XVI

LA PISTE DU TRAPPEUR

La route devenait plus difficile et la nuit plus noire. Après avoir contourné les montagnes, franchi des ravines, traversé des parties de terrain boisées, ils arrivèrent à un étroit sentier, profondément encaissé entre des rochers à pic.

Pathaway roulait dans son esprit des projets d'évasion, mais sans trouver une occasion favorable pour les exécuter.

Une fois ou deux il songea sérieusement à fuir, lorsqu'ils atteindraient un pays plus découvert. Mais on le gardait avec tant de vigilance qu'il lui fallut renoncer encore à ce dessein.

Carlota se rapprocha de lui par hasard, ou peut-être intentionnellement.

Pathaway ne demandait pas mieux que de renouer la conversation avec cette jeune femme, et, d'ailleurs, il ne désespérait pas de l'intéresser à son sort.

—Voici une contrée bien sauvage! dit-il. Serait-ce une indiscrétion que de vous demander dans quelle partie de votre territoire nous sommes à présent?

—Nous parcourons la piste du Trappeur, répondit Carlota. Elle a reçu son nom de la légende d'un trappeur blanc qui, le premier, explora cette région solitaire. Ce trappeur s'égara au milieu des montagnes, et ce ne fut qu'au bout de deux mois qu'il parvint à s'en tirer. C'était au milieu de l'hiver. Aussi le pauvre homme eut-il à souffrir terriblement de la faim et du froid.

—Si ce fait fût arrivé maintenant, il eût été facile de s'expliquer la disparition du trappeur, dit Pathaway avec une légère teinte d'ironie.

—Sans doute, repartit sèchement Carlota.

—Je suppose que la piste du Trappeur conduit à la vallée du Trappeur, reprit le chasseur noir. J'ai ouï dire que plus d'un trappeur a perdu son chemin dans ces défilés.

—C'est bien possible, répondit Carlota.

—Il n'est pas non plus très-surprenant qu'on ne puisse toujours retrouver sa route quand on s'est engagé au milieu de ces gorges. M'est avis qu'on devrait y ériger des cabanes de refuge et y entretenir une meute de chiens, comme ceux du Saint-Bernard, pour sauver les trappeurs et les chasseurs égarés.

Pendant qu'ils causaient, la lune se leva, la sente s'élargit et
Pathaway put mettre son cheval à la hauteur de celui de Carlota.

—La vallée du Trappeur! fit-elle en indiquant du bout de sa cravache un petit village à quelques pas devant eux.

Ce village se composait d'une quarantaine de huttes grossières et enfumées.

Pathaway laissa échapper une exclamation de surprise.

—Je supposais, dit-il ensuite à sa conductrice, que les tanières de vos gens étaient plus loin… dans quelque caverne.

—Ceux qui vont plus loin reviennent rarement répondit Carlota à voix basse. Mettez pied à terre.

Le chasseur noir s'empressa d'obéir, et il offrit la main à Carlota pour l'aider à descendre.

Mais, repoussant cette galanterie, elle sauta lestement de sa selle.

Pathaway se retourna et remarqua des signes de mécontentement non équivoques sur les visages de ceux qui l'entouraient.

Hendricks semblait particulièrement choqué de la familiarité qu'il avait témoignée à Carlota.

Le chasseur noir ne s'en émut pas.

—Vous reverrai-je? lui dit-il.

Elle ne répondit point et entra dans une cabane.

—Allons! cria Hendricks en le poussant vers me autre loge; allons, il est temps de vous préparer à sortir de ce monde. Nick Whiffles et vous nous avez joué de mauvais tours, mais j'espère que ce sont les derniers. Je suis bien sûr que vous n'êtes pas étrangers à l'évasion du Canadien. Peut-être vous figurez vous que je ne l'ai pas reconnu au camp de Nick, hein?

—Je sais que quelque chose vous a fait peur, répondit froidement
Pathaway.

—C'est faux… faux! Je n'ai jamais eu peur.

—Bah! ou aurait dit que vous aperceviez un spectre.

—Mensonge! je regardais le gamin.

—Le gamin! riposta Pathaway avec une surprise parfaitement jouée.

—Lui-même.

Pathaway hocha la tête en signe de doute.

—Je crains fort que vous n'ayez pas la conscience bien nette, capitaine
Hendricks, dit-il.

L'autre essaya un rire de mépris, mais il y avait plus d'effroi que de dédain dans les sons creux qui s'exhalèrent de sa poitrine. Cependant, pour se donner de l'aplomb, il lâcha une volée de blasphèmes épouvantables.

—Allons, entrez ici; c'est assez joué comme cela, grommela-t-il ensuite. Est-ce que vous pensez que parce que nous sommes des pirates de terre, nous devons tuer tous les enfants que nous rencontrons?

—Je ne vous comprends pas, capitaine, fit le chasseur noir.

—Le diable vous emporte! hurla Hendricks.

—On m'a dit, reprit Pathaway, que les criminels n'avaient point de repos. Je ne fais pas allusion à vous, capitaine; mais sans doute on vous a appris la même chose. Il est juste que les fantômes de ceux qui ont été assassinés viennent jour et nuit harasser leurs meurtriers. Il est de ces meurtriers qui ont été ainsi poussés à confesser leur crime, à se jeter entre les dents de ce monstre terrible, LA LOI, sombre dragon qui dévore impitoyablement les coupables.

—Ta! ta! ta! fit Hendricks en haussant les épaules et tournant sur les talons.

—Je sais ce que je dis, répliqua Pathaway avec un redoublement d'énergie. Moi-même, j'ai eu le malheur de tuer un homme en duel, et son cadavre sanglant ne me quitte pas.

—Jack Wiley! Jack Wiley, ici! cria le capitaine Dick.

Un homme parut. Il chancelait comme s'il eût été ivre.

—Hendricks ne s'aperçut probablement pas de l'état où se trouvait son subalterne, car il lui dit:

—Prends soin de ce gibier-là jusqu'à demain, et veille au grain, car si par malheur tu le laisses échapper, tu auras affaire à moi.

—C'est bien, capitaine; bien! on y verra, marmotta Jack. A-t-il des armes sur lui?

—Je ne pense pas, répondit Hendricks; mais, au surplus, tu as tes pistolets et ton fusil; il me semble que c'est plus que suffisant.

—Bah! il vaudrait mieux l'expédier ce soir, ça vous épargnerait l'ennui de le garder. C'est bien simple, une demi-once de plomb, vous savez?

—Fais ce que je te dis, et pas d'observation! répliqua aigrement
Hendricks.

Et il sortit de la cabane.