VI

LE DUEL

—Mon frère! fit Emmeline, avec plus de surprise que de frayeur.

—Oui, dit le comte, c'est la voix de Bertrand, mais, ajouta-t-il, très-bas, au nom du ciel! ne lui dites rien; ne lui parlez pas de ce qui fait le sujet de notre entretien.

—Tiens! tiens! criait le jeune du Sault; vous m'en contez de belles, mes bons amis. L'un a une affaire urgente, il rentre chez lui; l'autre se déclare fatiguée, oh! bien fatiguée, elle ira »e coucher aussitôt à la maison, et voilà que je les trouve tous deux en promenade sentimentale dans le parc, à une heure du matin. Mais savez-vous ce que je ferais si j'étais un frère comme il y en a?

Il prit une pause tragique, en tirant de sa poche un canif dont il mit la lame au vent.

—Et que ferais-tu? demanda Emmeline, en riant aux éclats, quoi qu'elle lui en voulût d'être venu les trouver à un moment si intéressant.

—Ce que je ferais! Eh bien, je vous immolerais à ma vengeance, puis je me suiciderais… sur vos cadavres sanglants!

—Tais-toi! lui dit la jeune fille, laisse-là tes cadavres, le mot seul me fait peur.

—Mais, continua Bertrand, je suis un frère débonnaire, une bonne pâte de frère, j'adore ma petite soeur, je ne déteste pas son cavalier, et vraiment, il m'en coûterait de priver la création de deux êtres aussi charmants.

—Est-il aimable un peu, ce soir? murmura Emmeline.

—Disons ce matin et nous serons plus juste, repartit l'enseigne. Mais, mes enfants, vous devez geler. Quelle idée de se donner des rendez-vous à pareille heure, quand vous avez toute la journée à vous! Eh! par Dieu! si quelquefois je vous embarrasse, il faut le dire. Je ne suis ni un Othello, ni un mal appris! J'aime assez ma soeur pour satisfaire avec joie ses fantaisies; je connais assez la solidité de ses principes pour approuver ce qu'elle approuve. Allons, donnez-moi la main, Arthur, et toi un baiser, belle noctambule!

—Vous avez raison, mon cher Bertrand, de juger ainsi votre soeur, dit Lancelot après cet échange de cordialités, car notre entrevue avait pour objet une…

—Voulez-vous bien garder vos secrets pour vous? est-ce que je les veux savoir vos secrets? dit gaiement le frère d'Emmeline.

—Cependant…

—Je n'écoute rien.

—Le drôle de corps! fit la jeune fille en riant.

—Je vous ai dérangés, ce n'est pas ma faute, mais je me sauve.

—Du tout, s'opposa le comte.

—Prétendez-vous me garder?

—Oui, oui, répliqua Arthur.

—Une question alors? interrogea facétieusement Bertrand.

—Fais, dit sa soeur.

—A quand la noce?

Emmeline se serra, palpitante, contre Lancelot. Et, remarquant que la demande avait embarrassé celui-ci, elle dit à son frère:

—Une autre question, une question préalable, s'il vous plaît, monsieur l'inquisiteur.

—Ce n'est pas répondre ça, dit Bertrand.

—Comment se fait-il, poursuivit Emmeline, que vous vous trouviez ici, à pareille heure, vous, un malade, qui devrait être au lit depuis le crépuscule?

—C'est juste, appuya Arthur avec une teinte d'ironie.

—Oh! balbutia Bertrand, une affaire…

—Des affaires! comme monsieur Lancelot, quand il nous veut quitter, interrompit la jeune fille.

—Un ami qui m'a retenu!

—Mais, dit Arthur, je croyais que vous vous rendiez directement à la villa, quand vous m'avez quitté?

—Tiens! dit Emmeline, il n'est donc pas allé chez vous?

—Bertrand! non, répondit le comte, prenant plaisir à taquiner son ami.

—Ah! fit ce dernier, j'ai rencontré une connaissance et nous sommes montés au club.

—A minuit! dit Emmeline en secouant la tête d'un air incrédule.

—D'abord, il n'était qu'onze heures…

—Mais que me vouliez-vous donc? reprit Arthur.

Bertrand était fort mal à l'aise. Il s'agitait comme s'il eût eu des épines sous les pieds.

—Bon, bon! dit sa soeur. Il nous cache quelque chose. Mais va, sois tranquille, nous ne te tourmenterons pas davantage. Conserve pour toi ce que tu ne veux pas nous dire. On sera aussi discret que vous, monsieur. Seulement tu nous expliqueras comment il se fait que tu rentres par la petite porte du parc qui devrait être fermée!

—Oh! rien de plus facile, répondit-il du ton d'un homme soulagé d'un lourd fardeau. J'allais passer par la porte de la grille, quand Médor, sortant d'ici, s'est jeté dans mes jambes. Surpris que la petite porte fût ouverte, j'ai monté pour la fermer au verrou, et voilà! Pardonnez-moi, je me retire.

—Non, non, dit Arthur; restez.

—A mon tour, je dirai non; j'ai encore un mot à vous dire en particulier, monsieur Lancelot.

Et se tournant vers son frère:

—Va m'attendre au bout de l'allée.

—Ah! dit-il, c'est que moi aussi j'aurais un mot à dire en particulier à maître Arthur.

—Eh bien! tu lui parleras après moi.

—C'est sans doute pour cette affaire que vous étiez retourné, dit le comte.

—Exactement, mon cher ami, exactement. Une affaire très-importante.
Dans un moment…

Il s'éloigna en sifflant l'air de Rule Britannia.

—Monsieur Arthur, dit la jeune fille regardant Lancelot en face, monsieur Arthur, pouvez-vous me faire le sacrifice de votre duel?

—Mademoiselle, il…

—Répondez-moi nettement, je vous prie, pas de détours, pas de faux-fuyants, vous êtes trop noble pour user de semblables expédients.

—Je ne puis vous faire ce sacrifice, dit le comte.

—Pouvez-vous me dire l'heure de la rencontre, car je compterai les minutes.

Lancelot discerna un piège sous cette phrase.

—Oh! dit-il négligemment, ce ne sera pas pour aujourd'hui, puisque nous sommes à deux heures du matin; peut-être pour demain.

—Mais, reprit-elle, je croyais que vous aviez dit que vous partiez ce soir?

Arthur se mordit la lèvre. Il n'avait pas prévu cette pointe. Néanmoins, il répondit sans hésiter.

—C'était mon intention. J'ajournerai mon départ…

—Et si un accident…

—Mademoiselle, dit-il d'un ton convaincu qui persuada jusqu'à un certain degré Emmeline, je n'ai à craindre et ne redoute aucun accident.

—Seriez-vous assez obligeant pour m'envoyer quelqu'un dès que ce sera terminé?

—J'aurai le bonheur d'être ce quelqu'un, si vous le permettez.

—Je prierai Dieu pour vous! dit Emmeline, en lui serrant la main.

—Mais embrasse-le donc, petite soeur! va, je ne regarde pas, cria
Bertrand, du fond de l'allée.

Arthur tressaillit. Ses sourcils se contractèrent. La jeune fille ne vit point ce signe d'humeur. Elle inclina son front, espérant que Lancelot y déposerait un baiser.

Il n'en fut rien; et elle le quitta, le coeur brisé, les larmes aux yeux.

—Je ne serai pas plus longtemps que toi, lui dit Bertrand en passant à côté d'elle, pour rejoindre le comte qu'il entraîna un peu plus loin.

Par un geste familier, qu'autorisait leur intimité, celui-ci passa son bras par-dessus l'épaule de du Sault, et approchant son visage du sien:

—Voyons, que puis-je faire pour vous, mon Bertrand? lui dit-il.

—Oh! un service d'ami, une niaiserie! Seulement je ne voudrais pas que ma soeur le sût; elle est si facile à émouvoir.

—Vous m'intriguez, dit Arthur affectant une ignorance complète, quoiqu'il devinât bien ce dont son interlocuteur allait l'entretenir.

—Il s'agit d'un duel.

—D'un duel! êtes-vous sérieux?

—Cela vous étonne; vous qui en avez eu cent… on le dit, du moins.

—Oh! moi c'est bien différent.

—Pourquoi cola?

—Pourquoi? pourquoi?… Mais avec qui, ce duel?

—Le capitaine Irving.

—Ah! je m'en doutais.

—C'est un drôle qui filoute au jeu.

—Et vous vous battez avec un filou!

—Le point d'honneur, que voulez-vous, mon cher?

—Si vous le dénonciez, cela ne vaudrait-il pas mieux?

—Et des preuves?

—Mais on en trouve! Votre parole…

—Ma parole ne suffirait pas, mon cher Arthur.

—Quel sot préjugé que le duel!

—D'ailleurs je lui ai jeté mes cartes à la figure.

—L'insulte est grave…

—Il me faut des témoins. J'ai compté sur vous.

—Et vous avez bien fait.

—Voyez, je vous prie, le major Cooper, et demain c'est-à-dire aujourd'hui, soyez à dix heures chez le capitaine. Est-ce convenu?

—Sans doute, mon cher Bertrand, dit-il avec effusion.

—Oh! comme vous paraissez inquiet! Pour moi, je vous assure que ça ne m'émeut guère. Ce sera ma cinquième rencontre, et, vraiment, je n'y pense même pas, fit le frère d'Emmeline d'un ton légèrement fanfaron.

—C'est, répliqua tristement Lancelot, que le duel me paraît une chose grave, car deux hommes y compromettent leur existence…

—Des sornettes!…

—Bertrand!

—A demain, à midi, je vous attendrai le major et vous, pour connaître les dispositions… Merci, à charge de revanche… Au revoir!

—Au revoir! proféra le comte, en suivant des yeux le jeune du Sault qui courait rejoindre Emmeline, à l'extrémité de l'allée.

—Est-il beau! est-il brave! est-il aveugle! ajouta-t-il un moment après. Mais il ne se battra point. Non, non, je lui éviterai ce danger.

Et Arthur Lancelot, sortant du parc, siffla Samson.

Le jour commençait quand il rentra chez lui.

—Samson, dit-il à son domestique, le cutter est en rade, n'est-ce pas?

—Oui, maître.

—Tu iras à bord immédiatement.

—Oui, maître.

—Tu diras au patron de se rendre à terre, en tenue d'enseigne, avec son second dans le même costume.

—Oui, maître.

—Tu lui indiqueras la maison du vice-amiral, sais-tu où elle est?

—Oui, maître

—Ils iront, demanderont à parler à sa femme, lui diront que son mari désire qu'elle vienne le trouver sur-le-champ; et ils la conduiront à bord du cutter, où je veux qu'elle soit traitée avec douceur, mais soigneusement enfermée. Est-ce compris?

—Oui, maître.

—Cela devra être exécuté avant huit heures. A dix la chaloupe m'attendra au bas du Marché au poisson. La maison sera fermée, et nous reprendrons la mer, mon vieux camarade.

—Oui, maître.

—Va!

Quand il fut seul le comte écrivit deux lettres;—l'une à Emmeline, l'autre à Bertrand.

Puis, il changea de toilette, prit un doigt de Xérès, avec un biscuit, choisit parmi ses armes, deux sabres de cavalerie d'une trempe et d'une finesse admirables, les cacha dans son manteau, et courut à la poste, où il jeta ses lettres.

Trois heures du matin sonnaient.

Lancelot s'achemina vers l'Hôtel du Gouvernement, fit éveiller deux des secrétaires de sir Charles Prévost, qui consentirent volontiers à lui servir de témoins.

—Mais nous aurions besoin d'un chirurgien, dit l'un.

—Inutile, répondit Arthur. Le creux d'Enfer est tout près d'ici. On rapportera le blessé.

—Ou le mort, ajouta l'autre.

—Comme vous voudrez, dit froidement Arthur.

—Ce diable d'Irving, il n'a pas de chance! reprit le secrétaire. S'il vous connaissait…

—Chut! fit le comte en posant le doigt sur ses lèvres, et montrant l'autre témoin qui achevait de s'habiller.

—Je suis prêt, dit celui-ci.

—Nous monterons dans une de vos voitures, messieurs, dit le comte.

—Soit!

A quatre heures précises, ils arrivèrent au creux d'Enfer, précipice effroyable, situé dans le bois, à un quart de lieue au plus d'Halifax.

Une jolie pelouse, très-unie, borde l'abîme.

Le capitaine Irving était déjà sur le terrain avec deux officiers de son régiment.

Les quatre personnages se saluèrent courtoisement.

Les armes furent tirées au sort; le capitaine eut l'avantage; il se décida naturellement pour celles qu'il avait apportées et qui étaient fort lourdes. Comme il était très-vigoureux, et comme la main fluette de son adversaire ne paraissait pas douée d'une force bien grande, il avait choisi, dans sa collection et celle de ses amis, les sabres les plus pesants qu'il put trouver.

C'étaient des lames droites, dont on pouvait également se servir pour la pointe et la contre-pointe.

—Est-ce au premier sang? demanda l'un des seconds.

—C'est à la mort? répliqua le capitaine en brandissant son espadon.

—Eh bien! prenez vos positions, dit un autre témoin.

—Avant de commencer, messieurs, permettez-moi de vous dire, prononça le comte, que quelle que soit l'issue de la lutte, je quitterai Halifax aussitôt après, si elle ne m'est pas fatale.

—Oh! soyez tranquille, s'écria Irving d'un ton féroce, vous avez terminé votre dernier voyage terrestre, mon petit monsieur; et si vous n'êtes pas préparé pour celui de l'autre monde…

—Point d'injures, capitaine, interrompit sévèrement un des officiers qu'il avait amenés.

—Allez, messieurs! ordonna le principal témoin de Lancelot.

Sans faire parade de son habileté, celui-ci tomba élégamment en garde.

Le capitaine débuta, en matamore, par une série de moulinets qui n'avaient d'autre but que d'intimider son antagoniste, en lui montrant avec quelle prestesse il maniait un sabre. Mais Arthur ne sembla même pas surpris de cette formidable mise en scène.

L'arme d'Irving roulait autour de sa tête avec une rapidité vertigineuse. Aux rayons du soleil levant, elle jetait des lueurs scintillantes.

Lancelot se contentait de maintenir sa garde.

—Parez-moi celle-là! vociféra Irving, en lui décochant soudain un coup de taille, qui fut aussitôt relevé.

Des étincelles jaillirent des deux fers entrechoqués.

—Et celle-là! reprit le capitaine dégageant son sabre par un demi-cercle et poussant de l'estoc.

Le comte lui opposa une tierce, redressa son arme, frappa brusquement celle de son adversaire à quelques pouces de la poignée, et la fit voler à dix pas de distance.

—C'est assez! c'est assez! l'honneur est satisfait, messieurs, dirent les témoins.

—Non, non, je veux découdre le ventre de ce morveux, hurla Irving, qui avait ramassé son sabre et revenait furieux sur Lancelot.

—Je vous croyais plus fort, dit tranquillement le jeune homme.

Ces mots poussèrent à son comble l'exaspération du capitaine.

Il se précipita comme un fou sur le comte, frappant à droite, à gauche, en avant, sans règle ni mesure, et négligeant les feintes pour évoluer autour d'Arthur et faire tourbillonner sa lame sur la tête du jeune homme.

Mais partout il trouvait l'arme de Lancelot, au-devant de la sienne; partout une défense froide, sûre, qui déjouait et fatiguait ses attaques.

C'était un beau, un terrible spectacle.

Le capitaine haletant, le visage enflammé, la bras droit sans cesse en mouvement, le corps s'agitant en tous sens, tournant avec une célérité fiévreuse, et prenant son adversaire dans un cercle de fer éblouissant.

Arthur ferme, calme, l'oeil perçant toujours en éveil, ne bougeait pas de place. Il pivotait sur ses pieds, il paraissait ne point vouloir prendre de détermination agressive, quoiqu'il ne perdit pas une des fautes d'Irving.

Sa grâce, la facilité de son jeu, la souplesse de ses phrases, et son impassibilité, quand la plus légère inattention, un clignement des yeux, lui pouvait être fatal, tranchaient d'autant mieux qu'Irving, déjà épuisé, la respiration sifflante, le poignet appesanti commençait à ferrailler lourdement en poussant des cris rauques.

Bientôt ses bottes devinrent plus lâches, moins fréquentes. La lassitude le dominait. Désormais il était au pouvoir du comte. Se sentant faiblir, il recueillit tout ce qui lui restait de force, pour une dernière passe.

Mais alors, Lancelot allongea le bras et lui porta un coup de manchette.

Le capitaine laissa échapper son sabre, avec un flot de sang. Il avait le poignet de droite profondément entaillé!

—Ah! vous me donnerez ma revanche! proféra-t-il sourdement.

—Quand vous serez guéri, je le ferai avec plaisir, si cela peut vous être agréable, répondit Arthur.

Et il ajouta intérieurement:

—Ce brutal en a au moins pour trois mois. Mon Bertrand ne se battra pas avec lui.