CHAPITRE VII
LES CAPTIFS
Vingt tomahawks étaient déjà levés sur les deux Nez-Percés.
L'Ours-Gris voulut résister; un coup de massue l'étendit à terre.
Le soir même, Lioura et lui, prisonniers des Clallomes, étaient l'un et l'autre attachés dans des huttes séparées, au village du Long-Sault, distant de vingt milles de la jonction de la rivière des Sables-Mouvants avec la Colombie.
Les Clallomes étaient en guerre avec les Nez-Percés. La mort attendait leurs captifs, mais ils voulaient une occasion solennelle pour les livrer au bûcher. La venue des Chinouks, leurs alliés, qui depuis longtemps avaient projeté une incursion sur les territoires de chasse des Nez-Percés, devait leur fournir cette occasion. On espérait qu'ils arriveraient le lendemain. Et, dans cette attente, on avait dressé un grand banquet de graisse d'ours, viande d'orignal, chair de poisson et cônes d'arbre à pain. Mais le lendemain parut sans amener les Chinouks. C'était extraordinaire, car la ponctualité de leur chef Oli-Tahara était connue de toutes les tribus indiennes à l'ouest et à l'est des Montagnes-Rocheuses.
Les Clallomes inquiets dépêchèrent des messagers dans la direction du cap de la Roche-Rouge. Quelques jours se passèrent sans que l'on entendît parler d'Oli-Tahara ou des députés qu'on lui avait envoyés. Ces derniers revinrent enfin au village. Les rumeurs qu'ils rapportèrent parurent étranges. Ils avaient appris que l'élite des guerriers nez-percés avait été engloutie dans le rio Columbia, sans qu'on pût savoir comment, et que le chef des Chinouks, blessé d'une manière mystérieuse aussi, s'était vu forcé d'ajourner son expédition.
Les ambassadeurs ajoutèrent encore qu'on prétendait que leur souveraine
Merellum avait, au milieu de cette catastrophe, été enlevée par
Yas-soch-a-la-ti-yah, le génie protecteur des Clallomes.
Malgré cette déclaration, les partisans de la Petite-Hirondelle se réunirent en conseil et résolurent de ne point élire d'autre sagamo suprême avant qu'on eût la certitude qu'elle avait pris place dans le monde des Esprits.
Le supplice des captifs nez-percés fut différé et remis au printemps suivant, car il était probable qu'à cette époque les Chinouks déterreraient de nouveau la hache de guerre et viendraient demander du secours aux Clallomes.
Lioura et Iribinou demeurèrent donc quelques mois dans leurs cabanes respectives, sans être trop molestés. Ils reçurent des vivres en quantité suffisante pour ne pas mourir de faim, et, sauf quelques parades, auxquelles ils furent traînés à travers les huées d'une multitude de femmes et d'enfants, leurs souffrances furent supportables.
Mais, vers la fin de l'hiver, on annonça tout à coup que cent traîneaux, tirés par des chiens, s'avançaient sur le village clallome.
Ils n'en étaient plus guère éloignés que de vingt milles pas au dire des éclaireurs.
A l'un de ces traîneaux était attelé un bison blanc porteur d'une superbe crinière noire.
Et dans ce traîneau qui marchait en tête, avec autant de légèreté et de rapidité que ceux menés par les chiens, dans ce traîneau se tenait Oli-Tahara, le fameux Dompteur-de-Buffles.
La nouvelle fut saluée par de joyeuses acclamations.
Le village fut aussitôt animé d'un mouvement insolite. Les guerriers apprêtèrent leurs armes; les squaws se parèrent de leurs plus beaux atours.
Puis, au centre de la place, ils établirent deux échafauds ayant sept pieds de long sur six d'élévation. Quatre poteaux, soutenant une sorte de plancher h claire-voie, au milieu duquel se dressait une longue perche, en formaient toute la structure.
Sous cette claire-voie, les Indiennes disposèrent des troncs d'arbre secs, jusqu'à une hauteur de quatre pieds.
Des vases en fibres de cèdre remplis de résine furent rangés autour des échafauds.
Et ensuite on débarrassa des neiges dont elle était obstruée, la place qui pouvait avoir cinq cents pas de circuit.
Vers le milieu du jour, trois mugissements successifs, partis du nord, annoncèrent l'arrivée d'Oli-Tahara avec sa troupe de Chinouks.
Le temps était sec, l'air assez vif, le ciel d'un bleu pâle, mais sans rayon de soleil.
Dès que les Chinouks furent signalés, les Clallomes se portèrent confusément à leur rencontre.
Dans chacune des huttes du village, on s'était mis en frais pour faire honneur aux alliés. Mais Oli-Tahara déclara que ni lui ni ses guerriers ne participeraient aux festins, car tous avaient résolu de ne point s'arrêter sous une cabane avant d'avoir tiré des Nez-Percés un vengeance signalée.
Le métis avait les traits altérés. Il paraissait toujours souffrir de sa blessure.
Les Clallomes lui dirent qu'ils étaient prêts à marcher sous ses ordres contre leurs ennemis, mais que, comme ils possédaient deux prisonniers nez-percés, ils désiraient les sacrifier à Scoucoumé, pour apaiser son courroux.
Oli-Tahara demanda si ces prisonniers étaient de famille noble. On lui répondit que l'un était Lioura, la femme aimée de Molodun, l'autre, Iribinou, l'Ours-Gris, chef renommé.
—L'épouse de Molodun! s'écria-t-il. Ah! qu'il me sera doux de la voir brûler!
Pour un motif ou pour un autre, il n'avait dit à personne que c'était le Renard-Noir qui avait tenté de l'assassiner, le soir de l'explosion du brick; mais l'inimitié qui, depuis des années, régnait entre les Chinouks et les Nez-Percés, expliquait assez bien la haine du Bois-Brûlé contre ces derniers pour que l'on comprît qu'il dût se réjouir d'assister au sacrifice de la femme de leur principal sagamo.
Les captifs furent amenés sur la place.
Sur leur passage, ils eurent à essuyer les invectives de leurs ennemis, et surtout des femmes, qui les accablèrent de mauvais traitements. Celles-ci leur lançaient des glaçons à la tête; celles-ci se faisaient un jeu cruel de leur enfoncer dans le dos des armes rougies au feu; d'autres les échaudaient avec de l'eau bouillante; d'autres, plus acharnées encore, leur enlevaient des lambeaux de chair qu'elles mangeaient en dansant devant les victimes et poussant d'affreux hurlements.
Mais c'était surtout à Lioura que s'adressait la férocité frénétique de ces monstres.
On s'attaquait avec une fureur inouïe à la pauvre squaw; on lui couvrait le corps de blessures et de contusions; on lui déchirait les seins, on lui faisait endurer tous les tourments que la barbarie la plus sauvage peut inventer.
Cependant, elle et son compagnon étaient froids, méprisants. On eût dit, à les voir s'avancer imperturbablement vers l'échafaud, au milieu de cette foule de brutes à face humaine, que leurs membres étaient de silex et leur esprit d'acier.
Oli-Tahara avait fait ranger dans l'enceinte ses longs traîneaux de frêne, en forme de conque, tout bariolés de peintures et recouverts de robes de buffles ou d'ours.
Chacun était monté par cinq ou six guerriers enveloppés dans des fourrures; les attelages, composés de quinze à vingt chiens, aussi maigres et squelettiques que des loups, festoyaient à l'envi avec des jappements, des aboiements, des grondements assourdissants, aux alentours du village, où on leur avait distribué les os et les entrailles des pièces de gibier préparées pour leurs maîtres.
Ne pouvant pénétrer sous les loges, ceux-ci n'en faisaient pas moins régal dans leurs traîneaux.
Les captifs franchirent la ligne des légers véhicules, puis ils furent hissés et attachés sur les échafauds à la perche fixée au milieu.
Les Clallomes leur avaient coupé les cheveux et arraché les anneaux qu'ils portaient au nez.
Oli-Tahara contemplait avec une volupté farouche Lioura, toute meurtrie et toute saignante, mais calme, résignée, superbe.
Un autmoin, un tambourin à la main, un vase de terre plein de fine poudre de cèdre allumée dans l'autre, s'avança avec force contorsions grotesques, et en tirant de son instrument des sons divers, vers l'échafaud réservé à l'Ours-Gris.
Avec quelques pincées de sa poudre, jetées sur des branches de sapin, il alluma le bûcher, aux furibondes clameurs de la cohue.
Les flammes pétillèrent ardentes, inflexibles, avec des craquements sinistres.
Pour accroître leur intensité, l'autmoin versa des flots de résine sur le bois, et des langues embrasées montèrent jusqu'aux pieds du malheureux Nez-Percé.
Insensible à la douleur de leurs morsures, il entonna bravement son chant de mort:
«L'Ours-Gris s'en va avec bonheur aux territoires de chasse qu'occupent maintenant ses ancêtres, car il a vu les Clallomes s'unir aux plus insatiables destructeurs de leur race, les Chinouks.
«Les Clallomes ont la timidité des colombes; ils se sont placés sous la protection des milans; mais les milans dévoreront les Clallomes, comme ils dévorent les colombes.
«Ni ceux-ci ni ceux-là ne savent faire souffrir leurs ennemis. Leurs armes n'ont pas de pointe; leur feu n'a pas d'ardeur; les pierres qu'ils lancent à l'Ours-Gris ne lui font aucun mal.
«Il se moque d'eux, car il leur a pris deux fois quinze chevelures, et leurs femmes ont, pendant dix fois trois lunes, préparé sa couche.
«Les Clallomes deviendront la proie des Chinouks, comme ces derniers deviendront ensuite la proie des vaillants Nez-Percés, et de même qu'Oli-Tahara, ce sang-mêlé qui commande les Chinouks, a tué Ouaskèma, la vierge souveraine des Clallomes, ainsi les Nez-Percés tueront……»
Iribinou ne put achever sa prédiction, car Oli-Tahara, craignant de nouvelles révélations qui auraient compromis son alliance avec les Clallomes, lui fracassa le crâne d'un coup de carabine.
Les flammes envahissaient déjà de toutes parts le corps du Nez-Percé, qui tomba avec le poteau auquel il était lié, dans un tourbillon d'étincelles et de fumée.
Il semblait que Lioura n'attendît que la mort de son compagnon pour invectiver à son tour la foule des tourmenteurs.
—Oui, s'écria-t-elle, les Clallomes se sont alliés au meurtrier d'Ouaskèma, et ils périront tous par lui, comme Merellum, leur face pâle, périra par Molodun, le chef illustre des Nez-Percés.
Ces mots produisirent une révolution soudaine parmi les bourreaux. Ils se turent et se regardèrent avec une surprise mêlée de doute.
—Cette squaw ne dit pas vrai! s'écria l'un. La Petite-Hirondelle défie la colère des Nez-Percés.
—Elle est au pouvoir de Molodun! reprit Lioura fière de l'émotion que ses paroles avaient causée.
—Non, non, non! Qu'on la brûle, clamèrent plusieurs femmes en lapidant la captive avec tous les projectiles qui leur tombaient sous la main.
L'autmoin s'approcha aussitôt pour allumer le bûcher.
Alors Lioura éleva la voix et cria de toutes ses forces:
—Oui, votre face pâle est entre les mains de Molodun le grand chef des Nez-Percés; oui, il vous l'a ravie. Il lui coupera les cheveux comme vous avez coupé les miens; il déchirera ses oreilles comme vous avez déchiré les miennes; il lui tranchera le nez, il lui entaillera la poitrine avec son couteau, comme vos viles squaws ont entaillé la mienne; et quand il sera rassasié de son corps, il le livrera à ses esclaves! Clallomes, odieux et stupides assassins! croyez-vous qu'ainsi la femme du Renard-Noir sera assez vengée?
Lioura voulait, par ces apostrophes, aiguillonner davantage encore l'irritation de ses ennemis.
Elle réussit parfaitement, car, repoussant l'autmoin qui portait, le feu sacré, ils se ruèrent confusément sur l'échafaud, en arrachèrent les supports, s'emparèrent de la jeune femme par vingt mains avides, enfiévrées, et qui l'auraient instantanément mise en pièces, si Oli-Tahara, se jetant à bas de son traîneau, et fendant la presse, ne l'eût arrachée à la bande meurtrière et rapportée dans le véhicule, où il la plaça à côté de lui en disant de sa voix puissante:
—Mes frères et vaillants guerriers clallomes, il ne faut brûler ni tuer cette squaw; vous devez la garder comme otage. Elle vous a dit que Merellum était captive de son époux, le perfide Molodun qui, n'osant regarder un ennemi en face, se met en embuscade pour l'assaillir. Eh bien! si Merellum est captive de Molodun, nous garderons Lioura jusqu'au retour de l'expédition, afin que, devenu notre prisonnier, il soit témoin du supplice que nous ferons subir à sa femme, après l'avoir livrée, devant lui, aux outrages de nos esclaves.
Des murmures désapprobateurs repoussèrent cette proposition.
Les Indiennes même, plus rancunières, plus passionnées que les hommes, ne craignirent pas d'exprimer hautement leur mécontentement.
Quelques-unes portèrent l'audace jusqu'à s'avancer sournoisement vers le traîneau d'Oli-Tahara pour lui arracher la Blanche-Nuée; mais sans s'émouvoir des criailleries ni de ces tentatives maladroites, le métis poursuivit en dominant la foule par un regard superbe:
—Mes frères comprendront qu'il est de leur intérêt de remettre à une autre lune la mort de Lioura; mais s'ils ne le comprenaient pas, Oli-Tahara ajouterait que c'est sa volonté.
Le ton des murmures haussa aussitôt.
Les Clallomes, étonnés et indignés qu'un étranger, un sang-mêlé, osât venir leur dicter des lois chez eux, s'entre-regardèrent et proférèrent des menaces à mi-voix. Plusieurs même protestèrent par des cris contre la déclaration du Bois-Brûlé. Les plus hardis bandèrent leurs arcs. Mais les Chinouks dépassaient du double le nombre des Clallomes. Leur attitude était déterminée. Un seul mot, un seul geste d'Oli-Tahara, et ils mettraient le village à feu et à sang.
La résignation et l'obéissance étaient, pour l'instant, la meilleure tactique.
La majorité des Clallomes le devina et resta silencieuse.
Cependant trois ou quatre chefs ne purent contenir leur ressentiment; ils essayèrent de faire une trouée à travers la multitude et de s'approcher du Dompteur-de-Buffles avec l'intention de le frapper.
Mais, quoiqu'il vît parfaitement leur mouvement, il continua en les laissant arriver à lui:
—Je le répète à mes frères, il leur importe de garder avec soin l'épouse de Molodun, s'ils veulent retrouver leur brave souveraine, celle qui lit dans l'avenir et qui parle le discours qu'Yas-soch-a-la-ti-yah lui a appris; il leur importe de la conserver en sûreté s'ils veulent être agréables à Merellum; mais comme garantie qu'il ne lui sera fait aucun mal jusqu'à mon retour, je la prends pour esclave.
—Toi, misérable bâtard! Non, tu ne l'auras pas, car elle m'appartient! C'est moi, le Loup-Cervier, qui l'ai faite captive! s'écria brusquement en se dressant devant Oli-Tahara, son bras armé d'un tomahawk, un des jeunes gens qui s'étaient glissés vers lui.
Mais aussitôt un son sourd et mat se fit entendre: des fragments d'os volèrent, avec des flots de sang et des lambeaux de cervelle, sur les spectateurs, et le Loup-Cervier tomba sans pousser un cri.
La terrible massue du métis lui avait, défoncé le crâne.
Cet exemple modéra la fougue des jeunes Clallomes et augmenta la terreur dans les rangs des autres.
—Oui, reprit Oli-Tahara d'une voix impassible, je prends pour esclave la femme de Molodun. Elle restera, durant notre absence, dans ce village, et chacun de ses habitants m'en répondra sur sa chevelure.
Puis s'adressant à Lioura:
—Que la Blanche-Nuée répète à son maître ce qu'elle disait il y a un moment sur le bûcher.
—La Blanche-Nuée n'a d'autre maître que Molodun, répliqua-t-elle orgueilleusement.
—Elle est l'esclave d'Oli-Tahara; et avant que le soleil se soit couché deux fois cinq soirs, la chevelure de Molodun pendra à la ceinture d'Oli-Tahara, dit-il en haussant les épaules.
—C'est la tienne qui pendra, avec celle de la face blanche, dans le wigwam de Molodun, riposta l'Indienne.
—Merellum est donc vraiment en son pouvoir?
—Oui, s'il ne l'a déjà donnée à ses chiens, ricana Lioura.
Les Clallomes se remirent à hurler, en réclamant à grandes clameurs la mort de la Nez-Percé.
Mais le Dompteur-de-Buffles, couvrant de sa voix les vociférations de la sauvage assistance:
—Elle est à moi! tonna-t-il; si l'un de vous touche à un cheveu de sa tête, je le rôtirai vif, lui et toute sa famille. Qu'on se souvienne que jamais Oli-Tahara n'a manqué à une parole donnée!
Cela dit, avec la pointu de son couteau, il marqua brutalement d'une figure de fer de flèche émoussé l'épaule de Lioura.
La douleur de cette incision n'arracha pas un cri à la victime, mais elle se débattit autant qu'elle put, quoique sans succès, entre les mains de deux robustes Chinouks qui la maintenaient pendant l'opération.
C'est que cette figure déshonorait à jamais Lioura, car elle est un des signes de l'esclavage chez les tribus indiennes qui habitent les bords du rio Columbia.