VI

LE NAUFRAGE

Le lendemain et les jours suivants, il tomba une pluie fine et incessante qui obligea les bannis à demeurer dans le voisinage de leur campement. Jean de Ganay aurait préféré que le temps lui permît d'achever la reconnaissance de l'île; mais, dans l'impossibilité de le faire, il voulut que les routiers employassent leurs loisirs à quelques travaux utiles. Si rien ne prouvait que le Castor ne reviendrait pas bientôt les chercher, rien non plus ne prouvait le contraire. Qui sait? des semaines pouvaient s'écouler avant son retour. Il était donc important de s'arranger à tout événement. D'ailleurs, Jean savait que l'oisiveté est mauvaise conseillère. Affairés, ses hommes réfléchiraient moins à l'incertitude de leur sort et s'habitueraient peu à peu aux labeurs de la vie coloniale.

Il commença par faire élever une sorte de retranchement autour des tentes. De gros pieux, aiguisés par le bout, durcis au feu, et entrelacés de branchages flexibles, servirent à cet effet.

L'écuyer aurait voulu creuser un fossé de circonvallation pour plus de sûreté. Mais tous ses efforts restèrent infructueux. Le terrain sur lequel il opérait était sablonneux, et chaque coup de vent remplissait de gravier les ouvertures qu'on y faisait.

Plusieurs fois, Jean conçut le projet d'aller se fixer plus loin, sur les bords du lac; chaque fois, quelque crainte l'arrêta.

Pour guider la marche du Castor dans le cas où il approcherait de l'île, il planta sur la hauteur la plus dominante de la partie occidentale un mât auquel flottait une pièce d'étoffe rouge, et établit à son pied une sorte de poste qui devait rester nuit et jour en observation. Quatre hommes, se relevant successivement à chaque heure, composèrent ce poste, qui eut, en outre, pour chef un des quatre matelots. De plus, un autre poste fut maintenu à la porte du camp et Jean de Ganay en confia alternativement le commandement à celui des routiers qui s'était le mieux comporté.

Ces dispositions étaient sages autant qu'habiles. Elles accoutumaient à la discipline militaire les routiers, les invitaient à se bien conduire pour obtenir la faveur attachée à la bonne tenue, et mettaient la troupe à l'abri de toute surprise, si, par hasard, l'île était habitée par des sauvages ou par des bêtes fauves.

Les proscrits s'occupèrent jusqu'au dimanche. Pendant cet intervalle, ils se nourrirent de poissons qu'ils capturèrent de la manière suivante: Pratiquant des trous profonds sur le rivage, pendant la marée basse et les entourant de claies d'osiers, ils attendaient que le reflux les eût couverts d'eau; puis, quand la mer s'était retirée, ils se rendaient à leurs pièges qu'ils trouvaient ordinairement remplis de morues, harengs, soles, crabes et autres poissons abondant sur les côtes de l'Acadie.

Jean de Ganay tua aussi plusieurs oiseaux de mer, qui, préparés par le Maléficieux, inventeur du mode de filets que nous venons de décrire, ne parurent pas un mets des moins succulents à tous ceux qui y goûtèrent.

En général les routiers ne manifestèrent pas des dispositions trop rebelles. Soit qu'ils comprissent qu'une mutinerie n'améliorerait en rien leur position, soit que les quatre matelots leur inspirassent une terreur salutaire, ils obéirent strictement aux ordres du vicomte de Ganay.

Le dimanche se montra plus clair que les cinq jours précédents, sans que le soleil se levât à l'horizon. Des nuages aux teintes grises ouataient le ciel, et un vent impétueux soufflait du sud-est.

Dès le matin, Jean de Ganay réunit autour de lui ses compagnons et leur fit un touchant discours pour les exhorter à la patience. Ensuite, il leur lut quelques passages de la Bible. Ces hommes l'écoutèrent avec recueillement. Plusieurs même se sentirent émus jusqu'aux larmes en entendant les consolantes maximes des saintes Écritures. La parole de Dieu, si souvent stérile pour les heureux de la terre, ne manque jamais d'attendrir et de relever tout à la fois ceux qui souffrent. Telle qu'une douce rosée, elle tombe goutte à goutte sur le coeur, l'épanouit et l'inonde de parfums. Ces deux livres éternellement vieux sont éternellement nouveaux: La Bible et l'Imitation de Jésus-Christ. Le premier, grand, noble et fort, élève de tout l'espace qu'il y a entre le ciel et la terre. Le second, doux, aimant, humanise, pour ainsi dire, l'humanité en la divisant.

A celui-ci les tendresses infinies, les conseils séduisants, les sollicitudes maternelles, les pensées virginales; à celui-là les hautes conceptions, les préceptes sévères, les larges inspirations, la poésie grandiose!

Monument colossal et inébranlable, la Bible effraye les natures timides, par la profondeur de ses observations et l'austérité de ses règles de foi. Haut justicier de l'Éternel, elle frappe plus impitoyablement le crime qu'elle ne récompense la vertu. Au coupable, elle dit: Tu seras condamné! au sage: Continue à faire ton devoir!—Rien ne l'arrête, rien ne la surprend, rien ne la fléchit. Sans passions pour les hommes ou pour les choses elle raconte avec la roideur de la vérité; elle fouille dans les arcanes du coeur avec la dureté du chirurgien; elle burine ses pages philosophiques sur des tablettes d'airain; et toujours, soit qu'elle se fasse historiographe, psychologiste ou mentor, soit qu'elle prenne la trompette du prophète, qu'elle parle du présent et du passé; soit qu'elle interpelle les masses ou les individus, les grands ou les petits; soit qu'elle discute, critique, expose; soit qu'elle s'adresse aux sentiments ou aux sens, toujours elle plane dans les régions du sublime.

Pour comprendre la Bible, il faut être homme; pour l'expliquer, il faudrait être Dieu!

Après les pieuses instructions, Jean conseilla à ses subordonnés de ne pas trop s'éloigner des tentes, car la tempête menaçait, et comme ils n'avaient pas encore une connaissance exacte de l'île, il était à craindre qu'ils ne s'égarassent dans le cours d'une excursion.

Mais il n'aurait pas besoin de faire ces recommandations; les routiers, fatigués par leurs travaux antérieurs, se sentirent bien moins disposés à courir la campagne qu'à se reposer sur leurs lits de ramilles de pin, soit en dormant, soit en devisant entre eux.

Quelques-uns, cependant, se dirigèrent vers le Poste du Mât (c'est ainsi qu'on avait nommé le corps de garde dont nous avons parlé), où le Maléficieux était de service, afin de lui faire conter des histoires.

Vers trois heures de l'après-midi, le vent, qui n'avait cessé de balayer l'air avec force, redoubla de violence.

—Par la fourche de Neptune! s'écria tout à coup Philippe Francoeur, s'interrompant à l'endroit le plus dramatique de son récit, monsieur Borée voudrait-il nous prendre à son bord pour nous transporter sur l'autre rive de l'Atlantique? Ça ne serait pas là une mauvaise manoeuvre! Comme il s'époumone, le vieux, là haut, hum!

—Quelles rafales! quelles rafales! dit un des assistants.

—Elles sont bien capables de renverser nos tentes, ajouta un autre.

—Et nous avec! continua un troisième.

—Allons donc! dit Grosbec, avec sa suffisance ordinaire; ventre de biche! est-ce que vous avez jamais vu le vent abattre un homme comme une branche de peuplier? C'est bon dans les contes de fée.

—Ah! oui-dà, tu crois ça toi, beau lansquenet, dit le Maléficieux, en guignant Grosbec d'un air narquois; tu crois ça? Et si je te disais que moi, qui te parle, j'ai vu, ce qui s'appelle vu…

Un sifflement aigu, suivi d'un craquement et d'une irruption d'air dans la cabane, coupa la parole au matelot.

La tourmente, dans ses folles colères, venait d'enlever le toit du corps de garde. Et presqu'au même moment, le routier qui était de faction au pied du grand mât cria:

—Un navire! j'aperçois un navire!

La surprise et la joie répondirent bruyamment à cette exclamation. Tous les hommes qui se trouvaient dans la salle du corps de garde se précipitèrent au dehors.

Le château de poupe d'un navire apparaissait, en effet, vers l'ouest. Mais la position de ce bâtiment quel qu'il fût, était évidemment affreuse. Trois coups de canon et, un drapeau noir arboré à l'extrémité d'une vergue annoncèrent presque aussitôt la détresse de ceux qui le montaient.

—Par la fourche de Neptune, on dirait que c'est l'Érable, oui bien! dit Philippe Francoeur.

Le bruit des trois coups de canon avait résonné jusque sous les tentes occupées par les routiers. Sommeil, conversations, chants, contes furent sur-le-champ interrompus et tout le monde courut à la côte.

La tempête écumait de fureur. De grands nuages cuivres se pourchassaient au ciel avec une effrayante rapidité. Quelques rares éclairs échancraient la zone méridionale de leurs langues barbelées. Le vent, impétueux par moment, se taisait une minute, abandonnant l'atmosphère à un silence mortel, l'eau à ses propres convulsions; puis, haletant, courroucé, s'élançait comme la foudre, tourbillonnait en colonnes immenses, mêlant, confondant, anéantissant, élevant des montagnes de sable, soulevant les vagues, les écrasant les unes contre les autres ou les transportant à des distances considérables.

Jean de Ganay arriva l'un des premiers vers les ruines du poste.

—Qu'y a-t-il?

—Un navire était en vue tout à l'heure, répondit le Maléficieux. La hauteur de la mer nous le cache maintenant, mais il ne tardera pas à se montrer.

—Est-ce le Castor? demanda le vicomte, en ajustant à son oeil un petit télescope qu'il tenait à la main.

—Je ne crois pas, messire, et bien plutôt je pense que c'est l'Érable.

—L'Érable! ce serait, Dieu me pardonne, une excellente aubaine!

La satisfaction de l'écuyer rayonnait sur tous ses traits, et certes il fallait qu'elle fût bien grande pour qu'il se permît une pareille exclamation, lui, le sévère huguenot.

—Oui, ça doit être l'Érable, par la fourche de Neptune, reprit le matelot. N'a-t-il pas sa préceinte rouge!

—Rouge, bordée de bleu, je m'en souviens parfaitement, répliqua Jean de
Ganay.

—Rouge, bordée de bleu! c'est lui alors; vous pouvez en être certain, comme je m'appelle Philippe Francoeur, surnommé le Maléficieux.

—A genoux! et remercions le Seigneur, maître de toutes choses, car nous allons être sauvés, dit Jean.

—Sauvés! pas si vite, messire.

—Que voulez-vous dire!

—Je dis qu'il faut, tout de suite, faire signe à ce navire d'éviter… si cela lui est encore possible. Autrement…

—Le matelot leva les yeux au ciel.

—Autrement, il est perdu! s'écria le vicomte.

—Perdu, je vous le garantis.

—Mais comment établir des signaux?

—C'est tout simple, messire.

Fermant la main droite, Philippe Francoeur siffla entre ses doigts serrés, et une demi-minute après les trois autres matelots, ses compagnons, se rapprochaient de lui.

Ils conférèrent brièvement ensemble, puis l'un d'eux grimpa au mât voisin, y attacha deux perches en croix, aux bouts desquelles étaient fixés des lambeaux d'étoffe de nuances diverses, ainsi que de longues ficelles tombant jusqu'à terre, et sa besogne finie, il redescendit.

Pendant ce temps, le vaisseau avait reparu à la cime des ondes.

Jean de Ganay l'aperçut en entier.

C'était vraiment l'Érable! mais dans quel triste état! Ses mâts brisés, ses roufles enfoncés, son bastingage en pièces, sa poulaine fracassée parlaient d'une longue et terrible lutte avec les éléments. Des essaims d'hommes encombraient le pont. Et parmi ces hommes il y en avait qui dansaient des rondes infernales, d'autres qui pleuraient comme des femmes; d'autres qui, prosternés, les mains jointes, semblaient implorer les secours de la Providence; d'autres qui, armés de larges pots, paraissaient boire l'ivresse à longs traits, d'autres qui riaient d'un rire farouche; d'autres qui se battaient et d'autres qui cherchaient vainement à pacifier tous ces malheureux.

Le vicomte, effrayé par ce spectacle, s'imagina voir une embarcation de damnés. Son visage pâlit; ses yeux se remplirent de larmes.

—Tenez! dit-il, en passant la lunette à Philippe Francoeur.

Celui-ci examina longuement, mais son visage conserva l'immobilité. Se penchant ensuite à l'oreille du vicomte:

—Pas un mot, messire, lui dit-il en posant le doigt sur ses lèvres. Ils se seront sans doute révoltés à bord de l'Érable et soûlés; mais si le Dieu des ivrognes veut qu'ils abordent ici, nous saurons leur rafraîchir la tête, pourvu que les nôtres ne se doutent de rien.

—Quelqu'un dirige-t-il le vaisseau? dit le Bourguignon.

—Je ne distingue personne. Pourtant il doit y avoir un pilote au gouvernail, car la barque ne roule pas trop. Je vais ordonner un signal.

Mais, comme il achevait ces paroles, une saute de vent, brusque autant que formidable, cassa en deux le mât au sommet duquel Philippe Francoeur avait établi son appareil de télégraphie.

—Point de chance, par le trident de Neptune! s'écria-t-il en frappant du pied.

—Quel branle-bas, ventre de biche! ajouta Grosbec.

—Ce n'est que la parade, attendons le bouquet, glapit la voix perçante du Nabot.

—Silence donc! commanda le Maléficieux que ces colloques importunaient.

L'Érable rangeait la côte de plus en plus près.

La nuit commençait à se faire, et pourtant on apercevait distinctement sa coque désemparée, tantôt au faîte d'une vague monstrueuse qui la portait, sur l'ouverture d'un abîme, à une autre vague; tantôt ensevelie dans une gorge profonde, pressée par des paquets de mer acharnés à sa destruction.

—Mille écoutilles, ils touchent la barre; c'en est fait d'eux! dit le matelot.

—Ne peut-on les secourir! hasarda la vicomte avec une douloureuse appréhension.

—Levez les lofs! levez les lofs! cria le Maléficieux disposant ses mains devant ses lèvres, en manière de porte-voix.

Du navire on ne l'entendit pas; on ne pouvait l'entendre.

Une lame d'eau gigantesque s'était abattue sur l'avant par bâbord, et presque au même instant un craquement lugubre disait que le vaisseau avait donné sur un écueil.

Un cri immense lutta de sauvage énergie avec les cris de la tempête: à la surface des eaux se montrèrent des malheureux que l'Océan s'amusa à déchirer contre les rochers, et les ténèbres couvrirent de leurs voiles les râlements de l'Érable à l'agonie.