CHAPITRE VIII

JUSTICE INTOLÉRANTE.—UN AUTRE ANNEAU.

Deux jours après l'entrée de Madeleine à l'hôpital, M. Fleesham, le front rayonnant d'un triomphe moral et le maintien resplendissant de l'éclat de la vertu victorieuse, se présenta chez Borrowdale et dit:

Eh bien, Borrowdale, enfoncé, mon cher; encore enfoncé!

—Eh! qu'y a-t-il? Qui est enfoncé?

—Qui? Il le demande! Mais vous, brave philanthrope, vous, pardieu! Votre charmante protégée, cette incarnation de l'innocence, ce type de la simplicité, ce parangon de l'honnêteté, eh! eh!

—Où voulez-vous en venir?

—Vous êtes pressé? je vous satisfais. Donc, sans plus de paroles, votre ange incompris n'est que la receleuse d'une bande de voleurs et de fripons… Moins que rien, vous comprenez! La bande a levé le pied et laissé votre pudibonde… Vous l'appelez?

Borrowdale resta silencieux, quoiqu'une expression de dédain glissât sur son visage.

—Sans doute, poursuivit Fleesham se croyant très-spirituel; sans doute, elle était trop simple pour ces espèces-là! ah! ah! ah! Vous-même jouissez d'une merveilleuse naïveté, mon cher ami.

—Soit, soit! Mais qui vous a si bien informé? D'où tenez-vous cela?

—Oh! de Dieu lui-même, reprit Fleesham ravi. La confession est chose bonne à l'âme, vous savez; et surtout à une âme de son calibre!

Il s'assit avec la dignité d'un homme sur le point de révéler un secret d'où dépend le sort d'une nation.

—Écoutez-moi, dit-il gravement. Hier soir, la malheureuse créature fut soumise à un interrogatoire par les autorités. On lui demanda où elle avait eu l'anneau trouvé en sa possession. Il lui fallut naturellement rendre compte d'elle-même. Et alors—à travers un long embarlificotage que personne ne put comprendre, croire encore moins,—elle donna une soi-disant adresse en ajoutant qu'à cette place on trouverait sa mère et son père. Les officiers de police se rendirent aussitôt à la maison indiquée. Que trouvèrent-ils? Maison vide; je dis maison, j'aurais du dire repaire, car c'est un des bouges les plus mal famés et les plus hideux de toute la ville. Enfin la bande avait décampé. Sa présence avait depuis longtemps alarmé le quartier, et plusieurs habitants devaient faire une déposition en règle contre ces bandits lorsqu'ils se déterminèrent à vider les lieux. Mais ils ne le firent pas sans saccager l'horrible cahute qu'ils habitaient. Plancher, plafond, lambris, tout fut mis en pièces, sans doute pour cacher la trace de quelque crime sanglant. Qui sait? On a trouvé dans les cendres du foyer des os, qui, dit-on, ressemblent à des ossements humains. Je n'en crois rien, mais…. Enfin, les misérables se sont sauvés au milieu de la nuit, après avoir dévalisé une bonne partie de la ville, et depuis l'on n'en a plus entendu parler.

Une troupe de pillards! rien que ça. Et pour ménagère ils avaient qui? L'objet de vos soins, de votre tendresse…. Ah! ah! ah! pas de chance, mon cher Borrowdale! Enfin, la belle est arrêtée, elle pâtira pour les autres. Votre charité nous a valu une bonne prise. Hé! hé! à quelque chose malheur est bon. Soyez plus circonspect une autre fois, Borrowdale. La confiance en ces sortes de vilains est une sottise. Est-ce que la vertu se réfugie jamais sous leur laide figure? allons donc! La confiance, je l'admets; je l'aime, la confiance; mais elle doit avoir une base, une base solide, monsieur!

Oui, en vérité, Fleesham, vous avez triomphé. Votre âme magnanime doit être dans la jubilation. C'est si beau ce que vous avez fait là! C'est si noble! Vous êtes jaloux, ô immaculé Fleesham, de faire prédominer les droits éternels de la justice et de la morale publique, sans oublier l'affaire du diamant de votre femme!

Oh! soyons vertueux à votre exemple. Envers le ciel et la terre soyons vertueux! Que ce qui est souillé n'approche pas de nous! Brisons, anéantissons tout ce qui n'est pas vierge!

Nous sommes sans taches, purs comme l'enfant qui vient de naître, levons donc fièrement les yeux vers la voûte céleste en plantant notre talon de fer sur la tête des méchants!

Puisse le monde rivaliser d'ardeur avec vous, virginal débitant de préceptes et de calculs!

Pourquoi les humains, à votre exemple, ne s'engraissent-ils pas de moralité et de rosbif, et ne sont-ils pas souverainement vertueux? Oui, en vérité, soyons vertueux, vertueux et moraux aussi, ou que la terre s'entr'ouvre pour nous engloutir!

Cette nouvelle inattendue ne manqua pas de peiner grandement Borrowdale.

Il demeura quelque temps sans pouvoir répondre. Depuis quarante-huit heures il prenait un intérêt singulier à la jeune fille, et plus d'une fois il avait juré à Fleesham qu'il la croyait innocente.

Le visage de Madeleine était si doux, si sympathique que tout honnête homme, sans prévention, aurait éprouvé les mêmes sentiments que le bon monsieur Borrowdale.

Vous, lecteur, n'eussiez pas manqué de jurer comme lui qu'elle n'était point coupable.

Il plongea les mains dans les poches de son pantalon, par crainte peut-être qu'involontairement ses doigts ne rencontrassent ceux de son impeccable informateur, et s'écria:

—Quoi! vraiment, Fleesham, vous me dites que vous pouvez croire à tout ça, après avoir vu le visage de cette enfant?

—Ta! ta! ta! fit dédaigneusement l'autre; son visage! Quelle confiance peut inspirer un visage? Qui est-ce qui juge des gens sur la mine aujourd'hui?

—Miséricorde divine, c'est impossible! exclama Borrowdale bondissant sur son siège; c'est impossible! Cette jeune fille compagne de voleurs, d'escrocs, de… Non, non, ce n'est pas, j'y mettrais ma tête à couper! Est-ce que je ne l'ai pas vu hier? Est-ce que je n'ai pas causé avec elle? N'ai-je pas été complètement convaincu de son innocence? Non, vous dis-je; c'est faux! Ma fille elle-même n'est pas plus innocente du mal qu'elle.

—Mais l'avez-vous questionnée?

—Questionnée! dit Borrowdale avec mépris. Est-ce qu'on questionne une enfant dans sa position? La questionner! Mais que voulez-vous demander à un ange qui a à peine la force nécessaire pour articuler un nom? La questionner! le ciel m'en préserve!

—C'est bon, dit Fleesham un peu gêné; mais elle est mieux maintenant.
Demain, vous pourrez lui faire en prison les questions que vous voudrez.

—Jamais! exclama Borrowdale se levant et donnant un coup de poing formidable à la table. Je me suis engagé; je suis sûr de son innocence, et je la prouverai, monsieur.

Le bon philanthrope était épuisé.

De grosses larmes jaillirent de ses yeux, et, détournant la tête pour cacher sa faiblesse, il se promena avec agitation dans l'appartement.

Plusieurs minutes s'écoulèrent avant qu'il fût assez maître de lui-même pour reprendre la conversation.

Quand il se crut calmé, il s'assit de nouveau, et regardant son interlocuteur en face:

—Fleesham, lui dit-il d'un ton lent et posé, j'espère que vous n'allez pas faire mettre en prison cette jeune fille avant que nous ayons pris toutes les informations nécessaires à son endroit. Je réponds d'elle. Donnez-moi une semaine, ou plutôt dix jours. Je prendrai soin de la jeune fille; et, si dans cet intervalle je ne réussis pas à prouver son innocence, les autorités s'en arrangeront. Vous pouvez vous fier à moi, Fleesham. Dans dix jours d'ici elle viendra répondre à l'accusation. Je suis tellement sûr de son innocence, que je la garderai chez moi. Madame Borrowdale a besoin d'une domestique. J'ai la certitude que sur ma recommandation elle se fera un plaisir de l'essayer.

—Ma foi, Borrowdale, je suis désolé de voir que vous vous engagiez dans une entreprise infructueuse. Mais, vous le voulez, je cède à votre demande. Seulement, dans votre intérêt, je n'accorderai que dix jours. Faites à votre guise. Vous vous en repentirez. Elle abusera de votre confiance!

Après une légère discussion pour terminer leurs arrangements, le compromis fut accepté de part et d'autre, et Fleesham se leva pour partir.

Il avait sur le visage une expression de compassion pour la simplicité de Borrowdale, merveilleuse à voir.

Fleesham le plaignait. Du fond de sa vertueuse âme il le plaignait.

Aussi éleva-t-il ses regards au ciel et remercia l'étoile tutélaire de sa destinée de ne pas l'avoir créé mou, de ne pas l'avoir affligé d'un caractère crédule, enfin de ce que lui, Fleesham, n'était pas de la même pâte que Borrowdale.

Dieu veille sur cette maison! dit-il après s'être approché de la fenêtre et en apercevant une famille entière de mendiants dépenaillés, colportant la misère à travers la neige et le froid, par bravade sans doute et pour blesser les gens délicats;—Dieu veille sur cette maison, voilà encore une scène de vagabonds paresseux! Comment s'étonner que la confiance manque quand, jour et nuit, nos portes sont assiégées par des gueux de cette sorte?

Que ne les renvoie-t-on quêter dans leur pays, s'ils veulent quêter?

—Pauvres gens! fit Borrowdale d'un ton distrait, ils doivent avoir bien froid. Ils sont à demi nus! Que de misères, grand Dieu! ici-bas!

—C'est vrai, dit Fleesham comme pris d'un mouvement de pitié, car il crut avoir trouvé une occasion favorable pour entretenir son ami de sa politique commerciale. C'est vrai; et pourtant, si difficile qu'il leur soit évidemment de se procurer des vêtements, ça leur serait bien plus difficile sous l'empire de votre système de protection, puisque vous frapperiez d'une nouvelle taxe tous leurs effets, hé! Borrowdale?

—Quoi? que dites-vous? s'écria Borrowdale arraché à sa rêverie par cette accusation extraordinaire.

—Je dis que la protection leur enlèverait plus que jamais la possibilité de se procurer des vêtements, puisque vous chargeriez toute chose de nouveaux droits.

—De nouveaux droits! Que voulez-vous dire, monsieur? Ah! un moment, permettez-moi de vous corriger sur ce point. Que voulons-nous donc faire? Écoutez. Nous voulons placer à leur porte le fabricant des articles dont ils ont besoin, au lieu de l'avoir à trois mille milles d'ici. Qu'en résulte-t-il? C'est qu'au lieu d'avoir à payer, comme maintenant, pour chaque verge d'étoffe qu'ils portent:—d'abord, l'agent commissionnaire, qui réduit la pièce de quelques pouces, puis le transport qui la réduit d'un quart, puis l'importateur qui rogne encore un bon bout, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle arrive aux pauvres gens qui n'obtiennent qu'une demi-verge pour l'argent d'une verge; au lieu de cette taxe en gros, notre politique est de donner un article qui vienne directement de chez le fabricant, et de fournir une verge d'étoffe pour l'argent d'une verge, sans déduction aucune. C'est notre manière de taxer, à nous. C'est ainsi que fonctionne partout notre politique. Prenez quoi que ce soit, d'un usage commun même, si vous voulez, et vous verrez que ce quoi que ce soit, ne vînt-il que des États-Unis, vous coûte le double de ce qu'il coûterait fabriqué ici. Prenons d'autre part les caoutchoucs que vous portez à ce moment même à vos pieds, si vous voulez: quel est le résultat de la taxe à laquelle ils sont soumis? Si vous voulez vous donner la peine de remonter au temps où le commerce en était libre, vous verrez que le prix était de 6s. 3d. par paire, tandis que maintenant l'imposition de la taxe a élevé nos fabricants de Montréal et nous permet de confectionner les caoutchoucs nous-mêmes et de coter le même article 4s. C'est de cette façon que nous prétendons taxer les manufactures. On a obtenu le même résultat dans la cordonnerie, pour les bottes et les souliers. Ils sont maintenant à dix ou quinze pour cent meilleur marché au moyen de la taxe, parce que nous les fabriquons chez nous et ne sommes plus forcés d'aller les chercher à Boston. De plus, en adoptant les principes du libre échange comme en Angleterre, nous donnerions à ces pauvres gens les choses nécessaires à leur vie, le thé, le sucre, le café et la mélasse exempts de droits, tandis qu'avec votre politique actuelle vous imposeriez sur ces articles une taxe de 15 ou 20 pour cent. Voyez-vous cela, Fleesham?

Fleesham voyait peut-être, mais Fleesham ne disait mot.

—Mais, continua Borrowdale, si désirable que soit cela, ce n'est rien, simplement rien. De quelle utilité, je vous le demande, seraient les marchandises à bon marché pour ces misérables? C'est qu'ils pourraient acheter aussi facilement le drap fin que le droguet commun. Qu'est-ce que notre politique de protection? C'est non-seulement de donner les marchandises à bon marché, de fournir du travail à ceux qui n'en ont point, de retenir les pauvres dans des habitudes d'ordre et d'économie, de les couvrir d'habillements commodes et même élégants, mais c'est encore d'enlever aux rues cette nuée de malheureux qui les encombrent, d'en faire des citoyens respectables et des hommes honnêtes.

Fleesham branla la tête d'un air douteux; au fond pourtant il se sentait vaincu, et, quand il partit, peu d'instants après, sa physionomie était loin de porter l'expression radieuse qui la caractérisait à son arrivée chez Borrowdale.

Ce dernier se leva et se promena anxieusement dans la chambre.

—Il est extraordinaire, bien extraordinaire, que ce Morland ne soit pas venu, murmura-t-il avec agitation. J'avais promis d'intercéder pour lui… Bon Dieu! c'est à n'y rien comprendre. Il doit connaître cette fille! Je le trouverai. Il faut que je le trouve…

A ce moment quelqu'un entra.

—Ma chère femme, dit Borrowdale s'approchant de la personne qui entrait et lui prenant les mains; ma chère femme, vous prendrez soin de cette jeune fille. Elle est innocente, j'en suis sûr. Vous pourrez l'utiliser à la maison pendant quelques jours, tandis que je m'occuperai de l'affaire, n'est-ce pas, ma bonne?

—Oh! sans doute, dit madame Borrowdale. Pauvre petite! va-t-elle mieux?

—Oui, on me l'a dit.

—J'en suis contente. Et, si elle est telle que vous me l'avez dépeinte, elle n'est pas coupable. La prison n'est pas faite pour une enfant comme elle. La laisser là une minute serait la perdre à jamais. Pauvre chère petite!

Le lendemain, Madeleine était installée chez M. Borrowdale.

Nous renonçons à décrire sa reconnaissance pour la bienfaisante et vertueuse famille qui l'avait ainsi prise sous sa protection.