires. Deux ou trois fois, on avait vu Samson remonter sur l'eau et lutter contre l'impétuosité des flots, mais il n'avait pu atteindre une seule des cordes ou des bouées qu'on lui avait jetées.
On supposait qu'il s'était noyé ou brisé sur les rochers.
Le comte rentra dans sa cabine et pleura.
Il avait perdu le meilleur, le plus fidèle de ses serviteurs: la fortune se tournait contre lui.
En vain essaya-t-il de fermer les yeux. La nuit se passa lentement, pour
Lancelot, dans une cruelle insomnie.
Le lendemain il fit une toilette sévère, soignée, et donna ordre qu'on le conduisît à Halifax.
Vers midi, il débarqua au quai du Roi. Aussitôt, il se rendit à la
Maison du Gouvernement.
Une foule de solliciteurs se pressaient dans les antichambres de sir
George Prévost.
L'huissier lui demanda qui il devait annoncer.
Annoncez le comte Arthur Lancelot, répondit le pirate d'un ton ferme.
A ce nom, plusieurs personnes se retournèrent. Quelques-unes étaient liées avec Lancelot; mais elles feignirent de ne pas le reconnaître; d'autres affectèrent de s'éloigner de lui.
Outre ces signes non équivoques de froideur, des murmures et des regards sournois ne lui confirmèrent que trop la vérité des paroles du secrétaire de Son Excellence.
Mais il n'était pas d'un caractère à se déconcerter aisément, et il eut l'air de ne point remarquer l'attention désobligeante dont il était l'objet.
Le capitaine Irving, qui se promenait dans l'antichambre avec un autre officier, l'aperçut.
Il pâlit et rougit tour à tour: ses traits se contractèrent.
Quittant son compagnon, il s'avança vers Lancelot.
—Vous m'avez promis ma revanche? lui dit-il.
—C'est possible.
—Cette fois, continua le capitaine en faisant des efforts pour se modérer, cette fois ce ne sera plus au sabre, mais au pistolet.
—Vous voulez donc que je vous tue! dit froidement le comte.
—Je veux donner une leçon à un misérable…
—Capitaine, l'heure et le lieu sont mal choisis pour une altercation…
—Je vous dis que vous êtes un…
—Encore un mot, et je vous soufflette! dit Arthur.
L'autre bouillait de fureur.
—Je veux satisfaction…
—Vous ne l'aurez pas. C'est assez d'une. D'ailleurs, je vous tuerais.
Vous êtes estropié, je le vois; cela suffit.
—Eh bien! fit Irving en se jetant sur Lancelot, les poings fermés…
Mais on l'arrêta.
—Filou! cet officier est indigne de l'épaulette qu'il porte. Il triche au jeu! dit Lancelot, que la colère commençait à gagner.
—Oh! s'écria le capitaine en se débattant entre les mains de ceux qui le retenaient.
—Silence, messieurs! vous faites un tapage qui trouble Son Excellence, dit l'huissier, sortant du cabinet de sir George Prévost.
Et il ajouta:
—M. le comte Arthur Lancelot est attendu.
Le commandant du Requin fut introduit dans les appartements du gouverneur. Il y resta plus d'une heure, et, quand il ressortit, les postulants remarquèrent, avec stupéfaction, que sir George Prévost l'accompagnait, en causant et en riant familièrement avec lui.
Le capitaine Irving l'attendait, pour le provoquer de nouveau. S'il fut surpris et contrarié de la faveur dont paraissait jouir Lancelot, il le fut bien davantage, quand le gouverneur lui dit sévèrement, après avoir reconduit son adversaire:
—Monsieur, votre inconvenante manière d'agir mérite une punition exemplaire; je vous condamne à un mois d'arrêts forcés. Remerciez M. le comte Lancelot de ce qu'il a intercédé pour vous, car j'étais résolu à vous casser. S'il vous arrive jamais de vous oublier ici, je ne vous oublierai pas, moi!
Et il passa, laissant l'officier confondu, mais non calmé.
—Ah! murmura celui-ci, je me vengerai, je me vengerai…
Cependant, Lancelot se rendait à sa maison de la rue de la Douane.
D'un coup d'oeil, il s'assura qu'on n'y avait commis aucune effraction.
Il ouvrit la porte, monta à son boudoir et se laissa tomber sur un siège.
—Le gouverneur a encore été pris au piège, se dit-il; c'est un excellent homme, un peu naïf, que sir George Prévost. Sans la mort de sir Henri, il eût trouvé de bonne plaisanterie que je fusse avec sa femme à la Bermude. Du reste, il n'a pas trop mal pris la chose. Mais il faut être sur ses gardes. Il y a de l'orage dans l'air. La nuée ne tardera pas à crever. Mon meilleur plan est de partir le plus tôt possible. N'était cette visite que je dois faire à la famille de Bertrand, je manderais à Charles de se préparer à lever l'ancre, dès cette nuit…
Il en était là de ses réflexions, lorsqu'on frappa rudement à sa porte.
—Qui cela peut-il être? murmura-t-il, en s'approchant d'une fenêtre donnant sur la rue. Ah! le capitaine Irving. Il n'est pas satisfait. Tant pis. Je ne me battrai plus avec lui. C'est décidé.
Les coups redoublèrent en bas.
—Lui ouvrirai-je? continua Lancelot. Oui, cela vaut mieux. En somme, je saurai bien le tenir en respect.
Il décrocha un pistolet, le mit dans sa poche et descendit l'escalier.
Le marteau retentissait toujours avec violence.
Lancelot ouvrit tranquillement.
—Vous faites beaucoup de bruit, monsieur, dit-il au brutal visiteur.
—Vous êtes un insolent, répondit celui-ci, en allongeant la main pour le souffleter.
Lancelot esquiva le soufflet, mais il fut obligé de lâcher la porte, et le capitaine Irving pénétra dans le vestibule.
—Sortez d'ici! lui dit Arthur.
L'officier ricana.
—Vous croyez, riposta-t-il, que je sortirai comme ça, mon jeune mirliflor. Détrompez-vous, je ne quitterai pas la place que vous ne m'ayez donné raison…
—Si vous ne voulez pas sortir de bon gré, je vous jette dehors! répartit le pirate.
—Oh! pour cela, c'est une autre question. Nous la viderons, quand vous voudrez; à l'instant même…
Et le capitaine se campa dans la position d'un boxeur exercé.
—Ça y est-il?
Lancelot haussa les épaules avec un dégoût évident.
Cette scène avait attroupé quelques individus dans la rue. La majorité prenait parti pour l'officier contre le dandy. On lui adressait des encouragements, des excitations; et l'on se moquait hautement d'Arthur.
—Ça y est-il? répéta Irving, enivré par les marques d'approbation de la canaille.
Le comte comprit qu'il fallait en finir, malgré la répugnance qu'il avait à se colleter avec ce malotru.
—Je suis prêt, répondit-il.
Et, avant que le capitaine eût fait un seul mouvement, il lui asséna, sur la face, un coup de poing qui fit jaillir l'oeil de son orbite, en même temps que, d'un coup de pied dans le ventre, il l'envoyait rouler au bas des marches, contre la grille.
La foule battit des mains pour le vainqueur, et, de ses huées, elle accabla l'officier anglais, qu'elle poursuivit jusqu'à sa caserne. Car partout la foule est ainsi,—disposée à favoriser les actes de violence, mais encore plus disposée à applaudir le succès, sous quelque forme qu'il se présente.
Lancelot referma la porte, fit une toilette nouvelle, et, un quart d'heure après, il entrait à la villa du Sault.
Tout, à l'extérieur, y avait un aspect morne, qui donnait à pressentir que de grandes douleurs s'agitaient au dedans.
Madame et mademoiselle du Sault étaient dans le parloir quand le comte parut.
Se levant éplorée, Emmeline se jeta dans ses bras.
—Ah! dit sa mère comme pour excuser ce mouvement, vous ne savez pas, monsieur, tous les malheurs qui nous ont assaillis depuis votre départ. Mon fils, mon pauvre Bertrand a été…
Les sanglots lui coupèrent la voix.
Arthur avait affectueusement conduit Emmeline à un canapé, et lui tenait les mains pressées dans les siennes: il semblait attendre l'explication de cette scène.
La jeune fille était trop émue pour parler.
—Bertrand a été pris par les pirates! reprit madame du Sault.
—Pris par les pirates! fit Lancelot avec une surprise bien jouée.
—Oui, murmura Emmeline, vous vous rappelez qu'on projetait une expédition contre eux; malgré mes instances, il a voulu en être…
—Et il est tombé en leur pouvoir! ajouta sa mère.
—Comment? dit Lancelot.
—On nous a écrit, nous ne savons d'où, pour nous rassurer sur son compte, reprit Emmeline.
—C'est fort étrange! dit Arthur d'un ton soucieux.
—Ah! oui, fort étrange! répartit madame du Sault. Mais, une autre affliction… mon mari…
—Il est malade, je l'ai appris, dit le comte. Ce n'est pas dangereux, sans doute?
—Hélas! répondit Emmeline, les médecins…
Mais, voudriez-vous le voir, car vous êtes médecin, vous aussi!
—Oh! monsieur, venez, venez, je vous en prie, appuya madame du Sault.
—Mesdames, dit Lancelot, je suis tout disposé à vous être agréable; malheureusement, mes connaissances…
—Venez! répéta Emmeline en s'emparant de son bras.
Ils montèrent tous trois à l'étage supérieur, dans une chambre duquel M, du Sault était couché.
Au premier coup d'oeil, le comte jugea qu'il
était atteint d'une pulmonie à son dernier période.
—Voici monsieur Lancelot, mon ami, monsieur Lancelot que vous demandez souvent, dit sa femme en s'approchant du lit.
Le moribond se tourna sur sa couche, un éclair de joie traversa ses yeux à demi éteints, et il tendit sa main décharnée au jeune homme, en disant:
—Qu'on fasse retirer les gardes.
Deux femmes qui le soignaient quittèrent la pièce.
—Vous êtes venu à temps, monsieur, dit M. du Sault au comte.
Avancez-vous davantage. J'ai à vous parler. Asseyez-vous.
Lancelot lui obéit silencieusement. Son coeur battait d'une émotion qu'il ne s'expliquait point.
—Emmeline, ajouta le père, donne-moi de ce cordial qui est sur le guéridon, et assieds-toi aussi, de l'autre côté du lit, vis-à-vis de monsieur.
Il but une gorgée d'une potion qu'elle porta à ses lèvres, et reprit:
—Monsieur Lancelot, j'ai perdu mon fils… mon fils pour lequel j'avais entrevu un avenir… Je suis très-riche, vous le savez… Il ne me reste plus que ma fille… Bertrand, je ne crois pas qu'il vive, quoique…
Arthur protesta par un geste.
—Laissez-moi, laissez-moi parler; fit le malade, mes heures sont comptées… Écoutez, mon ami… Vous l'êtes, n'est-ce pas, notre ami?
—Soyez sûr, monsieur! s'écria le capitaine…
—Oui, j'en suis sûr… j'ai besoin d'en être sûr… je mourrai content… Ma fille aura un protecteur; vous lui servirez de protecteur… monsieur Lancelot?…
Emmeline baissa les yeux. M. du Sault continuait avec effort:
—Mais je dois vous confier un secret, monsieur Lancelot… Vous aimez ma fille, et elle vous aime… Ce secret ne peut nuire à votre tendresse… Emmeline, ma fille chérie… eh bien, elle n'est point ma fille…
Arthur tressaillit.
—Bertrand non plus n'était point mon fils… mais que cela ne vous effraie pas, monsieur Lancelot… Vous pouvez épouser Emmeline sans vous mésallier… Elle est de bonne maison… Elle et son frère sont des Grandfroy…
—Grandfroy! exclama le comte en pâlissant.
—Oui… connaîtriez-vous?…
—Non… non, monsieur, s'écria vivement Lancelot d'un air qui démentait la réponse, mais qui passa inaperçu.
—Je faiblis… je faiblis, murmura le malade; mon Dieu! donnez-moi la force d'achever… Ce sont des Grandfroy de T***, en Bourgogne. En 1793, lors de la Terreur… j'émigrai avec ma femme… Sur le navire se trouvait un M. de Grandfroy, émigrant comme nous… Il allait, avec ses deux enfants, rejoindre un frère qu'il avait dans la Nouvelle-Écosse… le père de madame Stevenson…
—La femme du vice-amiral? demanda le comte en frémissant.
—Sa femme… Mais, plus un mot… Je m'en vais… Emmeline… une cuillerée…
La jeune fille lui offrit ce qu'il demandait; elle eut peine à on introduire quelques gouttes entre ses lèvres déjà glacées par le froid de la mort.
Cependant il se ranima encore:
—Vos mains, mes enfants, dit-il, vos mains… je m'en vas…
Machinalement, Arthur étendit sa main sur le lit.
M. du Sault la prit et la plaça dans celle d'Emmeline, pâle comme un spectre, et accablée par les sensations diverses auxquelles son âme était en proie.
Le mourant continua au milieu d'un silence sépulcral, troublé seulement par les sanglots que sa femme tâchait vainement de retenir.
—Le navire fut attaqué par des pirates… ceux qu'on appelle les Requins de l'Atlantique… qui m'ont volé mon Bertrand… Ils massacrèrent tout à bord… tout, à l'exception… de ma femme et moi, cachés avec ces enfants… dans une barrique… Leur père… combattait… Nous fûmes recueillis… le lendemain, par un bâtiment… Il allait à… Halifax… Lancelot… protégez-la… soyez… un bon… Oui… elle vous aime… Emmeline… Ma femme… Ah!…
Un son inarticulé s'échappa de son gosier; une convulsion agita son corps, des gouttelettes de sueur parurent sur son visage; il se dressa tout à coup, comme par une impulsion électrique, sur son séant, et il retomba lourdement.
M. du Sault avait cessé de vivre!
Le comte Lancelot se trouva mal. On attribua sa défaillance à la douleur que lui causait la perte du père de celle que l'on regardait comme sa fiancée.