XX
LE CHÂTEAU.—LE «MATTHEW.»—BACCALÉOS.
CONCLUSION
Nous l'avons dit, élevé au XIe siècle par le comte de Glocester et détruit au XVIIe par Cromwell, le château de Bristol était situé à l'est de la ville. On y arrivait par les rues Saint-Pierre et du Vin, auxquelles il servait de protection. C'était un amas considérable de tours, tourelles et courtines, que commandait un énorme donjon, semblable, par la forme et la dimension, à la Tour de Londres (White Tower). Un large fossé, qu'alimentait la Frome, circulait tout autour, à quelques pieds des remparts. Il n'avait qu'une seule issue: vis-à-vis de la cité.
Le coeur de la jeune Boethique lui battait terriblement en approchant, voilée, de cette redoutable forteresse, dont les hautes murailles noircies, les créneaux menaçants rappelaient les plus sombres rochers de la côte groënlandaise.
Un hallebardier, à la mine farouche, l'arrêta sur le pont-levis.
Elle montra une permission de passer que lui avait remise Jean Cabot, et on l'introduisit dans un corps de garde extérieur, voûté, enfumé, où quelques soldats dormaient étendus sur un lit de camp, tandis que d'autres buvaient de l'ale ou jouaient aux dés sur une table graisseuse, grossièrement équarrie. Une lampe de fer, fichée dans la muraille, les éclairait, car le corps de garde ne tirait qu'une insuffisante clarté de la profonde meurtrière qui lui tenait lieu de fenêtre.
Toutou-Mak, fit rapidement ces observations. Elle avait l'oeil vif et prompt de sa race. Elle songeait à l'évasion de Dubreuil, en cas d'insuccès. Il fallait profiter de sa visite pour en faciliter les moyens.
Son apparition au milieu des soudards donna sans doute lieu à des plaisanteries grossières, à des gestes obscènes, mais elle était bien trop préoccupée pour remarquer les uns ou pour entendre les autres, même si elle eût compris l'anglais.
Après une demi-heure d'attente, pendant laquelle on faisait viser son permis, un homme vint la prendre. C'était le gardien en chef. Il avait le costume qui a été maintenu pour les warders actuels [55] de la Tour de Londres: toque de velours noir, tailladée, tunique de drap rouge galonnée sur toutes les coutures, la rose d'Angleterre brodée sur la poitrine, la fraise plissée au col; une forte ceinture de cuir, d'où pendait, par un anneau, un gros trousseau de clefs.
[Note 55: On sait que c'est le costume du temps de Henri VII.]
Cet homme fit signe à la jeune femme qui le suivit en silence.
Ils traversèrent une voûte, que dentelait au sommet une herse de fer, sous laquelle une sentinelle était en faction; puis ils arrivèrent à une porte fermée. Le conducteur échangea un mot d'ordre. La porte fut ouverte. Elle précédait une seconde voûte armée et formée comme la première. L'échange d'un autre mot d'ordre leur en livra l'accès. Ils pénétrèrent enfin dans la grande cour du château, dont quatre caronades défendaient encore l'entrée.
Malgré son étendue, cette cour était sombre, triste comme sa clôture. Le manque d'air, le manque de lumière se faisait sentir même sur le chétif et souffreteux jardinet établi au milieu. On y étouffait. Des casernes, des magasins, des arsenaux étaient rangés autour des murailles. Sous la tour sud-est, on voyait la maison du gouverneur, que dominait de toute sa puissance, au nord-est, la Guette ou donjon.
Ce donjon se composait d'une tour ronde colossale, élevée de cinquante pieds, à laquelle on en avait annexé extérieurement une autre, haute du double.
Un fossé en protégeait le pied, au dedans du château comme au dehors.
Parvenu devant ce fossé, le guide de Toutou-Mak porta un sifflet à ses lèvres et en tira un son aigu.
Aussitôt un soldat parut à une embrasure, reconnut le gardien, et un pont-levis s'abaissa. Ils franchirent ce pont, s'arrêtèrent à l'extrémité dans une salle basse, où une vieille femme fouilla les vêtements de Toutou-Mak; puis, précédée du geôlier, celle-ci passa dans un corps de garde placé derrière cette pièce; le geôlier ouvrit une porte, et ils gravirent un escalier à vis, dans lequel le vent s'engouffrait avec des lamentations lugubres. La cage en était si étroite que deux personnes n'eussent pu monter ou descendre de front, si obscure que Toutou-Mak se heurtait à chaque palier contre les marches.
L'ascension se termina enfin par une série de petits escaliers s'embranchant dans le tronc principal. Une meurtrière les éclairait. Chacun n'avait que cinq ou six degrés.
Le taciturne geôlier tira les verrous d'une porte, en fit jouer la serrure; un lourd panneau grinça âprement sur ses gonds, un autre encore, et l'homme, se retournant, poussa la jeune femme tremblante dans une cellule où un vif rayon de soleil, flambant à travers la grille d'une ouverture carrée, lui éblouit tout à coup les yeux.
Et la porte se referma avec fracas derrière elle.
L'émotion faisait chanceler Toutou-Mak. Elle s'appuya à la muraille.
—Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit en français une voix bien connue, dont le son la ranima aussitôt.
Elle se précipita vers un homme en haillons, étendu sur une misérable litière, en un coin du cachot.
—Qui êtes-vous? que me voulez-vous? répéta-t-il.
Puis son coeur bondit, s'échappa tout entier dans un cri
—Toutou-Mak!
La jeune femme venait de relever son voile.
Pauvre capitaine Dubreuil, comme huit jours dans cette prison l'avaient changé! Il avait plus vieilli en ce court espace, de temps que durant ses trois années d'épreuves, épouvantables bien souvent, passées au milieu des sauvages du Succanunga et de Baccaléos!
—Je t'apporte la liberté! lui murmura son amante entre deux baisers mouillés de larmes.
—La liberté! les Anglais, nos ennemis jurés, me rendraient ma liberté!
Ah! je ne puis croire…
—N'es-tu pas Français?
—Eh! c'est bien pour cela que je doute de tes bonnes paroles. Mais elle ne me fait plus rien la liberté! puisque je te revois; que je te presse sur mon sein. Ce n'est pas un rêve!… J'ai besoin d'être rassuré! Mes sens ne me trompent-ils pas? Mais non, c'est toi, je te sens, parle-moi, amie, que j'entende le son de ta voix; car j'ai peur encore qu'un songe décevant…
—Non, mon bien-aimé, dit-elle en le baisant avec tendresse, non, ce n'est pas un songe. Je suis là, je t'aime! Nous serons libres tout à l'heure…
—Libres! fit-il avec un mélancolique sourire. Tu as confiance aux
Anglais, toi!
—Mais on m'a promis…
—Ah! leurs promesses! je les connais! Laissons là. Embrasse-moi! encore! encore! Je puis mourir maintenant..
—Mourir! ne prononce pas ce mot, Guillaume! il m'effraie!…
—Je ne complais plus sur une félicité pareille. Depuis six semaines je ne t'avais pas vue. Plongé dans le fond du navire qui avait enlevé celui qui nous ramenait en Europe, enfermé ensuite dans cette tour, sachant combien est ardente la haine des Anglais pour nous, il ne me restait aucun espoir. Hélas! je me disais: Que je la revoie un moment, un seul, et j'affronterai gaiement la mort. Mais j'ignorais ton sort, comprends-tu mon anxiété, mes angoisses?… Que t'est-il arrivé, dis?
—Plus tard, ami, je te conterai cela. Écoute…
—Non, non, rien avant que tu ne m'aies conté…
—Eh bien, quand le vaisseau fut pris, on me transporta sur l'autre où je fus convenablement traitée par le chef…
—Cela m'étonne.
—Il empêcha ses guerriers de me brutaliser, et en débarquant dans ce grand village anglais, comme tu l'appelles, on me plaça dans une grande cabane dont le maître me fit bon accueil. Mais il me défendit de sortir, m'ordonna de mettre ces vêtements, et m'interrogea…
—Ah! il t'a interrogée?
—Oui, sur toi, sur l'île…
—Et, s'écria Dubreuil, tu lui as dit qu'il y avait de ces pierres jaunes, comme celles qu'on m'a volées en m'enlevant mes habits…
—Il me l'a demandé: j'ai répondu oui.
—Imprudente!… Mais non, pardonne, je, suis fou. Tu ne savais pas.
—Je lui ai dit aussi, continua Toutou-Mak s'armant de courage, que tu avais fait des dessins…
—Tu lui as dit cela? proféra Dubreuil en la repoussant avec vivacité.
L'Indienne se mit à pleurer.
—Mon ami ne m'aime plus, il est irrité contre moi, sanglota-t-elle.
—Ah! je ne sais ce que je fais, dit-il en la ramenant doucement avec la main. Vois-tu, le chagrin m'a troublé le cerveau. Sois indulgente. Dis-moi que tu n'es pas fâchée de ma brusquerie…
—Fâchée? peux-tu le penser? c'est moi qui suis coupable.
—Du reste, reprit-il en plongeant ses doigts caressants dans les longs cheveux de la jeune femme, qu'importe que tu leur aies dit cela! Mes parchemins, ils ne les trouveront pas. Et si la France n'en peut profiter, ce ne sera pas l'Angleterre; non, non, ce ne sera pas elle…
—Ils sont donc perdus, insinua Toutou-Mak.
—Point, dit-il avec un sourire, mais ils sont cachés, bien cachés.
La fille de Kouckedaoui refoula un cri de surprise et de joie près d'éclater sur ses lèvres. Elle se pencha amoureusement vers Dubreuil, lui jeta un bras autour du cou, et, sa joue appuyée sur la joue brûlante du jeune homme:
—Mon bien-aimé les a donc serrés sur le vaisseau? dit-elle d'un ton négligent.
—Du tout: oh! je n'étais pas si sot, je connais les Anglais, répondit Dubreuil, se laissant aller aux charmes de l'expansion; d'ailleurs, j'avais reçu une leçon. Tu te souviens de notre départ de Baccaléos, mon adorée, tu te souviens de cette cruelle maladie que je fis, à la suite de la grande chasse, d'où je revins avec une fièvre qui me retint dix lunes au lit.
—Oh! oui, je m'en souviens, et me souviens aussi que, te trouvant faible encore, après l'hiver, je voulus, malgré toi, t'accompagner à la pêche ordonnée par le bouhinne, à la saison des oiseaux de neige[56], afin, disait-il, de célébrer notre mariage par un grand banquet. Nous partîmes, emportant nos chimans à la côte. Il y avait beaucoup de phoques et de morses. Tu les poursuivais sur les glaçons, trop loin du rivage. Je te priais de ne pas nous écarter autant. Mais tes oreilles étaient alors closes à ma voix. Et un jour, un coup de vent nous entraîna vers la haute mer. Nous étions seuls dans notre canot. Je n'avais pas peur de la mort, puisqu'elle m'aurait frappée avec toi…
[Note 56: Le mois de mars.]
—Ah! je t'aime! s'écria Dubreuil, lui fermant la bouche sous un baiser.
Toutou-Mak reprit après un doux moment de silence:
—La tempête nous chassait toujours à l'est, quand le soir nous aperçûmes ce que tu nommes un vaisseau, courant sur nous. Tu appréhendais que ce fût un ennemi.
—Non, non, ce n'était pas un ennemi, mais un bateau flamand, qui pêchait la morue dans ces parages. Il nous reçut bienveillamment à son bord. Mais je commis la faute de parler au capitaine de mes découvertes, de mes cartes. Il voulut voir celles-ci; j'eus l'imprudence de les lui montrer; dès lors, il en désira la possession, me tourmenta pour l'obtenir, et peut-être aurait-il usé de violence envers moi, si nous n'avions été capturés par le navire anglais. Cette leçon, comme je te le disais tout à l'heure, m'avait mis sur mes gardes. On me jeta dans la cale avec les Flamands. Le capitaine anglais me questionna à son tour. Je simulai la démence. Il me laissa tranquille. Mais, prévoyant ce qui arriva, au moment de débarquer dans cette ville, vers le soir, je profitai de la confusion et de la foule pour m'évader du navire, courus cacher mes parchemins dans un rocher sur le bord du fleuve, et revins me mêler aux captifs.
—Eh! quoi, tu ne t'es pas enfui, mon ami? s'écria Toutou-Mak.
—T'aurais-je laissée seule aux mains de nos ennemis? répondit-il avec un doux accent de reproche.
—Oh! tu es bon!
—Je plaçai donc, continua Dubreuil, mon rouleau dans une fente du rocher, à deux cents pas du vaisseau, et je traçai avec un caillou une croix pour reconnaître l'endroit. Ah! si tes Anglais le savaient! M'ont-ils interrogé, torturé, les lâches! Cet or, qu'ils avaient découvert dans mes vêtements, et que j'avais négligé d'enfouir, cet or leur tenait en tête! «Où l'as-tu eu? d'où viens-tu?» Non, non, ils ne le sauront pas! Plutôt périr mille fois que de le leur révéler! Si le capitaine du navire flamand n'avait pas été tué dans l'abordage, ils m'eussent égorgé pour me faire parler!… Mais oublions ces souvenirs; causons de toi, Toutou-Mak, causons de toi, chérie…
—Ah! que j'ai hâte de te voir libre! Pourquoi ne pas consentir à livrer ces parchemins?
—Ces parchemins!… les livrer… aux Anglais… Jamais! oh! non, jamais! s'écria-t-il avec un rire métallique qui fit frémir l'Indienne.
Puis il ajouta d'un ton impérieux:
—J'espère que la fille de Kouckedaoui ne trahira pas mon secret.
Et ses yeux perçants, rivés sur elle, exigeaient une réponse.
—Toutou-Mak sauvera son bien-aimé! dit-elle en l'embrassant avec une ardeur qui lui fit tout oublier.
Le grincement d'une clé dans la serrure de la cellule les arracha à leur extase.
—A bientôt! tu seras libre! dit-elle en quittant le jeune homme qui secouait la tête d'un air de doute.
Toutou-Mak aimait trop pour s'arrêter aux nobles considérations qui retenaient Dubreuil dans les fers, elle était trop crédule pour suspecter un instant la bonne foi de Jean Cabot.
Elle vola à la maison de l'armateur, et, d'une voix haletante, lui indiqua le lieu où il trouverait les cartes, en réclamant la liberté immédiate du prisonnier, pour prix de ce service.
Cabot l'embrassa avec effusion, renouvela son engagement et ses protestations d'amitié. Mais, ajouta-t-il, il fallut attendre quelques jours, solliciter du roi d'Angleterre un ordre d'élargissement.
Toutou-Mak crut à tout cela. Pourquoi aurait-elle suspecté la sincérité de ce vieillard, qui déjà trébuchait aux portes de la tombe?[57] Il avait l'air si vénérable, si digne!
[Note 57: Il mourut, croit-on, l'année suivante.]
Une heure après, les Cabot avaient en leurs mains les précieux documents.
Le soir, sous un prétexte futile, la jeune fille fut conduite à bord du Matthew, amarré au quai de la Frome, près de l'église Saint-Étienne. Mais là, on l'enferma dans une cabine, et la pauvre innocente comprit alors seulement la perfidie dont elle avait été la complice involontaire et le jouet.
Dans la matinée du lendemain, le navire appareilla et, béni par le clergé catholique, sortit du port, aux acclamations d'une foule nombreuse, accompagné de trois ou quatre petits bâtiments «que les marchands de Bristol envoyèrent avec lui, chargés de gros drap, de bonneterie et d'autres marchandises de peu de valeur[58].»
[Note 58: Histoire des découvertes, etc., par J.-B. FORSTER.]
Quand on fut hors du canal de Bristol, Sébastien Cabot, qui commandait la flottille, ouvrit lui-même la cabine où était emprisonnée Toutou-Mak. Il se jeta à ses pieds, la supplia d'excuser la conduite de son père et de prêter l'oreille aux accents de l'amour qu'elle lui avait inspiré. Sébastien aimait pour la première fois, il aimait avec la violence d'un homme chez qui ce sentiment est nouveau vierge à un âge où chez les autres il est souvent épuisé. Il aimait furieusement, comme aiment ceux qu'une passion étrangère, soudaine, a détournés de leur concentration habituelle. Il fut ardent, pressant, sublime d'éloquence. Le feu étincelait dans ses yeux, tombait comme une lave brûlante de ses lèvres, jaillissait en effluves de ses gestes. Toutou-Mak se montra plus froide que les glaces du Succanunga. Un silence absolu, d'un dédain suprême, fut sa réponse unique. Sébastien sortit désespéré et plus amoureux que jamais. Maintes fois il revint à la charge, sans plus de succès. Une nuit, emporté par la flamme qui le dévorait, il se lève, fou de passion; il entre dans la cabine de la jeune femme. Tout est noir comme le crime qu'il projette. On n'entend que le ruissellement des vagues aux flancs du navire. Sébastien, les jambes flageolantes, la sueur au front, s'approche du hamac où repose l'Indienne, il y porte la main.
Toutou-Mak bondit, saute à terre, et d'une voix vibrante:
—Écoute, dit-elle; je tiens un couteau; si tu me touches, si tu fais un mouvement vers moi, je me tue.
Au fond, Sébastien n'était point pervers. Le délire avait pu un instant triompher de sa raison, de ses bons sentiments. Son dessein lui fit horreur; il s'enfuit sur le pont, en maudissant la destinée qui avait jeté cette créature sur ses pas. Dès lors, il chercha à vaincre sa funeste passion, et cessa de tourmenter la malheureuse jeune femme. Mais ses efforts même n'eurent pour effet que d'attiser la fièvre dont il était consumé. Le succès de son voyage avait cessé d'être le but unique de sa vie. Morne, triste, il laissait plus aux vents qu'à son habileté le soin de diriger la flotte; ses matelots commençaient à murmurer; il ne les entendait même pas, quand un matin, alors qu'il se promenait rêveur sur le tillac, la vigie cria:
—Terre!
Ce mot magique tira Sébastien de sa torpeur, et amena sur le pont tous les marins, proférant des cris d'allégresse.
—Bona Vista,[59] murmura en italien le capitaine, en découvrant un promontoire rocheux qui s'avançait dans la mer.
[Note 59: Ici je me suis conformé à la version la plus accréditée, quoique contraire à l'opinion de Warden.]
Il aurait voulu aborder. Mais la brise l'emportait au sud-est. Il rangea, à huit ou dix milles du rivage, une Côte, qui paraissait peu fertile et profondément indentée.
Sur le soir, le vent étant tombé, le Matthew mouilla dans une baie qu'on nomma Saint-Jean, en mémoire de l'apôtre dont on fêtait l'anniversaire ce jour-là, 24 juin.
Sébastien Cabot étudia les cartes dérobées à Dubreuil et y observa, à sa grande satisfaction, le littoral qu'il venait de découvrir, assez fidèlement dessiné. C'était la côte orientale d'une île triangulaire, située par le 49° de latitude et 55° de longitude.
Une note indiquait que là, mais à peu près à la hauteur du 50° de latitude, on trouverait le petit lac aurifère. Sébastien Cabot, ravi, consulta Toutou-Mak qui, le voyant plus réservé, consentait maintenant à causer avec lui. Mais elle ne put lui fournir aucun renseignement. Si c'était réellement l'île désignée sous le nom de Baccaléos sur la carte de Dubreuil, elle n'en avait jamais parcouru cette partie.
Le lendemain, Cabot leva l'ancre et cingla à l'est, puis à l'ouest et au nord sans perdre l'île de vue. Il arriva ainsi dans un détroit si correctement tracé sur un des plans de Dubreuil, que tous ses doutes cessèrent.
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la première découverte. L'équipage voulait descendre à terre. Sébastien permit à quelques hommes de s'y rendre. Ils revinrent bientôt traînant avec eux trois indigènes, couverts de peaux. Toutou-Mak reconnut les Uskimé méridionaux.
Elle causa avec eux, et confirma le capitaine dans son idée qu'il avait la terre ferme à sa gauche, l'île de Baccaléos à sa droite.
Les Esquimaux furent retenus sur le Matthew, et l'on vira de bord pour aller ancrer dans la baie de Higourmachat, très-rapprochée du lieu où Dubreuil avait recueilli ses pépites.
Toutou-Mak pria Sébastien de la laisser aborder, pour visiter sa mère et ses compatriotes. Elle conduirait, assurait-elle, les Anglais au lac. Mais le capitaine en était trop épris pour s'exposer à ce qu'elle lui échappât. Loin d'acquiescer à son désir, il la renferma de nouveau, et envoya à terre un détachement.
A leur retour, ses gens lui annoncèrent qu'ils avaient été assaillis et repoussés par une forte troupe d'hommes armés, avec une perte de six de leurs camarades. Cette nouvelle affligea d'autant plus Sébastien, que le scorbut ravageait son équipage, et qu'on avait laissé en arrière les petits vaisseaux qui naviguaient de conserve avec le Matthew.
Cependant, les matelots ramenaient un insulaire parlant quelques mots de français, et qui s'était donné à eux en les prenant pour des Français. Sébastien le fit venir en sa présence. Le sauvage paraissait enchanté de voir des Innuit-Ili. Il témoignait d'une joie si excessive que le capitaine, ne comprenant rien à ses gestes et à son jargon entremêlé de termes français, le conduisit à Toutou-Mak.
Le sauvage poussa un cri de surprise, et la jeune femme se précipita dans les bras de Triuniak. Il voulut l'emmener! Mais lui-même était déjà prisonnier avec sa fille adoptive.
Cabot, satisfait de cette découverte, décida qu'il reviendrait, l'année suivante, avec des forces suffisantes pour s'emparer de l'île, il reprit sa route vers le nord, en espérant rejoindre la flottille et trouver un passage au Cathay.
Toujours guidé par les plans de Dubreuil, il s'éleva ainsi jusqu'au cinquante-sixième degré de latitude nord. Mais à ce point, il dut se soumettre aux représentations de ses officiers et à la mutinerie de l'équipage, qui considéraient cette tentative comme un échec, parce que non-seulement on n'avait pas recueilli d'or, mais parce qu'on n'avait vu qu'un pays nu, désolé, où le froid sévissait cruellement.
C'était à la fin d'août, Sébastien Cabot tourna le cap sur l'Angleterre et rentra au commencement d'octobre dans le canal de Bristol.
Par une sombre soirée, le Matthew essaya de franchir la barre du fleuve Severn; mais, battu d'un vent contraire et ne réussissant pas à s'affourcher, il courut, sous ses focs de beaupré, des bordées dans le canal en attendant le retour de la marée.
Il était neuf heures environ. A l'exception du pilote et d'un homme de quart, tout semblait dormir à bord. Néanmoins, dans une cabine, au pied du grand mat, Triuniak et Toutou-Mak veillaient.
—Ma fille est-elle prête? dit à voix basse le Groënlandais, vêtu et armé comme pour une expédition.
—Oui; partons. Tu as les cordes et ces instruments qui coupent le fer, que j'ai pris à celui qu'ils nomment un charpentier?
—Je les ai. Mais es-tu sûre de bien retrouver ta piste?
—Toutou-Mak reconnaîtrait partout l'endroit où elle a posé une fois le pied.
—Viens, ma fille.
Ils sortirent de la cabine, montèrent sur le pont en portant un lourd paquet, et, se coulant vers la préceinte, l'escaladèrent pour glisser sans bruit dans la mer.
Au sommet d'une falaise, un feu servait de phare, ils se dirigèrent à sa lueur, traînant derrière eux une bouée de liège sur laquelle était assujetti un gros rouleau de cordes. La traversée était longue, plus d'une lieue.
Qu'était-ce pour de tels nageurs? De la côte à Bristol, huit milles environ. En moins de quatre heures les deux Indiens eurent effectué le double trajet.
Ils arrivent, contournent les murs de la ville en longeant la rive droite de la Frome. Les voici devant le donjon du château. Le talus du fossé est planté d'une oseraie, ils s'y blottissent. Le cri du faucon déchire l'air; il est répété trois fois à intervalles réguliers, avec des cadences particulières. Un objet blanc, un chiffon flotte à l'une des fenêtres du donjon. On distingue cet objet à travers les profondeurs de la nuit.
—Bien! murmure, en bandant son arc, Triuniak qui a poussé les trois cris, il est là, il a reconnu notre signal d'autrefois: nous sauverons Innuit-Ili.
Je n'entreprendrai pas de peindre les émotions de Toutou-Mak.
Le Groënlandais dévide un peloton de ficelle, en attache le bout à une flèche et décroche cette flèche vers la fenêtre. Elle pénètre. La ficelle est retenue. Alors Triuniak se jette à l'eau, en emportant l'autre bout de la ligne et son rouleau de cordes, traverse le fossé et va se placer sous la tour. A la ficelle, il fixe tout à la fois la corde, quelques limes, un ciseau à froid et un couteau de matelot.
De nouveau le faucon exhale son cri.
La ficelle monte; avec elle la corde et les instruments. Une heure s'écoule, heure de poignante anxiété pour Toutou-Mak. Le ciel est complètement voilé. Il tombe une pluie fine. A peine aperçoit-on la sombre silhouette du château. Nul autre son que le sifflement de la bise et le clapotement monotones de l'eau contre la berge.
Enfin la corde s'agite. Les yeux de Triuniak discernent une ombre dont le noir plus opaque tranche, à soixante pieds au-dessus de lui, sur la masse générale des ombres.
La corde oscille, on entend un frottement sourd. Guillaume Dubreuil est dans les bras de Triuniak; un moment après dans ceux de Toutou-Mak.
Mais il faut fuir. Pas une minute à perdre. Où? comment? L'Indienne a tout prévu. En remontant la rive de la Frome, elle a remarqué un bateau-pêcheur isolé; on s'en empare, on hisse la voile, la brise est bonne; l'embouchure de la Severn est bientôt franchie. On passe forcément sous le vent du Matthew, qui hèle le bateau; celui-ci ne s'empresse guère de répondre; et, le lendemain, nos amis débarquent sur les côtes de France.
Le 12 décembre de cette même année, au milieu d'un concours immense, on célébrait avec toute la pompe catholique, dans l'église Saint-Remi, de Dieppe, le baptême de Toutou-Mak, sous le nom de Constance, la patronne du jour, et aussitôt après le mariage de Constance avec le capitaine Guillaume Dubreuil.
—Mon fils, dit Triuniak en sortant du temple, tu m'as promis de me ramener au Succanunga; tu tiendras ta parole n'est-ce pas?… Quoique j'aime ton pays et ton Dieu je veux que mes ossements reposent près de ceux de mes ancêtres, car je sens que l'Uski n'est point fait pour vivre chez l'homme blanc, point fait pour habiter son paradis…
—Hélas! oui, répondit tristement Dubreuil, je t'y ramènerai puisque tu le désires, père, mais, ajouta-t-il avec enthousiasme, je reconquerrai sur les Anglais la gloire dont ils ont voulu frustrer ma patrie!
FIN
TABLE
A mon ami Ch. Dubois de Gennes.
I—L'Insurrection.
II—Les Sauvages.
III—Le Groënland.
IV—L'Angekkok-poglit.
V—Kougib.
VI—Disparition.
VII—La Fuite.
VIII—La Traversée.
IX—La Rixe.
X—Captif.
XI—La Fête du soleil.
XII—Le Chant de mort.
XIII—Kouckedaoui.
XIV—L'île des grandes cascades.
XV—Le Terre-neuve.
XVI—Monde Kouckedaoui.
XVII—Retrouvée.
XVIII—Le Fou.
XIX—Bristol.
XX—Le Château.—Le «Matthew.»—Baccaléos.
Conclusion.
_______________________________ E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY.
End of Project Gutenberg's La fille des indiens rouges, by Émile Chevalier