CHAPITRE II

LA COLOMBIE [5]

[Note 5: Je me fais un vrai plaisir de déclarer ici combien je suis redevable, pour cet ouvrage, à l'admirable travail de M. Duflot de Mofras, sur l'Orégon.]

Quelques détails topographiques et ethnographiques sur le théâtre de ce drame me paraissent indispensables.

La Colombie, située entre les 46° et 50° de latitude, 40° et 47° de longitude, est bornée au nord par l'île de Vancouver; au sud par la rivière Umqua, découverte, en 1543, par les Espagnols; à l'est, par la chaîne des montagnes Rocheuses; à l'ouest, par le Pacifique.

Un fleuve fort important, le rio Columbia, ou rivière Colombie, comme l'ont appelé les Canadiens-Français, la partage en deux. Ce fleuve, qui prend sa source dans les montagnes Rocheuses, entre les pics Browne et Hooker, points culminants de l'Amérique septentrionale, part du 53° de latitude environ, pour aller, après un cours de cinq cents lieues, se jeter dans l'océan Pacifique par lat. 46° 49' nord.

Chose singulière, unique peut-être dans les annales de l'hydrographie, le rio Columbia descend d'un petit lac, nommé lac du Bol de punch du Comité, lequel donne naissance à un autre cours d'eau considérable, l'Arthabasca, qui va se verser dans l'océan Atlantique, par la baie d'Hudson…

Ce lac mesure à peine une lieue de circonférence!

Un capitaine espagnol, don Bruno de Heceta, reconnut le premier le Columbia, le 17 août 1775. Il l'appela rio de San-Roque, et l'entrée qui décrit une pointe très-basse, allongée, couverte de magnifiques conifères semblant émerger des eaux, reçut le nom de cap Frondoso. Treize ans plus tard, le 7 juillet 1788, le capitaine anglais Meares, ayant navigué dans ces parages sans apercevoir le fleuve, déclara qu'il ne se trouvait que dans l'imagination de don Bruno de Heceta.

Et, pour mieux le prouver, il baptisa l'endroit cap Désappointement.

Quatre années se passèrent encore sans que l'existence de ce roi des eaux fut un fait acquis à la géographie. Enfin, le 13 mai 1792, le capitaine américain Gray pénétra dans le fleuve avec le navire marchand de Boston, Columbia, qui lui laissa son nom.

Le rio Columbia arrose une superficie de 196,500 milles carrés. Il suit une marche irrégulière, plongeant vers le sud, pour remonter à l'ouest à travers les contrées les plus différentes par leur climat leur sol, leur production. Froid et glacial au pied des montagnes Rocheuses, il se précipite avec furie entre des rives profondément escarpées, bondit sur des roches volcaniques nues, hurle comme une bête fauve contre ses inexorables barrières, écume, bouillonne, fait rage pour sortir de sa prison, puis tombe avec un redoublement de fracas d'une cascade formidable, et promène ensuite ses ondes limpides, bleues comme l'azur céleste, au sein d'une prairie luxuriante où la nature a rassemblé, avec amour, tous les trésors de sa fécondité. Alors le Columbia se fait paisible, majestueux, comme pour admirer cette puissante végétation dont il est le père nourricier. Ailleurs, il se recueille, se ramasse et s'élance sous les arceaux d'une sombre forêt de pins géants; plus loin, le voici qui joue parmi des aiguilles de basalte, hautes comme la nue et qui réfléchissent leurs pointes effilées dans son miroir de cristal; au delà il déploie impérialement son manteau liquide dans un lac immense, enclavé entre des montagnes au front sourcilleux, éternellement drapé de neige; ailleurs encore, vous le verrez diviser ses forces, envoyer les unes au sud, les autres à l'ouest, puis se tordre, se rouler comme un colossal serpent, tantôt entre des rives fleuries, parfumées des plus suaves arômes, tantôt sur des masses de laves arides, chenues, ou au milieu de marais fangeux, jusqu'à ce qu'il vienne enfin se marier à l'océan.

L'estuaire de la Colombie a une largeur de trois lieues. Il est formé par deux pointes en bec d'oiseau de proie, dont l'une, au sud, est nommée pointe Adams ou cap Frondoso; l'autre, au nord, cap Rochon ou Désappointement. Les abords de la pointe Adams sont parsemés d'îlots charmants, où la faune et la flore des deux pôles se trouvent confondues dans un heureux mélange. Quant au cap Désappointement, c'est une montagne arrondie, élevée de cent vingt mètres au-dessus de la mer et jadis couronnée de pins de la plus grande espèce. Ils atteignent soixante pieds de circonférence et trois cents de hauteur. L'écorce a plus d'un pied d'épaisseur. Les Anglais ont abattu les arbres qui ombrageaient le cap Désappointement, à l'exception de trois, qui furent élagués et conservés pour servir à guider les navires dans la passe, extrêmement dangereuse à cause des bancs de sable flottants qui l'encombrent sans cesse. Le mugissement des vagues contre la barre se fait entendre à plusieurs lieues de distance. Cette barre occupe une largeur de quinze cents mètres. Les énormes lames qui la balaient en temps de tourmente, montent jusqu'à soixante pieds de hauteur. Aussi l'entrée de la Colombie est-elle fort redoutée des marins; dans leur langage métaphorique, ils l'ont dénommée le Trou du Diable.

A peine l'a-t-on franchie, cependant, que la scène change et prend une physionomie ravissante. Des campagnes fertiles, un climat doux et tempéré, réjouissent les yeux et le coeur. On sent que ce pays, encore aux trois quarts sauvage, est destiné à devenir un des sièges les plus florissants de la civilisation.

En 1822, époque de notre récit, les blancs étaient rares sur le littoral de la Colombie, principalement habité par les Indiens Têtes-Plates.

Néanmoins, quelques établissements y avaient été fondés par les Américains et les Anglais; mais les différends continuels des deux nations et l'aversion des Peaux-Rouges pour les Visages-Pâles ne permettaient guère à ces établissements de prospérer. Leur histoire est, du reste, aussi brève que lugubre.

En 1809, un Américain d'une intelligence peu commune, d'une volonté de fer, M. J. Astor fonda une association pour la traite des pelleteries. Cette association se proposait de faire concurrence à la Compagnie de la bale d'Hudson, dont les empiètements, par delà les montagnes Rocheuses, commençaient à inquiéter les Yankees, qui réclamaient, comme leur propriété, le territoire de la Colombie. La société de M. Astor prit le titre de Compagnie des fourrures du Pacifique. Plusieurs agents de la Compagnie canadienne du Nord-Ouest, établie à Montréal, se joignirent M. Astor, en haine de la Compagnie anglaise de la baie d'Hudson. De ce nombre fut M. Alexandre M'Kay, ancien compagnon du célèbre voyageur sir Alexandre M'Kenzie, qui, le premier, chercha et découvrit une route pour se rendre, par terre, des côtes occidentales de l'Atlantique à l'océan Glacial.

En vertu de l'acte d'association de la nouvelle Compagnie, une seule factorerie devait d'abord être établie à l'embouchure du rio Columbia. Un navire de New-York porterait annuellement des approvisionnements aux facteurs, se chargerait des pelleteries qu'ils auraient recueillies, irait ensuite les vendre: à Canton, en Chine, et rapporterait les produits au lieu d' embarquement.

Le Tonquin inaugura les voyages. Il partit de New-York pendant l'automne de 1810 et arriva à sa destination au milieu de l'hiver. Son équipage se composait d'Américains et de Canadiens, tous gens hardis et décidés à mener à bonne fin leur périlleuse entreprise.

A quelques lieues de l'embouchure du fleuve, ils élevèrent un fort qui fut appelé Astoria.

Le 5 juillet 1811, le Tonquin levait l'ancre avec une cargaison de fourrures. Mais s'étant arrêté près de l'île Vancouver pour faire de l'eau, il fut attaqué par les indigènes, qui massacrèrent tous ceux qui se trouvaient à son bord.

Deux ans après, le 12 décembre 1813, la corvette de guerre anglaise le Racoon, commandée par le capitaine Black, ruinait l'établissement d'Astoria.

Il ne se releva point; mais l'impulsion était donnée. Des bandes ou partis d'Américains, de Canadiens et d'Anglais, se livrèrent, soit individuellement, soit en société, à la traite des pelleteries, sur les côtes du Pacifique, en s'avançant dans l'intérieur des terres, par le rio Columbia, jusqu'au moment où un aventurier anglais, le docteur McLoughlin jeta, en 1824, les fondements d'une factorerie considérable qui prit le nom de fort Vancouver.

Le fort Vancouver, bâti à trente lieues en amont du fleuve, fut compris dans les possessions de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui, comme je l'ai dit dans mes précédents ouvrages [6], monopolisa tout le commerce, depuis le 45° de latitude jusqu'au cercle polaire, et de la baie d'Hudson jusqu'au Pacifique.

[Note 6: Voir entre autres la Huronne et les Pieds-Noirs.]

Dès le commencement du siècle, elle déclarait aux Compagnies rivales et aux francs trappeurs une guerre à outrance. Mais, à partir de 1815, elle ne recula devant aucun moyen pour les faire disparaître du territoire où elle exerçait un pouvoir sans contrôle. Le vol, la dévastation et l'assassinat furent impunément perpétrés par ses agents.

Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elle pressurait et décimait les peuplades indiennes.

Ces peuplades étaient et sont encore, sur le versant occidental des
montagnes Rocheuses, et le long de la rive orientale de la Colombie, les
Têtes-Plates, proprement dites; les Nez-Percés, les Serpents et les
Chinouks; le long de la rive septentrionale, les Okanagans, les
Nesquallys, les Chinamus, les Clallomes.

Ceux qui vivent à la base des montagnes ressemblent assez par leurs moeurs, leurs usages, leur langue et leur costume à la grande race algonquine répandue entre le versant oriental, le lac Huron et la factorerie d'York, sur la baie d'Hudson [7]. Mais les riverains du Pacifique en diffèrent totalement. Ils portent peu ou point de vêtements, se tatouent le corps, parlent un langage dur et mènent pour la plupart une existence misérable.

[Note 7: Voir la Huronne.]

La famille chinouke reconnaît deux divinités principales, Hias-soch-a-la-ti-yah, le Grand Esprit ou chef suprême, et Scoucoumé, l'Esprit du Mal. A ce dernier elle fait des sacrifices, lui immole des victimes humaines. Sa genèse est étrange. L'homme fut créé par un Dieu, Etalapas. Mais, à l'origine, l'homme était parfait. Le souffle de vie ne l'animait pas. Sa bouche n'était pas divisée, ses yeux étaient fermés, ses pieds et ses mains étaient rigides. C'était, une statue, rien de plus. Le feu prométhéen lui manquait. Un autre dieu, non moins puissant, mais plus charitable qu'Etalapas, eut pitié de ce triste état de l'homme. Il lui ouvrit la bouche et les yeux, insuffla le mouvement dans ses bras et ses jambes, puis il lui apprit à s'en servir pour fabriquer des armes, des filets et toutes les choses nécessaire à son être.

La cosmogonie des Algonquins, par contre, a une analogie si remarquable avec la tradition biblique que, quoiqu'elle s'éloigne de mon sujet, je ne puis résister au désir de la citer.

«Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Les femmes n'existaient pas alors et les six hommes craignaient que leur race ne s'éteignit avec eux. Ils délibéraient sur les moyens de la perpétuer, quand ils apprirent qu'il y en avait une au ciel.

«On prolongea le conseil et il fut convenu que Hougoaho, l'un d'eux, monterait.

«Ce qui parut d'abord impossible.

«Mais des oiseaux lui prêtèrent le secours de leurs ailes et le portèrent dans les airs.

«Arrivé au ciel, il apprit que la femme avait coutume de venir puiser de l'eau auprès d'un arbre, au pied duquel il attendit qu'elle vînt.

«Et la voici venir, en effet. Hougoaho cause avec elle et lui fait un présent de graisse d'ours.

«Une femme causeuse qui reçoit des présents n'est pas longtemps victorieuse.

«Celle-ci fut faible dans le ciel même.

«Manitou s'en aperçut, et, dans sa colère, la précipita en bas. Mais une tortue la reçut sur son dos, où la loutre et d'autres poissons apportèrent du limon du fond de la mer et formèrent une petite île qui s'étendit peu à peu et finit par constituer tout le globe.»

Cette légende, que j'ai souvent entendu raconter sur les bords du Saint-Laurent, je l'abandonne aux commentaires des érudits et reviens aux Chinouks.

Ils sont très-superstitieux, et, comme exemple, je citerai ce fait: ils enlèvent et enterrent le coeur des saumons qu'ils ont pris; cela, probablement, dans le but de se rendre favorable la divinité qui préside aux tribus aquatiques.

Les sorciers jeesukaïns exercent une grande influence sur leur esprit. Un Chinook tombe-t-il malade, on le place sur des nattes de jonc élevées de quatre ou cinq pieds du sol et entourées par une pente en planche. Deux jeesukaïns sont mandés. On leur fait force présents pour les déterminer venir. Une fois arrivés, ils montent sur les nattes près du patient, et commencent à psalmodier d'un ton bas et lent une sorte de chant nasal. Chacun d'eux tient à la main un bâton long de quatre à cinq pieds, emmailloté dans une peau de serpent, et marque la mesure. Au bout de quelques minutes, la gamme hausse et s'accélère. Les magiciens s'agitent, se démènent comme des énergumènes.

Bientôt le bruit devient assourdissant, et se continue jusqu'à ce que les exorciseurs, trempés de sueur, à court d'haleine, s'affaissent, à moitié morts, auprès de leur client.

Pendant tout le temps de l'opération, la famille vaque à ses travaux journaliers comme si de rien n'était.

Un enfant meurt-il, le père s'en prend à la mère et la tue, parce que, dit-il, elle lui a jeté un sort à sa naissance.

Un touriste canadien, M. Paul Kane, dont la relation a été élégamment traduite par M. Edouard Delessert, rapporte la tragédie suivante:

Casanov (chef chinouk) perdit son fils unique et l'enterra dans l'enceinte du fort. Il était mort de consomption, maladie très-commune chez les Indiens et qui vient sans doute de ce qu'ils sont constamment exposés aux vicissitudes des saisons. La bière fut faite assez grande pour contenir tous les objets supposés nécessaires pour son confort dans le monde des esprits. Le chapelain du fort fit la cérémonie habituelle; sur la tombe, et Casanov rentra dans sa case où, le soir même, il attenta à la vie de la mère de son enfant….

C'est une opinion répandue parmi les chefs qu'eux et leurs fils ont trop d'importance pour mourir d'une manière naturelle; à quelque époque que l'évènement arrive, ils l'attribuent à la mauvaise influence exercée par quelque autre individu qu'ils désignent souvent de la manière la plus capricieuse; le plus souvent ils font tomber leur choix sur les personnes qui leur sont les plus chères. Cette fois-là, Casanov prit pour victime la mère affligée, quoique, pendant la maladie de son fils, elle eut été la plus assidue et la plus dévouée servante, et que, de ses diverses femmes, elle fut celle qu'il aimât le plus. Mais c'est la croyance générale des Indiens de l'ouest des montagnes que plus la perte qu'ils s'infligent à eux-mêmes est grande, plus la manifestation de leur douleur est agréable à l'âme du défunt. Casanov me fit connaître la raison intime de son désir de tuer sa femme: elle avait été si bien l'esclave de son fils, si nécessaire à son bien-être et à son bonheur dans ce monde, qu'il devait l'envoyer près de lui pour qu'elle l'accompagnât dans son long voyage, néanmoins, la pauvre mère parvint à s'enfuir dans les Bois et à se rendre le lendemain au fort Vancouver, où elle implora protection. Elle se tint, en conséquence, cachée pendant quelques jours jusqu'à ce que ses parents eussent fixé leur résidence et la sienne à la pointe Chinouke. En ce même temps, une femme fut trouvée assassinée dans les bois; on attribue universellement ce meurtre à Casanov ou à quelqu'un de ses émissaires.

Les Chinouks ne brûlent pas leurs morts, mais ils emplissent les narines des cadavres d'une espèce de coquillages nommés aïqua, et ils fixent sur les paupières des bandelettes de grains de verre ou d'étoffe. Le corps est paré de ses vêtements de fête; puis enveloppé dans des peaux d'animaux ou des couvertures de laine et enseveli, la face tournée vers la terre et la tête suivant le cours d'une rivière, dans un canot formé avec des écorces, élevé sur quatre poteaux et soutenu par des barres transversales. Des branches d'arbres, lichees autour de ce sépulcre aérien, supportent tous les ustensiles dont le défunt a fait usage pendant sa vie. Les cérémonies funèbres se font au milieu des chants des jeesukaïns et des hurlements des femmes et des parents du mort, qui le pleurent pendant plusieurs semaines.

Les tombeaux sont sacrés. Malheur à l'imprudent qui toucherait à l'un des objets qu'ils renferment!

Les Chinouks vivent en famille dans de grandes huttes d'écorce de cèdre, où les lits sont disposés comme les cadres dans les cabines d'un navire. Ils ne se vêtissent guère qu'en hiver; alors ils portent un manteau de peaux de rats musqués ou de veau marin.

Une ceinture (kalaquarté) en filaments d'écorce de cèdre compose, pour l'été, le costume ordinaire des femmes. Mais, quand la saison est rigoureuse, elles se couvrent d'une tunique faite avec des peaux de cygnes ou d'oies sauvages.

Le poisson, le gibier et des racines de kamassas (camassa esculenta) et de ouappatou (sagitta folia commune), bulbes qui, par la saveur et la forme, ressemblent assez à l'oignon, constituent la base de leur alimentation. Leurs armes ont assez de rapport avec celles des autres tribus sauvages de l'Amérique du Nord pour que je croie inutile de les décrire spécialement ici.

Ces particularités données, je reprends, pour ne plus le quitter, le fil de ma narration.