I
CINQ ANS APRÈS
Il est environ huit heures du matin. L'air est froid et imprégné d'une moiteur pénétrante. Des vapeurs épaisses, grisâtres, s'élèvent de toutes parts. On ne distingue pas à dix pas devant soi.
Debout sur la glace, deux Individus se livrent à la pêche.
Ils sont hermétiquement enveloppés dans des peaux de loup marin, qui leur encapuchonnent la tête de telle sorte que l'on n'aperçoit que leurs yeux.
La coupe de ces vêtements est aussi grossière que la matière dont ils sont faits. Cependant celui du plus petit des deux individus a une forme moins brute; et soit que la personne qui le porte sache mieux s'habiller que son compagnon, soit que sa conformation ait plus de souplesse, ce costume, quoique singulier, n'a pas mauvaise apparence.
C'est une espèce de blouse descendant jusqu'aux genoux, puis des pantalons à pied qui s'attachent à la ceinture. Des gants de pelleterie emprisonnent les mains.
Près des deux individus, un bon feu, au-dessus duquel rôtissent des poissons; et, à côté du feu, une large planche plate, légèrement recourbée à l'une de ses extrémités, et qui sert probablement aux inconnus de traîneau pour véhiculer les produits de leur pêche.
A cette pêche, ils procèdent de la manière suivante:
Par un trou pratiqué dans la glace avec une pique, ils passent une corde de nerf d'animal que termine un hameçon fait avec un clou. Un morceau de chair tient lieu d'amorce. Quand le poisson mord, ils retirent la corde, et une sole ou une morue va grossir le tas de victimes amoncelées au bord du trou.
Les deux pêcheurs n'articulent pas une parole. Mais, de temps eu temps, le plus grand tousse; l'autre alors lève la tête, et ils se font des signes à la façon des muets.
Cependant le brouillard se dissipe peu à peu. Mais le ciel reste couvert de nuages cotonneux qui roulent lentement du nord au sud. Insensiblement, l'horizon étend ses barrières. La nappe de glace s'allonge, puis elle se frange de bizarres déchiquetures, et enfin aboutit à la mer, de laquelle s'élancent des brumes follettes qui dansent à la cime des vagues.
D'intervalle en intervalle, des bruits se font entendre. Ils ressemblent au fracas lointain du canon ou à des mugissements souterrains.
Les deux pêcheurs ne paraissent pas s'inquiéter de ces sons. Mais, tout à coup, un grognement sourd retentit vers l'ouest: nos inconnus tressaillent, échangent un regard, et fixent leurs yeux dans la direction d'où vient le grognement.
La densité du brouillard les empêche de rien découvrir encore. Toutefois, ils ont interrompu leur occupation. L'un et l'autre ont empoigné une pique et un couteau.
Un second grognement frappe leurs oreilles; il est plus rapproché que le premier. Alors, le plus grand des deux individus prenant son compagnon par la main, lui montre du bout de sa pique un point, noir se dessinant derrière un glaçon. Le point grossit: c'est une masse, c'est un corps animé, un quadrupède, un ours!
Une minute s'écoule. Les pêcheurs guignent d'un oeil l'animal qui s'avance avec lenteur, et, de l'autre, se consultent réciproquement. Leurs bras s'agitent comme dans une discussion. On dirait que le grand vent aller à la rencontre du terrible carnivore, et refuse au petit la permission de l'accompagner. D'autre part, le petit insiste. L'ours avance toujours. Il est parfaitement visible. En marchant, il aspire l'air et pousse des grondements sinistres.
La taille du carnassier est énorme. Son pelage, d'un roux foncé et luisant, est, malgré la longueur des poils, froncé de plis qui annoncent la maigreur. Ses prunelles ardentes, flamboyant comme des escarboucles, sa langue qu'il promène sur ses labiales, sa langue d'un rouge de sang, indiquent qu'il cherche une pâture.
Il vient de flairer la chair, il renifle bruyamment, s'arrête, lève son museau et aperçoit, les pécheurs. Sa queue s'agite, ses muscles frémissent, puis il fait un mouvement comme pour prendre sa course; puis il hésite, reste là le corps démesurément tendu, le nez au vent; puis il projette une patte, la retire, ferme vivement ses paupières, les rouvre plus vivement encore, lance un regard farouche et incertain, se consulte, se dresse à demi sur les pattes de derrière, retombe pesamment, fait un bond et se retient encore.
Alors, le plus grand de nos personnages, ayant triomphé des insistances de son camarade, sa porte en avant. Mais, il a déposé sa pique, enlevé son gant de la main droite, et se dirige vers l'animal, sans autre arme qu'un long coutelas.
L'ours sent un ennemi. Ses indécisions cessent. Il s'assied sur son train de derrière, et, tout en surveillant le pêcheur de sa pupille éclatante, il peigne complaisamment sa robe avec ses griffes acérées comme des pointes d'acier.
Déjà le pêcheur n'est séparé que par une distance de cinq pieds de son formidable adversaire. A son tour, il fait halte. Une demi-minute durant, ainsi que deux athlètes prêts à s'étreindre corps à corps, l'homme et la bête se toisent, s'étudient.
L'autre pêcheur accourt; et, à cet instant, le premier s'élance bravement sur l'ours qui se dresse debout, ouvre ses membres de devant, entre lesquels se précipite le hardi pêcheur. Son bras droit brandit le couteau, et, quoiqu'à demi-étouffé par la patte gauche du plantigrade, qui tâche de lui briser les reins contre sa poitrine, il va le frapper au défaut de l'épaule, quand, d'un coup d'ongle, ce dernier lui déchire la main droite et fait choir le couteau.
La douleur arrache un cri à l'homme, et il roule sur la glace avec le quadrupède.
C'en est fait de l'assaillant, car déjà on entend le cliquetis de ses vertèbres qui se disloquent, et des flots de sang rougissent le théâtre du combat. Mais un secours survient. Le second pêcheur fond sur l'ours, le frappe vigoureusement de sa pique sur le dos. La pique rebondit sans entamer la carapace du roi des régions boréales.
Néanmoins, il abandonne sa proie pour se ruer sur le nouvel agresseur, lorsque grince un craquement lugubre. Puis, en moins d'une seconde, la glace ploie, elle se disjoint, se divise!
L'ours et le cadavre de sa victime disparaissent dans un abîme.
L'irruption des eaux couvre le bruit de ces deux corps qu'elles ont reçu dans leur sein.
Mais, chassé par les flots courroucés, un gigantesque fragment de glace dérive, s'éloigne. Par bonheur, le deuxième inconnu s'est trouvé dessus au moment de la séparation. Espérant que son malheureux ami remontera à la surface du gouffre, il s'accroupit au bord du glaçon et interroge anxieusement le cercueil liquide. Déjà l'onde bouillonne, éructe des myriades de globules, une espérance se glisse au coeur de l'homme! Ses yeux disent au ciel une prière de gratitude, mais ce mouvement de joie fébrile s'évanouit plus vite que l'éclair. Des incommensurables profondeurs de la mer surgit une tête velue!
Plein d'angoisses, le pêcheur saisit sa pique. Un duel s'engage entre l'animal et lui. Mais le premier n'a pas l'avantage. Obligé de se soutenir sur l'eau, il tâche d'ancrer ses ongles dans les parois du glaçon. Elles s'exfolient, cèdent. Le monstre enfonce. Il reparaît, recommence ses tentatives. Un coup de pique sur le crâne le précipite de nouveau au fond des plaines aquatiques. Ruisselant d'eau, de sang, la langue pantelante, les narines fumantes, il ne se décourage pas. Le voici qui s'agite, qui fend ces lames, se cramponne à l'épave naturelle, et cherche à se hisser. La pique du pêcheur bat son crâne comme le bélier bat une muraille. Et vainement! le fer s'émousse contre l'os. Un marteau produit plus d'effet sur l'enclume!
L'ours, échauffé, haletant, exhale des souffles ronflants comme ceux d'un soufflet de forge, et ses yeux ne quittent pas l'ennemi qui le harasse. Enfin, il fléchit, ses jarrets se détendent; l'inconnu, pensant que le monstre va s'engloutir, suspend ses coups pour reprendre haleine. Mais ce n'est qu'un moment de trêve. Son ennemi s'apprête à faire un suprême effort. Il thésaurise un reste d'énergie, ranime une étincelle de vigueur, puis, rivant soudain ses pieds dans la glace concassée, il ramasse son torse et émerge de l'eau! Le pécheur a frémi. Il a brandi son arme et l'a dardée dans la gueule de l'ours, qui lâche prise et retombe dans les flots, avec le vainqueur entraîné par l'impétuosité mal calculée, de son élan!
L'onde tourbillonne, tourbillonne!
Mais l'inconnu est bon nageur; il ne tarde guère à revenir à fleur d'eau. A lui maintenant de s'accrocher au glaçon! Heureusement, les griffes de l'ours y ont creusé des entailles qui permettent aux doigts de s'incruster. Bien que gêné par son vêtement, bien qu'alourdi par le poids de l'eau dont il était trempé, notre personnage, déployant toutes les forces que la nature lui a données, réussit, avec ses poings et ses genoux, à sa replacer sur le glaçon.
Ensuite, brisé de fatigue, il s'affaisse sans connaissance.
Cela se passait le vingt-sixième jour du mois d'avril de l'an de grâce mil six cent trois!