IV

CLOTILDE DE GRANDFROY

Dans la matinée du 5 décembre de la même année, par un temps clair et froid, le Wish-on-Wish partit de la baie au Renard en se dirigeant vers la baie Prinsta. Il y arriva de bonne heure. Le commandant des Requins de l'Atlantique en sortit. Il n'était point masqué, et portait un costume de femme qui lui seyait à ravir.

Il s'avança péniblement vers la maison où Bertrand du Sault était prisonnier.

Il entra en tremblant. A la vue du capitaine, les gardiens du captif se retirèrent.

Bertrand avait tressailli, mais sans paraître surpris.

Le commandant se jeta à ses genoux, et étendit vers lui des mains suppliantes:

—Oh! dit-il, Bertrand, Bertrand, pardonnez-moi, je vous aimais, je vous aime tant! Ne me détestez pas, et si vous le voulez j'abandonnerai cet exécrable métier…

—Relevez-vous, madame, répondit froidement le jeune homme; je ne vous fais pas l'honneur de vous détester… je vous méprise!

Ces paroles furent prononcées avec un geste et un accent de dédain si profond que la jeune femme y lut immédiatement sa condamnation irrévocable!

—Promettez-moi au moins de ne pas épouser madame Stevenson, reprit-elle d'une voix brisée.

—Il haussa les épaules et lui tourna le dos.

—Bertrand, continua la malheureuse, vous êtes libre! allez! allez rejoindre votre maîtresse. Elle est à bord du cutter. Il vous déposera sur les côtes de la Nouvelle Écosse! allez, mon ami!

Et ouvrant la porte, elle fit signe à des matelots qui attendaient sur le rivage.

Ils empaquetèrent tout le mobilier et prièrent Bertrand de les accompagner.

Le commandant des Requins de l'Atlantique avait disparu.

Bertrand monta sans hésiter sur le Wish-on-Wish, où il trouva madame Stevenson et Catherine. L'embarcation se mit à la voile et prit le large.

En passant sous la Tête à la Table, dont la masse énorme allongeait ses ombres au loin dans l'océan, l'enseigne qui se tenait sur le pont avec Harriet, distingua, sur le bord du précipice la silhouette d'une femme.

Ah! disait cette femme, regardant avec une amertume indicible le couple amoureux; ah! la destinée est juste! Il y a aujourd'hui dix-huit ans, que m'enfuyant de la maison de mon mari, le baron de Grandfroy, je jurais à Maurice Lancelot de n'avoir jamais d'autre amant que lui; ce serment, je le lui renouvelai volontairement à son lit de mort, quand il me confia le commandement de ses hommes, et j'ai voulu le violer… Oui, la destinée est juste!

Un coup de feu retentit et le cadavre de Clotilde de Grandfroy tomba dans la mer.

—Pauvre femme! elle t'aimait pourtant! mais il faut convenir qu'elle était bien romanesque! minauda madame Stevenson à l'oreille de Bertrand.

Celui-ci ignora toujours que cette femme, c'était sa belle-mère.