XVIII
LE FOU
Le principal oudenanc ou village des Indiens-Rouges contenait plus de cent maisons, chacune occupée par quinze ou vingt habitants. Ces maisons, appelées mumatiks par des indigènes, étaient construites en forme de de tonnelle, avec une charpente de pieux, tapissée intérieurement et extérieurement d'écorces de bouleau. Des trous ménagés dans la voûte livraient passage à la fumée. Elles avaient deux portes, une à chaque extrémité, et plusieurs fenêtres avec des carreaux de parchemin. Devant les portes, on voyait des perches auxquelles pendaient des chevelures sanglantes et un petit puits rond ou ovale de quatre pieds de profondeur; doublé d'écorce, lequel servait de garde-manger.
Ce village présentait une figure circulaire, les cabanes y étaient groupées en ordre, et séparées par des intervalles de huit à dix pas. Au centre se déployait une vaste place, bordée d'habitations plus grandes que leurs autres. C'étaient les demeures des chefs. Un pin, de haute taille, s'élevait vers le milieu de la place. On en avait élagué les branches, à huit ou neuf pouces du tronc, pour y pouvoir monter plus rapidement, et on l'employait comme tour d'observation.
Un corridor longitudinal, partagé lui-même par des cloisons en peaux ou en treillis d'osier, divisait chaque loge. Entre ces cloisons, semblables à des cellules ou plutôt des stalles pour les chevaux, vivaient les diverses familles. Quelques bancs couverts de pelleteries, des vases de bois, de terre et de pierre, des filets d'écorce, des arcs, des flèches, des javelots, des massues, des haches et des ciseaux de marbre et de silex, des couteaux, des aiguilles en ivoire de walrus, composaient presque tout le mobilier. Cependant, on remarquait ça et là, chez les plus riches, des instruments et ornements de fer et de cuivre qui annonçaient une provenance européenne.
Une palissade enfermait complètement l'oudenanc, sauf du côté de l'orient, où, dans l'enceinte revenant de quelques pas sur elle-même, on avait pratiqué une double porte dans l'espace embrassé par le retour. De plus, la porte externe était protégée par une sorte de corps-de-garde percé de meurtrières.
La fortification consistait en gros pieux, de cinq à six pieds en terre, de vingt en dehors[36], aiguisés en fer de lance, par le haut, et appuyés en dedans par une banquette, que soutenaient à l'intérieur d'autres piquets. Au-dessus de la banquette régnait un chemin de ronde, du sommet duquel les assiégés pouvaient lancer sur leurs ennemis des flèches, des pierres, des tisons enflammés, de l'huile bouillante.
[Note 36: Voir les voyages de Cartier, Lescarbot, Champlain, Sagard,
Charlevoix, Dupratz, etc.]
Cette fortification était flanquée encore de demi-tours, à trente pas de distance l'une de l'autre, afin d'empêcher l'escalade. Par surcroît de précaution, tous les arbres avaient été coupés aux environs, dans un rayon de quarante à cinquante toises.
Le village était bâti sur un promontoire, qui s'avançait dans le lac, et un fossé, dominé par un bastion en argile et en bois, défendait le point où ce promontoire, était accessible par la terre ferme. Les remparts avaient vraiment été construits avec une certaine habileté. Imprenables pour des gens peu disciplinés et mal armés, ils eussent pu soutenir l'assaut d'un corps d'armée régulière.
Une flotte innombrable de canots à voile et à rame se balançaient dans la rade, au-dessous du cap.
Tel fut le curieux spectacle qui frappa les yeux de Dubreuil à son arrivée au village du lac des Indiens-Rouges. Mais plus tard seulement il en examina, il en admira les détails. Alors, il était bien trop préoccupé, bien trop pressé!
Son entrée dans l'oudenanc n'eût pas été facile, si, attirée par le tumulte que souleva l'apparition de l'homme blanc, Toutou-Mak n'eût volé à sa rencontre. Elle l'arracha aux importunités des Indiens-Rouges et l'entraîna dans la cabane de son père, où elle vivait maintenant avec Shanandithit, sa mère, et Triuniak, son père adoptif, débarqués depuis deux jours seulement.
Après d'ineffables et trop rapides instants consacrés au bonheur de se revoir, de ces instants où les yeux, les menues syllabes ont une si émouvante éloquence, où cent questions commencées sont interrompues par cent autres, où l'abondance du coeur porte, coupe, arrête et précipite la parole sur les lèvres, Dubreuil, assis bien près de Toutou-Mak, ses mains caressant la main frémissante de la jeune Indienne, lui demanda:
—Dis-moi, amie, par quelle bonne fortune tu es revenue ici?
Sa voix tremblait, car il craignait que son amante n'eût été victime de la brutalité de Kougib.
—Tu te souviens, répondit-elle, sans hésiter, que vous partîtes pour la chasse avec Triuniak?
—Oh! oui. Je n'aurais jamais dû te quitter. Un pressentiment me le commandait. Maudit soit ce jour!
—Peu après, reprit Toutou-Mak, un soir que je revenais de chercher des racines de tugloronets dans le bois, Kougib se jeta sur moi et m'enveloppa la tête dans une peau de renne, pour étouffer mes cris.
—Le scélérat!…
—Puis, continua-t-elle, il me chargea sur ses épaules et m'emporta vers la côte.
—Je m'en doutais, murmura Dubreuil, en se serrant contre elle.
—Là, il me déposa sur la glace, m'enleva le bâillon qui me suffoquait, et me menaça de mort si je bougeais.
»—Que veux-tu, qu'attends-tu de moi? lui dis-je.
»—Je veux faire de toi ma femme! répondit-il.
»—Jamais! non, jamais je ne serai ta femme!
»—Tu la seras, et nous irons vivre chez les Uski de l'Est.
—Oh! non, tu ne pouvais être la femme d'un pareil monstre! s'écria Dubreuil, enlaçant la jeune femme dans ses bras et la baisant passionnément.
—Tout en causant, continua-t-elle, il préparait un konè pour partir. Je ne pouvais fuir, car il m'avait attaché les pieds. Mais je songeais à me délivrer de ce lâche ravisseur. Il me plaça dans l'embarcation et se baissa pour prendre sa pagaie. Il me tournait le dos. Je profitai du moment et le poussai si rudement qu'il tomba à la mer. Ramassant alors la pagaie, je nageai de toutes mes forces, sans savoir où j'allais.
—Pauvre aimée! fit Dubreuil.
—Kougib, pendant ce temps, remontait dans un autre canot et me poursuivait… Ce qu'il devint, je ne l'appris qu'hier, par Triuniak.
—Il a expié ses crimes! mais toi! toit!…
—Moi, je le perdis bientôt de vue…
—Heureusement!…
—J'avais mon couteau, je tranchai mes liens et essayai de gagner une baie, pour retourner au village. Mais le reflux m'entraîna. Le lendemain, j'errai au milieu des glaces…
—Et la faim…
—Oh! interrompit-elle, j'avais des provisions en quantité. Kougib avait tout disposé pour un long voyage.
—C'était un homme de précaution, dit le capitaine avec un sourire.
—Le froid seul, ajouta Toutou-Mak, me faisait cruellement souffrir.
Cependant, je pêchai des bois flottés et fis du feu sur des glaçons.
—Quelle terrible position!
—Souvent je songe à toi, Innuit-Ili…
—Ah! nos pensées ont dû se croiser plus d'une fois! Mais enfin, comment, amie, es-tu sortie de cette affreuse situation!
J'essayais toujours de revenir au rivage du Succanunga, et toujours je m'éloignais, car le vent me chassait vers l'est. Fatiguée de voguer ainsi au hasard, je me construisis une loge sur une île de glace à laquelle j'amarrai solidement mon koné. Comme j'avais suffisamment de vivres, j'étais décidée à attendre…
—C'eût été attendre la mort.
—Peut-être!
—Ne me dis pas cela, Toutou-Mak! ne me le dis pas! tu me navres!
Mais une nuit éclata une violente tempête. Le glaçon où je campais fut réduit en morceaux, j'eus à peine le temps de m'élancer dans mon koné…
—Que d'infortunes, ô pauvre Toutou-Mak!
—Non, Innuit-Ili, ce fut un bonheur, un bien grand, puisque, sans cette tempête, je ne t'aurais jamais revu, doux aimé de mon coeur.
Dubreuil la couvrit de caresses.
—Ainsi qu'une plume, le vent faisait voltiger mon esquif à la cime des flots, poursuivit la jeune Boethique. Pendant trois jours et trois nuits je fus le jouet des éléments. Il ne me restait plus aucun espoir d'échapper à l'abîme, quand l'ouragan me jeta évanouie sur cette île. Les habitants s'emparèrent de moi, et je repris mes sens entre les bras d'un chef… de mon malheureux père…
En prononçant ces paroles, Toutou-Mak éclata en sanglots.
—Kouckedaoui était un vaillant guerrier, dit alors Triuniak qui assistait à l'entretien.
Shanandithit se mit à pousser des hurlements dans un coin de la hutte.
Lorsque cette explosion de douleur se fut calmée, Dubreuil dit doucement à Toutou-Mak:
—Et Kouckedaoui te reconnut, m'a-t-il appris, à ce poisson gravé sur ton bras.
—Oui, le baccaléos [37] est le signe et le novake[38] de notre tribu, répondit-elle, en lui montrant une plaque d'écorce rendue au fond de la cabane et sur laquelle on voyait, peints en couleur, «quatre poissons de sable, cantonnés et regardant les quatre angles de l'aire, au monceau de gravier en coeur.[39]»
[Note 37: Baccaléos, terme boethic signifiant morue. De ce mot on a fait cabelliau, puis cabillaud, qui veut dire, on le sait, morue fraîche.]
[Note 38: Quoique impropre, le mot blason est le seul qui puisse en français, rendra l'idée impliquée par ça terme indien.]
[Note 39: Ces armes ressemblaient à celles des Outaouais. Seulement, chez ces derniers, les quatre poissons étaient remplacés par quatre élans.—Mémoires de l'Amérique septentrionale, par le baron de LAHONTAN.]
—Mais, ajouta-t-elle, mon père me reconnut surtout à une marque particulière qu'il m'avait faite sur l'épaule.
Après ces explications, entremêlées de soupirs et des plus tendres baisers, vinrent celles de Triuniak.
Il raconta que le bouhinne avait profité de l'absence de Dubreuil pour indisposer l'esprit du jeune chef contre lui et hâter le départ des Boethics. Triuniak voulut s'y opposer, mais on menaça de le tuer, et on l'entraîna malgré lui, après l'avoir attaché dans un canot. Il ne devait même la vie qu'à l'intercession de Shanandithit, qui avait déclaré l'adopter, comme il avait adopté sa fille Toutou-Mak, et le choisir pour mari.
—Et, dit-il, en terminant, Triuniak sera fier d'épouser Shanandithit à l'expiration de son deuil, dans un an. Toi aussi, mon fils, à cette époque, tu célébreras ton mariage avec la fille de Kouckedaoui.
La jeune indienne rougit et baissa les yeux. Mais le bouillant Dubreuil s'écria:
—Quoi! pas avant un an?
—Non, mon fils, répondit Shanandithit; moi et Toutou-Mak nous ne pourrons prendre un mari avant deux saisons révolues. Pendant ce temps, tu apprendras la langue des Boethics, et je te ferai élever au rang qu'occupait Kouckedaoui.
—Au moins, ma mère me permettra-t-elle de voir Toutou-Mak chaque jour? insista Guillaume en couvrant du regard son amante.
—Mais ne veux-tu pas demeurer avec nous? répondit Shanandithit, étonnée de cette question.
Et comme Dubreuil paraissait plus surpris encore de la réponse Toutou-Mak l'informa que, différemment des coutumes des Esquimaux, chez les Boethics les jeunes filles pouvaient vivre sous le même toit que leurs fiancés, et les veuves visiter ou recevoir qui elles voulaient, même pendant leur deuil.
Pour dure que fût l'attente, elle avait donc ses douceurs. Dubreuil s'y résigna; et s'installa dans une des cellules de la loge de Kouckedaoui. Son costume esquimau fut changé contre un élégant vêtement, composé d'une tunique, de mitasses et mocassins en peau de caribou, brodés avec art par l'habile Toutou-Mak. Notre ami avait, en vérité, fort bonne mine dans cet habillement, que les Indiens Rouges portent d'ordinaire en été, hormis dans leurs expéditions de guerre, où ils vont nus et peinturés de la tête aux pieds.
Pour faire du capitaine français un chef boethic complet, il ne lui manquait que de relever ses cheveux en torsade sur l'occiput et de les orner de plumes d'aigle,[40] car Toutou-Mak avait obtenu qu'il coupât sa longue barbe. Mais il refusa avec opiniâtreté, et au grand désespoir de Shanandithit, de rehausser ses charmes et sa valeur personnels par cette insigne distinction.
[Note 40: «… On voit des hommes de belle taille et grandeur, mais indomptés et sauvages. Ils portent les cheveux attachés au sommet de la tête et étreints comme une poignée de foin, y mettant au travers un petit bois ou autre chose, au lieu de clous, et y liant ensemble quelques plumes d'oiseaux,»—Premier voyage de JACQUES CARTIER.]
Sa charmante institutrice lui eut promptement enseigné la langue du pays. En retour, Dubreuil lui apprit le français et l'instruisit dans les principes du christianisme. L'indienne était intelligente, elle aimait. C'est dire que ses progrès furent aussi rapides que ceux de son élève et maître.
Adroit à tous les exercices, doué d'une force musculaire peu commune, Dubreuil se conquit l'admiration des Boethics, comme il s'était gagné celle des Groënlandais. Il n'avait qu'un ennemi, le bouhinne; mais celui-ci n'avait qu'une influence médiocre. Il craignait trop l'homme blanc pour lui nuire ouvertement. Les sorciers boethics étaient loin, d'ailleurs, d'exercer la puissance souveraine des angekkut esquimaux. A Baccaléos, les croyances religieuses flottaient dans le vague. Elles se bornaient à la reconnaissance de quatre ou cinq divinités: Matchi-Manitou, le Grand-Esprit, Tchougis, le Diable, Ouaïche, dieu des songes, Agreskoui, déesse de la guerre. Les insulaires tiraient leur origine de Matchi-Manitou, qui les avait créés en plantant des flèches dans le sol. Leurs morts ressuscitaient sur un territoire éloigné, où ils ne cessaient de banqueter, en joyeuse compagnie, que pour se livrer aux plaisirs de la pêche et de la chasse; aussi ensevelissaient-ils des armes et des instruments usuels avec les défunts.
Dans leur cimetière, éloigné d'un mille du village et ombragé par de beaux platanes, Dubreuil remarqua plusieurs sortes de sépulture. Les unes étaient en terre, et, pour tombe, on voyait une image de bois grossièrement sculptée, qui représentait, tant bien que mal, le décédé; d'autres étaient établies sur des claies, portées par quatre pieux, et le corps enveloppé dans une couverture d'écorce, les plus nombreuses avaient lieu sous un amas de cailloux; mais celles des chefs se faisaient dans une loge de bois, de dix pieds de long sur neuf de large et cinq de hauteur au milieu. L'intérieur de ces huttes était parfaitement à l'abri des intempéries, et le cadavre reposait dans un cercueil rempli de gomme de pin (pinus balsamifer), où il se conservait ainsi durant de longues années. Des canots en miniature, des poupées,[41] flèches, carquois, harpons, lances, etc., avaient été déposés sur eux dans chaque tombeau, avec une foule d'ustensiles et d'ornements d'espèces diverses.
[Note 41: Sur les tombes des enfants.]
Placé sur une éminence, le cimetière commandait la vue du lac, dont les rives capricieuses festonnées de vignes sauvages, de groseillers, de framboisiers et de fraisiers, et les eaux bleues, mouchetées par des myriades de cormorans, canards, macreuses, judelles, guillemots et autres oiseaux aquatiques, offraient une fort agréable perspective.
La campagne environnante produisait en abondance des huiles farineuses dont les Boethics faisaient du pain. Ils cultivaient le maïs, qu'il mangeaient rôti avec de la graisse d'ours, ou broyé entre deux pierres, l'une concave, et l'autre convexe, semblables aux moulins arabes ou à ceux des anciens Romains. Le lac leur fournissait des poissons délicieux, surtout une sorte d'anguille, qu'ils prenaient avec le nihog, perche fendue à un bout et qui renferme un dard. En frappant l'anguille, les deux branches de cette perche s'ouvrent, le dard jaillit, perce le poisson, les branches se referment et l'empêchent de s'échapper.
Mais le saumon et la morue pêchés sur les côtes de leur île étaient, avec le caribou ou l'orignal, les principales sources de l'alimentation des Boethics pendant la bonne saison. L'hiver, ils se nourrissaient de phoques et de morses qu'ils harponnaient soit le long du rivage où ces amphibies s'ébattaient au soleil, soit à travers des trous pratiqués dans la glace, lorsqu'ils venaient allonger leurs museaux dans ces trous pour respirer.
Absorbé par sa passion pour Toutou-Mak, Guillaume Dubreuil ne voyait pas fuir le temps. Les leçons qu'il donnait à l'Indienne la lui rendaient plus chère même que celles qu'il en recevait. Nous nous attachons souvent mieux à ceux que nous favorisons qu'à ceux qui nous favorisent. Le capitaine aimait la jeune femme comme on aime son oeuvre, un produit auquel on donne tous ses soins, tous les développements de son génie artistique. Mais sa tendresse se montrait chaste, réservée, scrupuleuse. Elle ressemblait à celle de la mère pour l'enfant.
Se sentait-il trop ému, troublé par le brûlant contact de cette ardente et naïve créature, Dubreuil s'éloignait, et, lorsqu'il eût pu la posséder, il reculait l'instant de son bonheur, comme ces gourmands qui flairent un fruit parfumé avant d'y porter leurs lèvres, ou plutôt comme ces avares qui s'enivrent, en contemplant leurs trésors, des plaisirs qu'ils se pourraient procurer.
Peut-être, la voulait-il garder pure dans l'espoir qu'un jour, le ciel exauçant ses voeux secrets, il la ramènerait dans sa patrie, ou un ministre de Jésus-Christ bénirait leur union. Car il songeait toujours à sa France adorée! Il se disait que si un navire européen abordait à la côte, comme cela était arrivé déjà, au rapport des Indiens, il déterminerait bien Toutou-Mak, à l'y suivre et à l'accompagner par-delà les mers!
Guillaume désirait vivement aussi retrouver le singulier personnage qu'il avait entrevu près du petit lac. Mais dès qu'il eu avait parlé, on lui avait répondu avec terreur:—C'est le fou! nul ne sait où il habite.
Les Boethics redoutaient cet être bizarre, comme le plus terribles des fléaux. Toutou-Mak elle-même avait supplié Dubreuil de ne pas en ouvrir la bouche. Et il en était plus contrarié que surpris, car il avait antérieurement observé que les gens frappés de démence inspiraient aux Uskimé un effroi superstitieux.[42]
[Note 42: Comme, du reste, encore aujourd'hui à bon nombre d'habitants de nos campagnes européennes.]
L'été et l'hiver s'écoulèrent avec une grande rapidité.
Dès que le printemps eut fondu les neiges, dissous les glaces, que l'herbe fut revenue aux champs, les boutons aux arbres, les Boethics décidèrent de faire une grande chasse, pour célébrer dignement le double mariage de la veuve et de la fille de Kouckedaoui avec les deux étrangers.
Après un jeûne qui dura deux jours, Ouaïche ayant déclare aux Indiens-Rouges qu'ils trouveraient le gibier sur leur territoire oriental, ils traversèrent le lac et se rendirent à la tête de la rivière Machigonis,[43] par laquelle il se décharge dans la mer. Femmes, enfants, chiens, ils avaient emmené avec eux une troupe considérable.
Là commençait une double rangée de clôtures, de dix pieds de haut, en branches de sapin, dont l'incroyable étendue était bien propre à exciter la surprise, car elles n'avaient pas moins de quinze lieues de longueur[44].
[Note 43: La rivière des Exploits.]
[Note 44: De pareilles clôtures existaient encore en 1821, quoique, décimés par la petite-vérole et chassés par les Européens, les Boethics eussent disparu depuis plusieurs années. M. Cormak les vit lorsqu'il fit son expédition dans l'intérieur de l'île de Terre-Neuve. Elles avaient encore trente mille anglais d'un côté du lacet dix de l'autre. En 1852, j'en ai moi-même aperçu les débris.]
Elles formaient deux lignes se développant en un angle tronqué, dont le sommet, au nord-ouest, pouvaient avoir deux cents pas de large, et la base plusieurs milles.
Ce sommet s'appuyait sur le lac, et l'une des lignes courait le long du fleuve; celle-ci était, de distance en distance, percée par des ouvertures; mais l'autre était pleine d'un bout à l'autre.
Ces barrières avaient été construites par les Boethics, pour faciliter la chasse. A l'affût dans leurs canots, les uns au sommet de l'angle, les autres aux ouvertures sur la rivière, ils attendaient et tuaient à coups de flèche ou de lance les animaux que leur rabattaient, à grands cris, les femmes, les enfants et les chiens, partis en avant et revenant vers le lac en poussant le gibier entre les barrières.
La quantité détruite de cette manière est souvent fabuleuse.
Aussitôt arrivés, les Boethics se mirent en chasse. Dubreuil fut dépêché à l'extrémité inférieure de la clôture.
Il était à son poste depuis quelques jours, se félicitant de ses succès, car il avait porté bas une douzaine d'orignaux pour sa part, et attendant avec impatience le moment de retourner près de Toutou-Mak, lorsque retentit près de lui un cri qui avait fréquemment résonné dans ses rêves, agité ses pensées:
—Le blanc! le blanc! les blancs reviendront. Je l'ai prédit, ils reviennent.
Le capitaine se retourna.
C'est le sauvage qu'il a aperçu l'année précédente près du lac aurifère, et qui détale à toutes jambes.
Dubreuil se met à la poursuite. Cette fois, il l'atteindra, il en fait le serment.
Le soleil était à peine au tiers de sa course. Dubreuil marcha toute la journée sans pouvoir rejoindre son homme. Sur le soir, il campa au bord du fleuve, déterminé à recommencer le lendemain, car il n'avait pas cessé de suivre la piste de l'inconnu. Mais le lendemain, il s'aperçut que les traces disparaissaient dans un amas de pierres et de roches, au bord de l'eau. Le Machigonis était fort large à cet endroit, et la marée y montait à plus de dix pieds de haut.
Tandis que le capitaine faisait activement ses recherches avec toute la subtilité d'un Indien, le flot se retira et il découvrit de nombreuses substructions d'habitations, assez semblables, par leurs dispositions, aux maisons de l'Europe septentrionale[45].
[Note 45: Des ruines semblables ont encore été dernièrement retrouvées à Terre-Neuve, près de la baie de la Conception, ainsi que d'antiennes monnaies d'or.—Voyez la British North America, par MARTIN.]
Cette découverte l'intéressait d'autant plus qu'il se souvenait avoir lu que, vers le XIe siècle, les Norwégiens avaient jeté, par le 49° de latitude, une colonie sur une île qu'ils avaient nommée Winland[46], à cause des vignes qu'elle produisait. Depuis quelques temps, Dubreuil se doutait que Baccaléos était cette île. Une inscription gravée sur la face d'un rocher vint tout à coup corroborer ses présomptions.
[Note 46: Terre de la vigne. La découverte et la colonisation de Terre-Neuve furent faites, suivant toutes probabilités, en 1001, par un Islandais, Herjolf, aussitôt suivi de Leif, fils d'Eric-le-Rouge, ou Rauda, lequel avait déjà reconnu les côtes du Groënland, avec Gunbiorn, en 983.
Non-seulement l'Islande et le littoral de Groënland possédaient de puissantes colonies européennes bien avant la découverte de Christophe Colomb, mais il est probable que les Zeni (qui habitèrent la Friesland, cette île populeuse aux cent villes, engloutie maintenant au fond de l'Atlantique sans qu'il en reste plus qu'un vague souvenir, et l'Estotitland, autre île disparue, inconnue, où cependant le roi avait un interprète qui parlait latin) visitèrent une partie de la côte américaine vers le milieu du XIVe siècle, tandis que les hardis navigateurs Scandinaves l'exploraient dans la IXe.
Du reste, on a trouvé aux États-Unis de nombreux monuments attestant une civilisation ancienne et fort avancée. Rien d'étonnant que nos missionnaires aient remarqué au XVIe siècle des croix dans l'Acadie et la Gaspésie. Elles ont pu y être plantées par les Esquimaux du Groënland, dont beaucoup étaient convertis au christianisme dès l'an 1000, mais qui finirent par massacrer leurs prédicateurs et par retomber dans l'idolâtrie. Du reste, on a même trouvé dans une cave, à Fayetteville, sur l'Elk, une monnaie romaine qui a dû être frappée vers l'année 150 de l'ère chrétienne.
Elle porte d'un côté:
Antonius Aug. Pius P. P. III. Cos.
Et de l'autre:
Aurelius Cæsar Aug. P. III. Cos.
On peut consulter à ce sujet ma Notice sur Sagard et son oeuvre.
—Librairie Tross. Paris, 1866.]
Elle portait cette, inscription latine:
HIC STETIT ERICUS
NORWEGIANORUM PONTIFEX
M.CXXI
Dubreuil en était là de ses observations, quand une flamme brilla à la cime d'un cap au-dessus de sa tête, et, à la pointe du rocher, il vit apparaître le sauvage qui gambadait, dansait, se démenait et paraissait en proie à une exaltation extraordinaire.
—Ils sont revenus, criait-il en langue danoise, ils sont revenus les hommes blancs. Ma prédiction s'est accomplie. Et moi, le dernier descendant d'Erick Rauda, moi à qui il était donné de conserver intact et vierge de toute souillure le sang des blancs sur ce rivage, je vais monter au séjour de mes aïeux. La mission du petit neveu du grand navigateur est remplie. C'est ici qu'ont débarqué les premiers Norwégiens; c'est ici qu'ils auraient dû se tenir. S'ils n'avaient flétri leur race en s'alliant, en se mêlant, en se fondant avec les sauvages habitants du Winland, ils vivraient heureux et prospères dans de fertiles contrées. Mais ils se sont bestialement jetés sur les femmes rouge? comme des cerfs échauffés; et ils ont perdu leur esprit, ils ont perdu leur coeur, ils ont perdu leur couleur. Seule, la famille d'Erick s'est préservée de la contagion. Elle a fidèlement demeuré sur ce roc, sans se corrompre, sans se gâter. Elle attendait le retour des blancs, et les blancs reviennent; ils sont revenus, les hommes blancs! Gloire à eux! ils détruiront les hommes rouges et leurs métis!
La prédiction du dernier fils d'Erick Rauda s'accomplira!
En prononçant ces mots avec une frénésie indescriptible, l'insensé se précipita dans le fleuve, où il disparut à jamais.
Guillaume Dubreuil s'était hâté de grimper sur le promontoire, pensant surprendre son homme: mais en arrivant, il ne trouva plus que les décombres fumants d'une cabane.