XV
LE TERRE-NEUVE
Malachiteche—la Malicieuse, tel était le nom de la troisième épouse de Kouckedaoui—apprit alors à Dubreuil qu'elle ne pouvait condescendre à son désir sans l'autorisation du chef, et elle l'engagea à patienter jusqu'au retour de celui-ci, de qui elle lui demanda des nouvelles avec une expression d'intérêt assez rare chez les Indiens et dont le capitaine n'avait pas vu d'exemple chez les flegmatiques Esquimaux.
—Je l'ai laissé, dit-il, en force de corps et d'esprit.
—Ramène-t-il beaucoup de captifs?
—Non, ma soeur; Kouckedaoui ne ramène que quelques femmes. Plus occupé de me sauver la vie que de poursuivre ses ennemis, il n'a pas fait de prisonniers.
—Il ramène des femmes, dis-tu?… sont-elles jeunes? fit Malachiteche en jetant sur Dubreuil un regard scrutateur.
—La plupart portent la neige sur leur tête.
La physionomie de la Malicieuse s'était un peu assombrie, elle se rasséréna, mais pour se couvrir aussitôt d'un nuage, alors que Guillaume ajoutait:
—Le chef est bien heureux, car, parmi les captives, il a retrouvé sa femme.
—Quelle femme? s'écria l'Indienne.
—Celle qu'il avait perdue depuis quinze ans, la mère de Toutou-Mak.
—Shanandithit! Mon frère ne dit-il pas qu'il a retrouvé Shanandithit? proféra-t-elle avec des efforts impuissants pour réprimer un tremblement nerveux.
L'altération subite des traits et de la voix de Malachiteche surprit étrangement Dubreuil.
—Ma soeur ne s'en réjouit-elle point? hasarda-t-il, en attachant ses regards sur elle.
Mais la Malicieuse poussa un cri aigu, paraissant en proie à un accès de démence et répétant:
—Kouckedaoui a retrouvé Shanandithit. Malachiteche le savait. Ouaïche le lui avait appris dans un songe. Malachiteche mourra. Ah! malheureuse! malheureuse! malheureuse!
Au contraire, les autres squaws, averties de la nouvelle, faisaient entendre des chants de joie.
Guillaume fut conduit à une tente, ainsi que ses bateliers.
Elle était formée avec de longues perches, écartées d'une vingtaine de pieds par le bas et réunies par le faite autour d'un cercle étroit. Cette charpente avait pour couverture des peaux d'orignaux, ornées de dessins à l'ocre rouge. Un rideau de parchemin tenait lieu de porte.
L'intérieur du wigwam était tapissé de pelleteries. Au centre, trois grosses pierres composaient le foyer.
Après s'être restauré et reposé, Dubreuil sortit pour examiner le campement. Mais il ne remarqua d'abord que des enfants, qui prirent la fuite à son approche, et des chiens d'une espèce magnifique. Ils avaient au moins quatre pieds de long, non compris la queue soyeuse en panache, trois de haut, le pelage onduleux noir ou blanc, ou moucheté de ces deux couleurs. Leur noble tête respirait l'intelligence, quoique le museau, d'un rouge sanglant, annonçât des instincts cruels. Une poitrine large, des membres vigoureux donnaient une haute idée de leur force, et leurs doigts palmés indiquaient qu'ils étaient aussi propres à nager, à pêcher, qu'à courir et à chasser.
C'était cette belle espèce de chiens qui, sous le nom de Terre-Neuve, a été introduite en Europe depuis un siècle et y a rendu tant de services. Il serait même à souhaiter qu'elle y fût multipliée. «Nous n'en voyons aucun individu sur les bords de la mer, de nos grandes rivières, de nos lacs et de nos étangs, où cependant, chaque année, il périt tant d'enfants et de bateaux, les secours ordinaires y étant toujours tardifs et souvent impossibles», dit judicieusement l'auteur du Nouveau Dictionnaire classique d'histoire naturelle[28].
[Note 28: Ce même auteur pense que le chien de Terre-Neuve est le «produit d'un dogue anglais» (à poil ras!) «et d'une louve indigène» (à poil court et rude!). Quelle erreur! «L'on assure, ajoute-t-il, qu'il n'existait point lors des premiers établissements de l'Europe moderne!» Autre erreur, non moins grossière. L'espèce canine a, de toute mémoire, été nombreuse en Amérique, où elle pullule depuis l'Océan glacial jusqu'au Pacifique, et depuis l'Atlantique jusqu'au cercle polaire. Les premiers explorateurs européens l'y ont trouvée, et le terre-neuve n'est et ne peut être considéré que comme une variété du chien esquimau.
«Le terre-neuve, écrit John Mac-Gregor, dans sa British America, est un animal célèbre et utile bien connu. Ces chiens sont remarquablement dociles et obéissants à leurs maîtres; ils rendent de grands services dans tous les établissements de pêcherie; on les attelé par paire et on les emploie à charrier les provisions de combustible pour l'hiver. Ils se montrent doux, fidèles, caressants, amis sincères de l'homme; au commandement ils sauteront du plus haut précipice dans l'eau et par le temps le plus froid. Leur voracité est remarquable, mais ils peuvent endurer (comme les aborigènes du pays) la faim pendant un espace de temps considérable. On les nourrit ordinairement avec les rebuts du poisson salé. La race véritable est devenue rare; on la rencontre difficilement. Ils atteignent à une taille supérieure à celle d'un mâtin anglais, ont une fourrure épaisse, fine, et de couleur variée; mais la noire, qui est la plus recherchée, domine. Le chien, à poil soyeux et court, si admiré en Angleterre comme chien de Terre-Neuve, quoiqu'il soit un animal utile et sagace, hardi et fort amoureux de l'eau, est un croisé. Il semble cependant avoir hérité de toute les qualités de l'espèce véritable. Convenablement domestiqué et éduqué, un chien de Terre-Neuve défendra son maître, grognera quand une autre personne parlera durement à celui-ci, et ne l'abandonnera jamais dans le danger. A l'état sauvage, cet animal chasse en meute. Alors, il est féroce et semblable au loup par ses habitudes. Il aime beaucoup les enfants et s'attache aux membres de la maison à laquelle il appartient. Mais il nourrit souvent une forte antipathie pour un étranger ou ceux qui, en badinant, lui lancent des bâtons ou des pierres. Il n'attaquera pas un chien de taille inférieure, ne se battra pas avec lui; mais il gronde après les roquets hargneux et les jette de côté. Les chats peuvent jouer avec lui, et même se coucher et dormir sur son dos. Mais il est l'ennemi des moutons et n'hésite jamais à les tuer, pour en boira le sang, non pour les manger. Quand il a faim, il ne se fera aucun scrupule de dérober une volaille, un saumon, un morceau de viande. Cependant, il gardera une carcasse de boeuf ou de mouton appartenant à son maître, en éloignera les autres chiens et n'y touchera jamais.
»Les terre-neuve se battent courageusement avec les chiens de leur taille et de leur force. Ils s'élanceront aussitôt dans un combat d'autres chiens pour rétablir la paix. Ces animaux sont vraiment si sagaces qu'il ne leur manque que la parole pour se faire tout à fait comprendre, et ils sont susceptibles d'être dressés aux exercices auxquels sont employées presque toutes les autres variété» de l'espèce canine.»]
Ces superbes animaux commencèrent à gronder à la vue de l'étranger.
Sans s'effrayer de leur démonstration hostile, Dubreuil s'avança vers eux et caressa les moins farouches.
L'un avait au cou un collier en peau de renne, agrémenté de broderies, dans lequel le capitaine reconnut, avec une joie d'enfant ou d'amoureux, une ceinture qu'il avait jadis aperçue à la taille de Toutou-Mak.
Ce devait être le favori de la jeune fille; aussi fut-il choyé à rendre jaloux tout le reste de la meute. Le chien paraissait heureux et fier de ces marques de prédilection. Il regardait affectueusement le jeune homme, se courbait avec volupté sous la main qui lissait ses longs poils frisés, gambadait, jappait, agitait doucement sa queue, appuyait son ventre sur le sol, et se traînait à petits pas vers Dubreuil, en sollicitant, des yeux et de la tête, de nouvelles flatteries, qui lui étaient aussitôt prodiguées sans marchander.
Tout de suite, Guillaume le baptisa Dieppe, du nom de sa ville natale.
Au bout d'un quart d'heure de ces jeux, Dieppe répondait à son appel.
Dubreuil, suivi de l'animal, continua sa promenade vers la branche méridionale de la rivière.
Il faisait un temps délicieux. Au ciel, d'un bleu azuré, folâtraient quelques petits nuages cotonneux, et le soleil, resplendissant dans la céleste coupole, plaquait d'or les larges battures arénacées de la Kitchi-Nebi-Ponsekin, dont les vagues écumeuses, bouillonnantes, étincelaient de feux éblouissants sur les rochers auxquels se brisait leur aveugle colère.
Là commencent les cascades. Sorte de herses en granit, elles s'étendent dans toute la largeur du fleuve et descendent, à travers mille écueils, mille pointes acérées, à plus d'une lieue vers son embouchure. Tantôt elles se présentent sous forme de récif nu, tantôt sous forme d'îlot où verdoient des plantes aquatiques, un pin isolé, à moitié déraciné, en haut duquel le martin-pêcheur lance sa note stridente qui, comme un coup de sifflet dans un concert, perce le grondement harmonieux des eaux; et tantôt elles offrent l'aspect de dalles de marbre poli, du sommet desquelles la nappe liquide se précipite à cinquante ou soixante pieds de profondeur, en soulevant des nuages irisés, semblables à des trombes de poussière de rubis. A quelques pouces du gouffre, ainsi que par magie, cesse l'impétuosité des eaux. Elles s'écoulent limpides, sur un plateau grisâtre. On croirait les voir s'échapper de la source originelle. N'était le fracas assourdissant de la cataracte voisine, vous entendriez leur chant cristallin. Mais avancez un peu: le courant se resserre; de nouveau il se hérisse; il se débat, se tord en convulsions, se lamente aux angles des rochers. Quelquefois, vous le verrez jaillir avec rage contre une arête, s'élever en colonnes de vapeur qui, telle qu'une pluie continue, arrose incessamment les rives abruptes du fleuve, et quelquefois il s'évase, allonge ses plis et ses replis, les courbe par un immense et vertigineux mouvement rotatoire, s'enroule sur lui-même, tourne en rétrécissant progressivement et méthodiquement les spirales, et tout d'un coup plonge, disparaît, se perd dans un trou béant, au centre de ses girations. C'est un pas de vis, un cylindre fluide, mais plus terrible cent fois qu'un cylindre d'acier, car s'il broie impitoyablement ce qu'il saisit, celui-ci en rend les débris, l'autre, rien! il étouffe, il absorbe sa proie tout entière! Et pourtant, au-delà, baisant le cercle le plus excentrique de l'effroyable siphon, l'onde se remet à glisser avec une placidité charmante, qui invite à se bercer, à s'endormir dans son sein! Gaiement elle s'enfuit ainsi, jusqu'à ce qu'elle se heurte, se plaigne encore à d'autres brisants, roule en d'autres abîmes et finisse par reprendre son cours régulier, au pied d'une chute considérable derrière l'île des Grandes-Cascades.
Au point où confluent les deux branches de la Kitchi-Nebi-Ponsekin, les Esquimaux possédaient un établissement de pêche pour le saumon, lequel quitte la mer et remonte les grands fleuves pour frayer vers le milieu de juin.
Cette pêcherie leur était vivement disputée par les Indiens Rouges, qui les en chassaient souvent par la force des armes et s'approvisionnaient de poisson à leurs dépens.
En longeant le bord du fleuve, le capitaine Dubreuil arriva à l'établissement. Les femmes du camp s'y trouvaient toutes réunies. Les unes appendaient, pour les faire sécher, des saumons à de vastes hangars en branches de cèdre; d'autres en boucanaient à la fumée, sur des claies supportées par des pieux, au-dessous desquelles se consumaient lentement des rameaux de pins aromatiques. Un plus grand nombre attrapait le poisson, à l'aide de vastes mannes en osier tendues au milieu même de la cataracte. Ces mannes ressemblaient, proportions gardées, à nos nasses. On les assujettissait à des pointes de rocher, pour les lever quand on les jugeait pleines de saumons. Chacune pouvait contenir une centaine de ces poissons, dont les essaims compactes donnaient à la rivière l'apparence d'un champ de nacre de perle.
Ils affluaient vers la chute, les gros, les femelles en avant, les mâles à la suite, les jeunes à l'arrière-garde, tous cherchant à surmonter l'obstacle, quoiqu'il eût bien cinquante pieds d'élévation. On les voyait bondir, s'appuyer aux pierres, ramasser sous leur corps l'extrémité de leur queue, en faire une espèce de ressort, débander tout d'un coup l'arc ainsi formé, frapper l'eau vigoureusement et franchir la cataracte par une série de sauts successifs.
Entraînés par le flot ou repoussés par les pêcheuses munies de longues perches, ceux qui manquaient leur coup,—et c'était la majorité,—retombaient dans les filets disposés à cet effet.[29]
[Note 29: Les sauvages de la Colombie usent d'un même procédé pour pêcher le saumon.—Voir les Nez-Percés et la Tête-Plate, première partie des DRAMES DE L'AMÉRIQUE du NORD.]
Dubreuil s'amusa longtemps à suivre des yeux le travail des Indiennes, qui déployaient dans leur tâche une activité et une adresse surprenantes.
Vers midi, il déjeuna avec elles. Le menu se composait exclusivement de saumon rôti au feu et d'oeufs de ce poisson confectionnés en gâteau. Pour faire ce gâteau, les oeufs sont broyés entre deux pierres plates et trempés à l'eau. On les recueille ensuite, on les presse avec les doigts dans une poignée d'herbes et on les jette dans un vase rempli d'eau, où on les cuit avec des cailloux chauds plongés dans ce vase, en ayant soin de remuer la pâte pour qu'elle ne s'attache pas au fond. Cette pâte parvenue à l'état de consistance désiré, on en fait une galette, qui se mange sèche ou trempée dans l'huile de phoque. Les Indiens la considèrent comme un grand régal.
Pendant le repas, une des Boethiques demanda en mauvais esquimau à
Dubreuil s'il était vrai que Kouckedaoui eût retrouvé Shanandithit.
—Oui, dit-il.
—La ramène-t-il avec lui? continua la questionneuse.
—Sans doute.
—Ah! la pauvre Malachiteche! s'écria-t-elle avec un geste de compassion.
Et les autres squaws, à qui elle avait traduit les réponses de l'homme blanc, répétèrent après elle:
—Ah! la pauvre Malachiteche!
Curieux de connaître la cause de leurs gémissements, Dubreuil dit a son interlocutrice:
—Pourquoi plaignez-vous Malachiteche? Est-ce que les Indiens-Rouges n'ont pas pour habitude de prendre plusieurs femmes?
—Assurément. Mais elle est perdue…
—Ma soeur veut-elle s'expliquer?
—Malachiteche n'a point d'enfants, et Kouckedaoui la répudiera.
—Je ne pense pas. Cette femme est jeune, belle. Elle exercera, ce me semble, plus d'empire sur le chef que Shanandithit.
—Mon frère se trompe. Il ne connaît pas le coeur de Kouckedaoui, repartit l'Indienne, en secouant la tête d'un air convaincu de l'exactitude de ce qu'elle avançait.
—Dans quel but la répudierait-il? fit Dubreuil: Shanandithit serait-elle jalouse?—Certes, elle n'en aurait pas tout à fait le droit, ajouta-t-il intérieurement.
Et, songeant aux nombreux accrocs que la première épouse du chef avait dû faire à la fidélité conjugale, durant sa vie passablement risquée, le capitaine se mit à sourire.
—Shanandithit n'est pas jalouse, mais Kouckedaoui a déclaré que s'il avait le bonheur de la posséder encore, il ne voudrait plus qu'elle pour épouse, à moins qu'une autre femme ne lui eût donné un fils, et Kouckedaoui tiendra sa parole.
La cause du désespoir de Malachiteche, en apprenant le retour de
Shanandithit, était maintenant assez évidente et assez plausible.
Dubreuil retourna rêveur à sa tente. Il ne pouvait s'empêcher de déplorer le sort de la belle sauvagesse, que les préjugés de sa race condamnaient désormais au déshonneur.
Huit jours s'écoulèrent, sans ramener les Indiens-Rouges, et sans que le capitaine revît Malachiteche.
Elle restait enfermée dans sa tente, n'y voulant admettre personne, et l'on disait, au camp, que la pauvre femme ne prenait plus aucune nourriture.
Enfin, un messager annonça l'approche des Boethics, qui débarquèrent effectivement, le lendemain, sur l'île des Grandes-Cascades.
Toutes les femmes, parées de leurs plus beaux atours, allèrent, sur la grève les recevoir:—toutes, à l'exception de Malachiteche. Vêtue aussi de ses plus riches pelleteries, de ses magnifiques bracelets de coquillages, et d'un collier de rassade (verroterie), présent de noces de son mari, à qui des blancs t'avaient échangé contre des fourrures, la jeune femme attendit devant sa tente la venue de Kouckedaoui.
En ce peu de temps, ses traits avaient subi une altération profonde. Ses joues, si fraîches naguère, étaient pâles, creuses, ses yeux caves, cernés d'un cercle noir, sa figure émaciée, allongée; sa taille s'était inclinée comme s'incline la fleur sous la tempête; tout en la pauvre affligée exprimait la souffrance morale et physique portée à son point extrême.
Ses yeux ne quittaient pas le rivage opposé à celui où les guerriers avaient atterri. Ils contemplaient avec une passion fiévreuse les cataractes mugissantes, et un léger canot, qui se balançait à une portée de flèche en amont.
Cependant, les acclamations, les cris d'allégresse retentissaient au lieu du débarquement.
Kouckedaoui se dirigea immédiatement vers sa tente, suivi de Triuniak, de Shanandithit, et de Dubreuil accouru à sa rencontre. Une nombreuse troupe d'hommes et de femmes les accompagnait, en remplissant l'air de leurs chants de triomphe.
Seul le chef était triste. Un nuage couvrait son front.
Toutefois, il marcha d'un pas ferme à Malachiteche, et lui toucha l'épaule.
La jeune squaw se retourna. Elle avait les paupières humides de larmes.
—Ah! je sais, dit-elle d'une voix entrecoupée et en baissant la tête.
—Malachiteche, tu fus ma femme, tu ne l'es plus, prononça Kouckedaoui d'un ton brusque.
—Pourquoi mon mari la renvoie-t-il? intervint Shanandithit. Je le prie de la garder. L'en aimerons-nous moins parce que nous serons deux? Non, au contraire. Il sera mieux soigné, son festin sera plus tôt prêt, et jamais sa couche ne sera solitaire.
—Malachiteche n'est plus ma femme! dit froidement le chef.
—Mon maître, je t'en supplie, ne me chasse pas! implora-t-elle.
—Non, ma soeur, non, il ne te renverra point, s'écria la généreuse
Shanandithit en se jetant dans les bras de Malachiteche.
Kouckedaoui fronça le sourcil.
—Que cette femme parte! qu'elle quitte la tribu! J'ai promis au Grand-Esprit de n'avoir d'autre épouse que Shanandithit, s'il me la rendait et que je n'eusse point d'enfant mâle de ma troisième femme. Le Grand-Esprit a entendu ma voix. Je n'offrirai pas un honteux spectacle en montrant que Kouckedaoui a une double langue. Que Malachiteche s'éloigne! Ma volonté le commande.
Shanandithit voulut encore intercéder, mais il lui ferma durement la bouche par ces mots:
—Femme, es-tu revenue ici pour discuter les ordres de ton époux?
—Ah! s'écria Malachiteche d'une voix vibrante, Manitou me l'a vit prédit. Que ma destinée s'accomplisse!
Et, d'un bond, avant qu'on eût pu deviner ce qu'elle allait faire, la jeune femme s'élança dans le canot, qu'elle poussa du rivage vers les terribles chutes.
Impossible de s'opposer à son funeste dessein. Il n'y avait pas d'autre embarcation sur ce bord du fleuve, le courant était irrésistible, et les cataractes à deux cents pas à peine.
Debout dans le canot, le dos tourné au gouffre, la Malicieuse se mit à chanter d'un ton mélancolique, en fixant ses yeux sombres sur Kouckedaoui:
«Une nuée a couvert mes jours. Mes joies se sont changées en chagrins.
»La vie m'est devenue un fardeau trop lourd à porter, il ne me reste plus qu'a mourir.
»Le Grand-Esprit m'appelle; j'entends sa voix dans les eaux rugissantes. Bientôt, bientôt, elles se refermeront sur ma tête, et mon chant n'aura plus d'écho.
»Tourne ici tes regards, chef orgueilleux. Tu es intrépide au combat, et tous font silence quand tu parles dans les conseils. De près tu as vu la mort, et tu n'as pas eu peur.
»Tu as bravé le couteau et la hache, et le trait de ton ennemi a passé près de toi sans te faire trembler.
»Tu as vu tomber le guerrier. Tu l'as entendu prononcer des paroles amères en exhalant son dernier soupir.
»Tu l'as vu scalper, encore vivant, par son ennemi, brûler à petit feu sans proférer une plainte.
»Mais l'as-tu jamais vu oser plus que ce que va faire une femme?
»On vante beaucoup tes exploits. Vieux et jeunes répètent tes louanges. Tu es l'étoile qu'admirent les jeunes gens, et ton nom résonnera longtemps sur la terre.
»Mais, en racontant tes prouesses, les hommes diront: «Il a aussi tué sa femme!» La honte jaillira sur ta mémoire.
»Un jour, pendant ton sommeil, une bête féroce allait t'égorger, je l'ai mise à mort. J'ai récolté pour toi les fruits des forêts, je t'ai fabriqué des vêtements et des mocassins.
»Quand tu as eu faim, je t'ai donné à manger, et quand tu as eu soif, je t'ai apporté de l'eau fraîche.
»Si tu m'as commandé quelque chose, ne t'ai-je pas obéi sans murmurer?
Kouckedaoui, qu'as-tu à me reprocher?
»Je n'ai point d'enfant. Ah! est-ce là la raison? Kouckedaoui, tu es ingrat. Mais, va, j'aime mieux mourir… même que de vivre sous ta tente, avec une femme que tu me préférerais…»
La voix, qui avait été en s'affaiblissant par degrés, s'éteignit entièrement dans le fracas des eaux.
Les Boethics, hommes et femmes, demeuraient impassibles sur la rive.
Mais le bouillant, l'imprudent Dubreuil n'avait pu assister avec indifférence à ce suicide affreux. Sans réfléchir, sans calculer le danger, il s'était jeté dans le fleuve et nageait vers le canot, c'est-à-dire vers l'abîme!