CHAPITRE V
LIOURA
Le Renard-Noir ne s'était pas noyé; et s'il n'avait reparu à la surface du fleuve pour porter de nouveaux coups au métis, c'est qu'en enfonçant sous l'eau, il avait reçu du buffle un coup de pied à la jambe.
Le coup fut assez violent pour paralyser un instant le membre atteint. Molodun se laissa aller au fond du fleuve, et quand l'engourdissement de jambe eut cessé, au bout de trois ou quatre minutes, il était trop tard pour retourner à la charge, car les Chinouks avaient dû s'élancer au secours de leur chef.
Notre Nez-Percé se trouvait à quarante ou cinquante pieds au-dessous du niveau de la Colombie. Il s'avança à travers les roseaux dont il avait tranché le sommet, en coupa un, après l'avoir fortement pressé avec son pouce et son index à quelques centimètres au-dessus de la section et le prit entre ses lèvres hermétiquement comprimées autour du bout, en desserrant la ligature formée par ses deux doigts, qu'il appliqua aussitôt sur ses narines pour les fermer. Alors il essaya de respirer par la bouche, le roseau devant lui servir de conduit aérien; mais soit que celui qu'il avait choisi n'eût pas été étêté, soit que la tige fût stricturée sur sa longueur, Molodun ne réussit pas à obtenir l'air dont il commençait à éprouver un vif besoin. Il réitéra plusieurs fois son opération sans plus de succès. Il souffrait déjà horriblement et était presque résolu à revenir à fleur d'eau, au risque de tomber au pouvoir de ses ennemis, lorsqu'une dernière tentative lui réussit. Un roseau, qui avait presque un pouce de diamètre près de sa racine, était creux jusqu'à son extrémité supérieure, laquelle se trouvait en pleine communication avec l'atmosphère. S'en étant servi de la manière que j'ai dite, l'Indien put soulager ses poumons et en renouveler assez efficacement le jeu [7].
[Note 7: Si extraordinaire que paraisse ce fait, il se renouvelle assez fréquemment chez les sauvages de la Colombie.
Chose à peu près semblable et bien plus merveilleuse a, du reste, eu lieu il y a quelques années au bagne de Toulon. Un forçat nommé Fichon réussit à s'évader en restant près de trois jours caché dans un réservoir d'eau. Il recevait l'air nécessaire à sa respiration au moyen d'un tuyau de cuir dont l'orifice supérieur était attaché au-dessus de la surface de l'eau. (Voir l'Intérieur de bagnes, par Sers.)]
Cela fait, il s'étendit sur le sable, et, pendant une heure, demeura immobile.
La nuit était arrivée. On ne distinguait plus les objets au fond de l'eau. La position de Molodun n'était ni commode, ni longtemps supportable. Il jugea qu'il fallait essayer de regagner la terre.
Lâchant le roseau qui lui avait été d'une si grande utilité, il revint à flot. Heureusement pour lui, les ténèbres étaient profondes, et un brouillard épais couvrait le fleuve. Il aperçut les feux que les Chinouks avaient allumés sur l'île, mais ceux-ci ne le remarquèrent point. Après avoir erré, durant quelques minutes à l'aventure, ne sachant trop où diriger sa course, il entendit un bruit de pagaies. Bientôt un canot se montra à quelques brasses de lui. La première pensée du Renard-Noir fut de se jeter de côté pour éviter cette embarcation qui pouvait être montée par des Chinouks, mais déjà elle était si près qu'il découvrit un hibou sculpté à sa proue.
Le canot appartenait évidemment aux Nez-Percés.
Molodun s'en approcha eu faisant un signe de reconnaissance. Aussitôt il fut recueilli à bord. Il n'y avait sur le canot que deux Indiens: Iribinou, l'Ours-Gris, l'ancien prétendant de Lioura, et un autre.
—Pourquoi mon frère nous a-t-il quittés? demanda Iribinou à Molodun.
—Afin de poursuivre le Dompteur-de-Buffles, répliqua-t-il.
—La langue de mon frère a tourné du mauvais côté, reprit l'Ours-Gris d'un ton railleur. Mon frère a conduit ses guerriers à un piège pour s'emparer d'une face pâle, et ensuite il s'est sauvé.
—C'est faux! s'écria le Renard-Noir.
—Mon frère le prouvera aux jeesukaïns de la tribu! Plus de deux fois cent de ses vaillants jeunes hommes ont été tués et scalpés par les Chinouks.
—Tu mens! hurla Molodun en serrant la poignée de son couteau qu'il n'avait pas quitté.
—Oui, dit Iribinou, quittant sa pagaie et se dressant dans le canot, oui, tu nous a trahis pour satisfaire tes passions. Tu nous a fait assommer comme un troupeau de buffles sans défense, et tu viens maintenant de chez les Chinouks qui sont là, dans cette île, recevoir le prix de ta perfidie!
A ces mots, Molodun cessa de se contenir, il s'élança sur Iribinou.
L'autre sauvage continuait de ramer avec un calme imperturbable.
La lutte ne fut pas longue. Iribinou n'était pas de taille à se mesurer avec le Renard-Noir. Mais ce dernier ayant glissé sur le fond humide du bateau, tomba à genoux et laissa échapper son couteau. Cependant il se releva avec l'agilité d'une panthère, et, avant que l'Ours-Gris eût pu profiter de son avantage, il l'avait saisi par les hanches et renversé au milieu du rio Columbia, où il disparut bientôt en proférant des cris de vengeance.
Ces cris eurent un écho dans l'île; le houp de guerre des Chinouks y répondit. Plusieurs canots furent détachés à la poursuite des Nez-Percés. Mais, à la faveur de l'obscurité, Molodun les mit en défaut. Le lendemain matin, il campa près du fort Vancouver, et, dans la soirée, rejoignit son beau-père sur le bord de la rivière des Sables-Mouvants. Ce dernier y était retenu par quelques avaries qu'avait essuyées son canot. On avait délié les pieds de Merellum, mais sans lui rendre la liberté de ses mains. La jeune fille conservait toujours sa dédaigneuse fierté. Elle accueillit Molodun le sarcasme aux lèvres. Le sagamo était sombre; son esprit roulait de sinistres projets.
—Le malheur s'est étendu sur notre tribu depuis que j'ai épousé ta fille, dit-il au vieillard. Si tu n'avais pas exigé en présent mon arc en dent de narval, et si je n'avais pas eu la faiblesse de te le donner, ce qui a eu lieu ne serait pas arrivé. Il faut que tu me le rendes.
—Cet arc est à moi, il ne me quittera pas, répliqua fermement le père de Lioura.
Alors, s'écria le Renard-Noir d'une voix tonnante, je répudierai ta fille et épouserai cette face pâle.
Il montrait la Petite-Hirondelle assise sur une roche.
—Tu ne l'épouseras pas, et tu garderas ma fille! répondit le vieillard d'un ton décidé.
—Et qui donc oserait m'en empêcher?
—Moi, misérable trompeur qui m'as abusée par tes fausses protestations d'amour! répondit une voix vibrante et acerbe derrière lui.
Molodun se retourna tout d'une pièce et se trouva face à face avec
Lioura, la Blanche-Nuée.
Ce n'était plus la voluptueuse créature, si complaisante, si bénévole, qui l'avait si tendrement soigné dans la cabane nuptiale; mais une femme courroucée, hargneuse, dure, inflexible. Il fallait la voir, la terrible squaw! Il fallait la voir avec ses petits yeux ronds, embrasés de lueurs fauves, ses traits contractés, ses lèvres pincées, tout son corps frémissant d'indignation. Il fallait entendre les palpitations désordonnées de son sein, les sons éraillés qui éructaient de sa bouche, avec une haleine aussi chaude que si elle sortait d'une fournaise.
Tout brave qu'il fût, Molodun recula devant cette furie.
—Ah! dit-elle, le Renard-Noir a pris la Nuée-Blanche comme un pis-aller; il s'est repu de ses caresses, et maintenant il en a assez, maintenant il voudrait la répudier! Et il croit qu'il le pourra! Non, non! que le Renard-Noir ait meilleure opinion de sa femme. Elle l'aime trop pour le quitter ainsi. Elle restera avec lui, sans partage, tant qu'elle vivra, et comme preuve, elle le suivra désormais à la chasse, à la guerre, partout! Le Renard-Noir est-il content? ajouta-t-elle avec un rire ironique.
—Lioura élève trop haut la langue; Molodun la lui rabaissera, repartit le chef avec une rage concentrée.
—La Blanche-Nuée, répliqua-t-elle sans s'émouvoir, aime le Renard-Noir, mais elle méprise ses colères.
Le chef lui jeta un regard gros de ressentiment.
—Oui, reprit-elle imperturbablement, la Blanche-Nuée méprise ses colères quand elles sont injustes. Le Renard-Noir sait bien que Lioura descend d'une vaillante famille et qu'elle a place au conseil des guerriers. Ce qu'elle réclame est équitable, c'est l'amour de son seigneur. Elle fera tout pour l'obtenir. Elle priera même son père, l'Aigle-Gris, de rendre au Renard-Noir l'arc magique dont il lui a fait présent.
Cette promesse sembla apaiser un peu le courroux de Molodun, car il dit d'une voix radoucie:
—Si la Nuée-Blanche fait cela, je l'aimerai, et je lui donnerai deux tuniques en peaux de castor.
—Pourquoi pas aussi cette belle robe en cuir de daim dont, tu m'as fait hommage? intervint Merellum en riant aux éclats.
Lioura ne l'avait pas encore aperçue, car la Petite-Hirondelle se trouvait placée derrière elle.
Elle tressaillit, regarda du coté d'où venait le son et s'écria avec un accent de joie cruelle:
—La face pâle! la face pâle!
—Oui, dit Molodun, heureux de détourner à son bénéfice l'irritation qu'il avait soulevée, oui, la face pâle que le Renard-Noir avait juré de ramener à son épouse chérie! Il a tenu sa parole; Lioura l'en récompensera-t-elle?
Mais il parlait en pure perte. Sa femme ne l'entendait pas. Elle avait bondi comme une tigresse; et, tremblante de fureur, les prunelles flamboyantes, elle dévorait des yeux la jeune fille.
Bientôt elle se jeta sur elle, lui sillonna le visage avec ses ongles, mit en lambeaux son vêtement, et lui mordit les épaules avec des rugissements de bête fauve.
Elle haletait, elle écumait; elle frappait sa rivale des poings et des pieds; elle ramassait des cailloux pour lui en meurtrir le corps et l'aurait tuée sur-le-champ, si l'Aigle-Gris ne se fût interposé.
Loin de chercher à se défendre ou à apaiser la mégère, Merellum l'excitait par ses révélations empoisonnées.
—Pourquoi, disait-elle en crachant au visage de l'Indienne, pourquoi déchirer cette belle robe qu'il m'a donnée? Elle t'irait si bien! Il te prendrait pour moi, car il me voit partout! Il m'aime tant! Hier encore il me le répétait devant ton père! Frappe plus fort. Tu ignores la manière de torturer tes ennemis. Les femmes nez-percés ne savent ni aimer ni défendre leur amour. Elles sont lâches comme leurs époux. Oh! que tu as la main molle! Je te défie bien de me faire crier.
Molodun contemplait froidement en apparence cette scène.
Toutefois il veillait soigneusement à ce que Lioura ne portât pas un coup dangereux à la Petite-Hirondelle, et il se disposait même à l'arrêter, quand l'intervention de l'Aigle-Gris lui épargna cette épineuse besogne.
Mais il s'en fallait de beaucoup que la Nuée-Blanche fût satisfaite. Elle se débattait entre les bras de son père, tentait de se dégager pour se ruer encore sur la pauvre Merellum, et se confondait en imprécations effrayantes contre sa victime, contre son mari, contre celui qui la retenait. Elle lui échappait déjà quand son frère parut.
Renolunc, le Castor-Industrieux, était allé à la chasse. Il rapportait sur ses épaules un jeune peccari, sorte de sanglier fort commun à l'ouest des Montagnes-Rocheuses. En voyant ce qui se passait, il fronça le sourcil, et, se plaçant devant sa soeur:
—Lioura, dit-il, n'est pas fidèle à sa parole; pourquoi n'a-t-elle pas attendu dans sa loge le retour des Nez-Percés?
—Lioura avait hâte de saluer leur triomphe sur les Chinouks. Elle a quitté l'ienhus (village) il y a cinq nuits. Elle voulait être la première à recevoir de son mari les chevelures qu'il avait enlevées à ses ennemis.
Renolunc branla la tête d'un air incrédule.
—Ma soeur, répondit-il, sait habilement préparer son discours. Mais elle ne réussira pas à tromper son frère. Elle est venue ici poussée par sa jalousie contre cette peau blanche. Ma soeur a soulevé le courroux des Esprits. Ils lui avaient défendu de se mettre en route avant l'arrivée des guerriers nez-percés, et ils lui avaient ordonné d'attendre dans sa hutte que Molodun lui amenât l'esclave qu'il lui avait promise.
—J'ai vu un ouiarou [8] en songe…, commença la Blanche-Nuée.
[Note 8: Présage.]
Renolunc frappa du pied en s'écriant avec sévérité:
—Tais-toi, femme! tais-toi! Tu seras l'auteur de la ruine de ta tribu. C'est moi, grand autmoin des Nez-Percés, qui le prédis. Car tu es subtile comme la vipère, venimeuse et traîtresse comme elle. Cette face pâle est ton esclave, mais je t'enjoins de ne lui faire aucun mal avant notre arrivée à l'ienhus.
Le Castor-Industrieux exerçait, par sa qualité de premier devin, un pouvoir presque absolu sur tous ses congénères. Lioura murmura quelques paroles d'excuse, en coulant obliquement sur Merellum un regard haineux; puis les trois Indiens se mirent à dépecer le peccari, pendant que la Nuée-Blanche, assistée de l'Indien qui avait accompagné Molodun, ramassait des branches sèches pour allumer du feu.
Le temps était sombre, le ciel marbré de nuages noirs aux franges violacées qui roulaient péniblement vers le couchant. Cependant l'air était au repos. A peine un léger souffle ridait-il à de longs intervalles les ondes verdâtres de la Colombie. Des myriades de moucherons flottaient au-dessus. A chaque moment on entendait un son sec et court. C'était quelque poisson qui sautait hors de son élément pour happer les moucherons. Des hirondelles de mer passaient et repassaient à la surface des eaux que rasait aussi, de temps en temps, avec un cri aigu, le pivert au plumage miroitant. Des nuées de sauterelles chantaient et sautillaient dans les herbes, sur le rivage, et dans le lointain on entendait les jappements des coyotes, que traversait par moment, comme le canon traverse les bruits de la fusillade, le lugubre grondement d'une panthère.
—La nuit sera orageuse, mon frère, dit Molodun à Renolunc.
—Oui, répliqua-t-il, je vais dresser des cabanes pendant que tu feras cuire le gibier.
—Je t'aiderai, mon frère; Lioura s'occupera de la viande.
Depuis le retour de son fils, l'Aigle-Gris fumait son calumet, accroupi sur une pointe de rocher qui dominait le fleuve.
Avec deux morceaux de bois sec, rudement frottés l'un contre l'autre, Lioura fit du feu; de chaque côté de son petit bûcher, elle planta à terre des bâtons fourchus, au-dessus desquels elle plaça un quartier de peccari embroché à une branche de houx.
Son frère et son mari ayant construit deux huttes, tandis que la venaison rôtissait, la petite troupe se hâta de manger avant l'arrivée de la tempête. Merellum se restaura avec autant d'appétit que les autres, malgré les oeillades haineuses que ne cessait de lui décocher la squaw nez-percé.
Le tonnerre grondait à grand fracas quand ils terminèrent leur repas. Bientôt les nuages amoncelés à l'occident crevèrent, et une pluie diluvienne s'échappa de leur sein.
Renolunc rajusta les liens qu'on avait ôtés à Merellum pour qu'elle pût prendre part au festin, puis il la porta dans une hutte, où son père, le compagnon de Molodun et lui ne tardèrent pas à se retirer.
La nuit déploya son manteau sur la Colombie; il pleuvait toujours à torrents.
Le Renard-Noir et Lioura s'étaient couchés sous l'autre cabane. Le premier était brisé de fatigue. Il s'endormit bien vite. Mais la jalousie brûlait le coeur de sa femme. Elle demeura éveillée. Une pensée de vengeance l'obsédait. Elle essaya d'y résister. Ce fut en vain. Cette pensée revenait sans cesse plus cuisante, plus enivrante que jamais. Cédant enfin à sa passion, Lioura se glissa sans bruit hors de la hutte, et se dirigea vers celle où reposait sa rivale.
Les deux loges étaient séparées par une pelouse large de quinze à vingt pas. On ne voyait ni ciel ni terre, mais l'instinct guidait Lioura.
Elle marcha droit au but, puis elle écouta. Des respirations sonores lui apprirent que tout dormait dans la cabane de Merellum. Lioura affermit dans sa main un couteau dérobé à son mari, et ses regards luttèrent d'intensité avec les ténèbres pour découvrir la place occupée par la jeune fille.
La devinant plutôt qu'elle ne la voit, elle entre, elle va frapper!
Mais alors un choc violent fait tomber la Nuée-Blanche à la renverse.
Elle se sent étranglée, elle pousse un cri étouffé; un homme l'a chargée sur ses épaules. Il l'emporte à travers la foret.