XVIII
JOE
Ce ne fut pas sans méfiance que Pathaway attendit l'arrivée du guide que
Carlota lui avait promis.
Il se disait que peut-être elle se repentirait de ce qu'elle avait fait pour lui, et, qu'au lieu d'un conducteur, elle enverrait une troupe de bandits pour le reprendre. Son anxiété croissait de plus en plus et ses doutes prenaient la forme de la réalité quand le trot d'un cheval l'avertit que quelqu'un approchait.
En manière de précaution, Pathaway tira un pistolet et se tint sur le qui-vive.
Mais heureusement ces mesures étaient inutiles, car le cavalier qui arrivait était le guide annoncé par la jeune femme.
Il appartenait à la race indienne et pouvait avoir quatorze ou quinze ans.
—Squaw blanche avoir envoyé moi, dit-il. Moi montrer chemin à visage pâle.
—Carlota t'a envoyé? demanda le chasseur noir tout à fait rassuré.
—Joe l'a dit; Joe jamais dire même chose deux fois. Indien pas faire question; homme blanc faire question, pas juste.
Voyant que le jeune garçon n'était pas disposé à causer, Pathaway, qui s'était mis en selle, le suivit en silence.
Il songeait à Carlota, à Sébastien, à Nick, et à bien d'autres choses qui se rattachaient aux derniers événements de sa vie.
Quand l'aurore commença de blanchir l'orient, Joe mit son cheval au galop, partout où il fut possible, et marcha au grand trot dans les passes difficiles.
Sans doute, il avait hâte d'être hors de la vallée du Trappeur. En bien des endroits le sentier était dangereux, mais les deux animaux paraissaient accoutumés à le parcourir, et ils allaient d'un pas rapide, ferme et sûr.
Le soleil se leva au moment où il débouchèrent du défilé.
Pathaway supposait que son guide le quitterait à ce point; mais il n'en fut rien. Joe continua sa course vers le lieu où Hendricks et le chasseur noir s'étaient, rencontrés la veille.
—Je pense, dit alors Pathaway, que nous allons nous séparer ici.
—Séparer! non. Joe aller plus loin, répliqua le jeune garçon.
—Mais le capitaine Hendricks s'apercevra de ton absence? reprit le chasseur noir.
—Joe pas peur du capitaine. Il ira avec toi au camp de l'homme blanc,
Nick, comme tu l'appelles.
Il jeta un coup d'oeil à Pathaway, puis il fixa ses regards sur la tête de son cheval.
—Ta maîtresse, Carlota, t'a-t-elle dit de m'accompagner jusque là? demanda Pathaway.
—Maîtresse avoir dit à Joe rester aussi longtemps qu'il voudrait. Joe revenir peut-être, et peut-être pas. Lui aller, ici, là, partout—pas savoir où il va. Parfois être guerrier.
—Alors, tu es libre de faire ce que tu veux? reprit le chasseur qui avait été tellement préoccupé jusqu'à ce moment qu'il n'avait pas fait grande attention au jeune Indien.
—Oui, repartit-il nettement.
Pathaway se prit à l'examiner.
C'était un garçon bien constitué et de fort bonne mine, qui semblait aussi capable que tout autre de sa race de faire son chemin dans le monde.
Il avait des cheveux longs, noirs, dont les boucles abondantes baignaient son visage et ses épaules. Son teint était très-foncé, et on remarquait en lui un penchant à la coquetterie, car il était chamarré de peintures, de plumes et de broderies, en rassade.
Il devait évidemment être un favori, parmi les habitants de la vallée du
Trappeur, sans quoi il n'eût pas été aussi galamment attifé.
—Je parle pour ton bien, dit le chasseur noir, car il vaudra mieux pour toi ne pas retourner au milieu de cette bande de coquins. Mais il me semble aussi que tu es bien jeune pour te lancer sur la piste des guerriers, la tribu doit camper loin d'ici.
—Joe pouvoir chasser, pêcher et subvenir à ses besoins. Ne t'inquiète pas de lui.
—Depuis combien de temps as-tu quitté les tiens?
—Deux ou trois lunes. Squaw blanche donner à moi des habits, beaucoup à manger, rien à faire. Joe pas aimer ouvrage. Femmes faire ouvrage pour lui.
Le jeune Indien toucha son cheval de la main et accéléra son allure au point que Pathaway fut obligé de mettre sa monture au galop pour se maintenir à sa hauteur. Au bout d'une heure, ils atteignirent le but de leur destination, c'est-à-dire la cabane de Nick Whiffles.
Le brave trappeur était devant sa porte et appuyé sur sa carabine.
A la vue des deux cavaliers, il éprouva un double sentiment de plaisir et d'étonnement, qui se refléta instantanément sur son visage.
—Ma foi, je partais, ô Dieu, oui! exclama-t-il. J'ai fait une tournée la nuit dernière et j'allais en recommencer une autre. Je savais bien que vous reviendriez; je me tuais de le dire à Sébastien, mais il n'en voulait rien croire, oui. Dieu, je le jure, votre serviteur! Drôle de garçon que Sébastien, c'est moi qui vous le dis. Figurez-vous qu'il n'a pas fermé l'oeil de toute la nuit dernière. Il n'a fait que geindre et brailler comme une Madeleine. Tiens, mais vous avez l'air de vous être colleté avec quelque guerrier indien. Vous revenez avec deux chevaux et un prisonnier. Tant mieux; vous êtes le bienvenu; Quelle diablesse de maudite petite difficulté?…
Tandis que Nick faisait cette question, Sébastien sortit de la hutte.
Sa première impulsion fut évidemment de se précipiter vers Pathaway et de lui saisir la main. Mais il s'arrêta à mi-chemin, dans une attitude qui indiquait la surprise et la joie.
Le chasseur noir s'empressa de le saluer affectueusement.
—Quelle espèce de bagage avez-vous là? demanda Nick en désignant l'Indien.
Joe n'avait pas mis pied à terre. Ses regards étaient attachés sur
Sébastien.
—Ce garçon m'a servi de guide depuis la vallée du Trappeur, répondit
Pathaway.
—La vallée du Trappeur! exclama Sébastien, en frappant ses mains l'une contre l'autre.
Il avait l'air effaré et contemplait attentivement le guide.
Le chasseur observa ce tressaillement et le changement soudain de posture.
—Ainsi, dit Nick, vous êtes allé à la vallée du Trappeur et vous en revenez vivant? C'est bien extraordinaire, oui bien, je le jure, bien extraordinaire!
S'adressant ensuite à Joe:
—Pied à terre, et voyons quelle mine tu nous as.
—L'Indien ne parut pas avoir entendu.
—Mais Pathaway lui ayant, fait un signe, il sauta prestement sur le gazon.
—Joli marmot, joli marmot, quoiqu'il ait un petit brin l'air d'un gesteux. Il a bonne façon, tout de même, oui bien, je le jure, votre serviteur!
Sébastien et Joe échangeaient, durant cette apostrophe, des oeillades étranges.
Pathaway crut y découvrir des signes d'une vive inimitié.
—Ainsi donc, poursuivit Nick, changeant brusquement de sujet de conversation, vous êtes allé à la vallée du Trappeur. Voyons, mettez-moi ces bêtes-là au pâturage, et venez nous dire ce que vous avez vu et entendu.
A cet instant, Sébastien poussa un cri de terreur, en montrant du doigt la tunique de Pathaway, tailladées et déchirée en plusieurs places.
—Une maudite petite difficulté, oui bien, je le jure, votre serviteur! dit Nick qui avait fait la même observation. Moi, je me suis toujours bien tiré des difficultés. Chacun a les siennes. Elles vous tombent sur les épaules quand vous ne vous y attendez pas, et ce n'est pas toujours facile de les mettre de côté, ô Dieu non! C'est vrai, ça, les difficultés nous pleuvent sur la caboche dès que nous touchons la terre. Le premier souffle se fait au milieu d'un tas de difficultés, tout aussi bien que le dernier.
Puis viennent les dents, la coqueluche, la rougeole, la petite vérole, la fièvre scarlatine et tout le tremblement des maladies!… Et les coupures, les bosses, les claques, les torgnoles, les roulées, les piles qu'on attrape à l'école! Les bosses? ça me rappelle que j'avais une polissonne de disposition pour tomber quand j'étais moutard.
Je savais parfaitement grimper sur les arbres, mais c'était bien le pis pour moi, car au plus haut que je montais, de plus haut je tombais. Il y avait dans la maison une couple d'escaliers que je ne descendis jamais que la tête en bas, jusqu'à l'âge de onze mois. Et je faisais tant de vacarme alors, que les voisins croyaient que j'apprenais à jouer de la grosse caisse. Et c'est que je vous avais aussi une voix! Ce fut surtout dans ma deuxième année que cette superbe voix se développa.
Les difficultés l'avaient tant élargie que quand j'ouvrais la bouche les vitres tremblaient et tout le monde se bouchait les oreilles. Il fallait m'entendre quand j'étais tombé d'un pommier ou d'un cerisier! Quelle musique, bon Dieu! Regardant ceux qui l'entouraient, Nick s'interrompit pour dire ensuite:
—Sébastien, ne mange pas ainsi l'Indien avec tes yeux, Indien, ne mange pas ainsi Sébastien avec tes yeux. J'ai connu des enfants qui sont devenus enragés pour s'être ainsi dévisagés.
Où en étais-je? Ils m'ont fait perdre le fil de ma pensée, avec leurs mauvaises façons…. Votre chemise de chasse est pas mal endommagée, Pathaway.
Il s'arrêta et se prit à considérer alternativement le chasseur noir elles deux adolescents.
—Pour vous tout dire en peu de mots, répliqua Pathaway, j'ai eu, avant-hier, une rencontre avec cet Hendricks. Nous nous sommes dit de gros mots; il s'est montré insolent et je lui ai donné une leçon.
—Ah! j'en suis content, ô Dieu, oui! s'écria Nick en frappant le sol avec la crosse de sa carabine, bien content, répéta-t-il, et je pense que cette leçon a été bonne.
—Quelques coups de poing qui l'ont envoyé rouler à terre.
—Bravo!
L'oreille tendue, la paupière dilatée, la respiration haletante,
Sébastien écoutait.
—Est-ce tout? demanda Nick.
—Non. Il fallut une revanche. J'ai proposé un duel au couteau, il a accepté; et, dans la soirée d'hier, nous étions sur le terrain, un charmant endroit. La victoire me favorisa; je désarmai mon adversaire.
Le jeune Indien, qui jusqu'alors avait paru indifférent au récit, se rapprocha du narrateur.
—Hendricks était à ma merci, reprit Pathaway, et je ne sais ce que j'aurais fait quand une femme s'interposa.
—Carlota, c'était Carlota! murmura Portneuf qui venait de les rejoindre, car cette conversation avait lieu hors de la hutte.
—Oui, c'était Carlota, et avant que je connusse le danger, j'étais entouré par les vagabonds de la vallée du Trappeur.
—La misérable! exclama Sébastien.
Le jeune indien lui décocha un regard irrité; mais resta immobile.
—J'étais prisonnier, reprit Pathaway; et, après m'avoir fait marcher quelque temps ils m'ont donné un cheval et conduit à la vallée du Trappeur perdu où je suis entré par l'est.
—Vrai! dit Nick, dont le visage s'épanouit, et qu'avez-vous vu?
—Oh! peu de chose, peu de chose; quelque pauvres huttes, pas loin de la piste du Trappeur, qui est à la vallée du même nom ce qu'est un petit ruisseau se jetant dans un lac. Tous les mystères du local ne me furent pas révélés. Les bandits m'ont caché leurs antres les plus secrets.
—Sans doute, dit Nick; mais je crois que ces antres ne sont pas loin du lieu où nous avons trouvé Portneuf.
—Je fus, continua le chasseur, commis à la garde de Jack Wiley, avec promesse d'être pendu le lendemain matin. Fort heureusement mon geôlier s'endormit; je sortis de la hutte et je cherchais la piste du Trappeur quand je rencontrai….
—Vous rencontrâtes? interrompit fiévreusement Sébastien.
Le jeune Indien fronça les sourcils.
—Carlota, répondit Pathaway.
—Que dit-elle? que vous dit-elle? s'écria, Sébastien avec une agitation extraordinaire.
—Que je ne la comprenais pas; que j'avais été grossier envers elle, et qu'elle m'apprendrait à la connaître.
Les prunelles de Joe dardèrent des éclairs.
—La femme n'était pas tout à fait morte en Carlota, poursuivit le chasseur noir. Elle avait préparé mon évasion et je faillis tout perdre par ma vivacité.
—Est-ce que, demanda timidement Sébastien, est-ce que cette
Carlota—cette femme-homme—est belle?
Les regards de Joe se rivèrent sur le visage de Pathaway.
—Je ne m'en suis pas occupé sérieusement, répliqua ce dernier en souriant; mais maintenant que je me rappelle ses traits un à un, je déclare qu'elle est avenante. Pour mieux dire, elle a une certaine beauté sauvage capable de séduire bien des hommes. Elle est brillante et audacieuse. Ce sont des qualités qui éblouissent certaines gens.
S'adressant à l'Indien:
—Voyons, que penses-tu de ta maîtresse, Joe?
—Pour ceux qui l'aiment, elle belle; pour ceux qui ne l'aiment point, pas belle, répondit-t-il.
Et ses yeux, un instant abaissés, se portèrent de nouveau sur Sébastien.
—Eh diable! qu'est-ce que ça te fait, petiot, qu'elle soit belle ou non? dit Nick d'un ton goguenard. Est-ce que tu aurais envie de lui faire un doigt de cour? Ah! si c'était le cas, tu peux bien être sûr que je ne donnerai jamais mon consentement pour te marier avec la fille d'un pirate de terre, si ce n'est pas sa femme, ô Dieu, non!
—Je crois plutôt que c'est sa fille, dit Pathaway.
—Donc, reprit Nick, la vermine vous donna un cheval et un guide pour vous tirer de cette diablesse de vallée? hum! hum! hum! C'est pas tout à fait naturel ça. Je gagerais Maraudeur contre la première cagne venue que vous avez mis sa poitrine dans une maudite petite difficulté; c'est-à-dire, pas sa poitrine, mais son sein, ce qui n'est pas encore exact, car j'aurais dû dire son coeur, n'est-ce point Pathaway?
Sébastien sourit et Joe se mordit la lèvre inférieure.
—Oh! dit le chasseur noir, je ne suis pas assez fat pour m'imaginer que je fais ainsi des conquêtes à première vue. Du reste, Carlota n'est pas une femme commune.
—C'est aussi mon opinion, appuya Portneuf. Mais vous ne m'avez point parlé de mon enfant, de ma Nannette. J'attendais….
L'émotion lui coupa la parole.
—Non, dit doucement Pathaway, mais je ne sais rien encore sur son compte. Pourtant j'ai grande espérance….
La voix de Jeanjean s'éleva plaintive de la hutte.
Il chantait sa complainte de la Fille du trappeur.
—Allons, dit Nick en réfléchissant; il nous faudra lever le camp demain, pas plus tard.
A ce moment, Maraudeur se mit à aboyer; les chevaux qui paissaient sur le plateau dressèrent leurs têtes et leurs oreilles en donnant des signes d'effroi.