VIII

DISETTE

Il semblait que le malheur eût étendu son aile noire sur l'expédition du marquis de la Roche, comme sur la plupart des expéditions du même genre qui l'avaient précédée. Autant la découverte et la colonisation de l'Amérique du Sud fut favorisée de la fortune, autant celle de l'Amérique septentrionale fut maltraitée par le sort.

Qu'on ne s'étonne pas si la monarchie française apporta si grande négligence, pour ne pas dire mauvaise volonté, à fonder des établissements sur les bords du Saint-Laurent. Lorsque Cartier partit de Saint-Malo, le 20 avril 1534, pour reconnaître le Labrador, on pensait généralement qu'à l'exemple de Colomb, Cortès, Vespuce, Pizarro, etc., il planterait le drapeau de son roi sur des pays riches en mines d'or ou d'argent; mais quand, à son retour, il ne ramena que des matelots chagrins, épuisés, qui n'avaient trouvé, disaient-ils, que «noires forêts, neiges profondes, glaces épaisses,» François Ier en conçut un tel dépit qu'il refusa d'accorder au hardi navigateur une audience particulière. Grâces, cependant, aux sollicitations de Philippe de Chabot, Charles de Mouy et quelques autres seigneurs, Cartier put recommencer ses explorations l'année suivante. On sait que de dangers il affronta dans le cours de ce deuxième voyage qui amena la découverte de la contrée désignée depuis sous le nom général de Canada; on sait aussi quel terrible hiver les aventuriers passèrent sur les bords de la rivière Saint-Charles, et quel concert de malédictions salua le débarquement de leur chef en France, où il se hâta de revenir vers le printemps suivant. Certains auteurs, Champlain entre autres, prétendent qu'il fut dégoûté par cet échec; cela n'est pas probable; s'il conçut quoique dégoût, ce ne fut point parce qu'il n'avait pas réussi au gré de son désir, car il avait l'âme trop fortement trompée pour se laisser abattre par les revers, et l'esprit trop élevé pour ne pas comprendre quelle source de richesses il avait léguées à la postérité; mais parce que des intrigants ignares et jaloux le desservaient auprès de la cour, et parce qu'on méconnaissait les bienfaits que son audace opiniâtre acquérait à la patrie.

Quoi qu'il en soit, comme le dit Charlevoix, «il eut beau vanter le pays qu'il avait découvert, le peu qu'il en rapporta, et le triste état où ses gens y avaient été réduits par le froid et par le scorbut, persuadèrent à la plupart qu'il ne serait jamais d'aucune utilité à la France. On insista principalement sur ce qu'il n'y avait vu aucune apparence de mines; car alors, plus encore qu'aujourd'hui, une terre étrangère qui ne produisait ni or ni argent n'était comptée pour rien.» Néanmoins, quatre ans après, en 1540, Cartier triomphe des difficultés et remet à la voile en compagnie de François de la Roque, seigneur de Roberval. Cette expédition n'a pas plus de bonheur que ses aînées. L'hiver, la famine déciment les rangs des colons, et Jacques Cartier disparaît du théâtre de l'histoire.

Les querelles politiques, les dissensions religieuses firent oublier l'Amérique septentrionale jusqu'en 1549. A cotte époque, Roberval, alléché par sa première tentative, affréta un navire et marcha sur les traces de son devancier; mais le vaisseau se perdit corps et biens et l'on n'en entendit plus parler.

Cela suffit pour détourner l'attention publique du projet qui l'avait occupée pendant quelque temps. Un demi-siècle environ s'écoula avant qu'on y songeât de nouveau.

Nous avons assisté au départ de la Roche, nous l'avons vu, aidé de Chedotel, lutter avec la furie des éléments et des hommes; maintenant nous allons le voir se roidir contre un fléau plus redoutable, contre la disette.

Le Castor n'avait emporté des vivres que pour cinquante jours; il comptait sur l'Érable, dont la cargaison renfermait un vaste approvisionnement de munitions de toute espèce. Mais, battu par la tempête, le Castor dévia de sa route, et quarante jours s'étaient déjà écoulés sans que l'on aperçût un signe de la terre. Pour comble d'infortune, on avait perdu l'Érable dans une tourmente. Il fallut diminuer les rations d'eau, et bientôt après les rations de farine. Ces mesures, que commandait une impérieuse nécessité, ne s'accomplirent pas sans soulever les mécontentements des proscrits, mais le supplice des meneurs de la première révolte les avait trop intimidés pour qu'ils osassent se rebeller une seconde fois. D'ailleurs, ils savaient que le marquis et son état-major partageaient leurs misères; c'était assez pour arrêter les plus séditieux. L'homme est ainsi fait: il souffre volontiers avec ceux qui souffrent et ne pardonne pas ses privations quand il voit des gens qui nagent dans l'abondance.

Toute notre existence s'écoule à forger des spéculations sur la comparaison.

La tristesse étendait donc son crêpe au-dessus du Castor; on ne rencontrait que visages amaigris, décharnés; on n'entendait que plaintes étouffées!

Guillaume de la Roche sortait rarement du château de poupe; il craignait que sa physionomie soucieuse ne trahît les secrètes angoisses qui l'agitaient, et consumait les heures dans la prière et la méditation. Jean de Ganay n'était pas moins sombre que son maître. A mesure que la position se faisait plus critique, l'écuyer regrettait davantage d'avoir quitté le doux ciel de la France. Il songeait à l'idole de ses pensées. De sinistres pressentiments le mordaient au coeur comme des aspics. Mille circonstances passées inaperçues, alors que les rayons des beaux yeux de Laure l'aveuglaient, se pressaient à sa mémoire. Tantôt, ne se sentant pas aimé, il rugissait de douleur; tantôt, croyant son amour partagé, il pleurait la folie qui l'avait poussé loin de l'objet de ses feux; puis à ces poignantes émotions se joignait le souvenir de sa Bourgogne chérie, au climat si tempéré, aux pampres si verts, au soleil si pur! Il revoyait le manoir où s'étaient écoulées son enfance et sa première jeunesse; il s'asseyait sous le manteau de la grande cheminée, écoutait le récit des exploits de ses braves aïeux, appuyait sa tête sur les genoux de sa mère et s'endormait au chant d'une caressante romance. Enfin, comme c'est l'ordinaire, plus la félicité paraissait près de lui échapper, plus il s'attachait à elle en respirant le parfum des fleurs qu'elle avait semées ça et là sur son passage. Souvent il cherchait dans la Bible un remède contre l'affliction; mais les saintes Écritures ne l'impressionnaient plus comme autrefois. Il trouvait leurs paraboles monotones et obscures, leurs conseils froids et sentencieux, leur morale sèche et aride. Jean de Ganay n'était plus que l'ombre de lui-même.

Deux de nos personnages seulement avaient conservé le calme et la force indispensables pour défier l'adversité. C'étaient Guyonne et Chedotel. Élevée côte à côte avec le dénûment, ayant fréquemment rongé sa faim, la soeur d'Yvon ne ressentait pas comme ses compagnons ce besoin de nourriture qui croît par les entraves mêmes qui s'opposent à sa satisfaction; et, bien que les déportés fussent réduits à quelques onces de biscuit et de viande salée par jour, elle était aussi fraîche, aussi sereine que lors du départ de Saint-Malo. Pourtant son âme était en proie à d'incessantes tortures, surtout depuis qu'elle constatait le dépérissement du vicomte de Ganay; mais la vigueur de sa constitution n'avait point été ébranlée, et ses gais propos, ses pieuses exhortations ranimaient souvent les misérables à qui elle avait volontairement lié sa destinée.

Quant au pilote, tel il était au commencement de ce récit, tel il était encore au plus fort de la disette: dur, hargneux, moqueur, méchant comme le génie du mal. Ne pouvant assouvir sur Guyonne ses infâmes désirs, il avait résolu de se venger. Mais Chedotel n'était pas homme à se venger d'une façon vulgaire. Il voulait une vengeance atroce, épouvantable.

Un matin, après avoir relevé le méridien et observé que le Castor approchait des 42° longitude et 53° latitude, un sourire méchant vint effleurer le coin de ses lèvres.

—Hum! hum! fit-il avec le claquement de langue' qui lui était particulier, m'est avis que voici sonner l'heure de jouer beau tour de mon invention à cette pécore qui fait tant la sucrée. Ah! vous avez voulu rogner les griffes du chat, ma mignonne! hum! gare au coup de patte! il vous en cuira!

Et le pilote, ayant donné quelques instructions relatives à la manoeuvre, se rendit immédiatement près du marquis de la Roche. Celui-ci était en conférence avec ses officiers, au nombre desquels figurait Jean de Ganay. Chedotel s'avança vers eux en affectant un air consterné.

—Qu'est-ce encore? s'écria le seigneur de la Roche; le courroux du ciel ne cessera-t-il de s'appesantir sur son humble serviteur?

—Hum! répondit Chedotel. En mer, on doit s'attendre à tout. Le fait est que jamais je n'eus moins de chance qu'en cette occasion.

—Mais qu'y a-t-il? parlez! reprit le marquis.

Les regards des assistants interrogèrent avidement le visage de
Chedotel.

—Vraiment, dit-il, à moins que ce damné Érable ne nous rallie, nous courons risque…

—Eh bien?

—Hum! c'est dur à digérer, quoique tous, nous ayons l'estomac aussi souple que des vessies dégonflées.

—Pas de plaisanteries en ma présence! s'écria hautainement Guillaume de la Roche. Maître pilote, je vous en enjoins de parler et de ne me taire rien.

—Hum! répliqua Chedotel sans s'émouvoir, je ne vous croyais pas si pressé d'apprendre une mauvaise nouvelle, monseigneur; mais puisque vous le souhaitez, je me soumets à votre volonté! Le calier m'a assuré que nous n'avions plus qu'une barrique d'eau.

Plus qu'une barrique d'eau! exclamèrent les assistants.

—Une seule, hélas! repartit Chedotel, en pesant sur le chiffre.

—Oh! c'est impossible! dit Jean de Ganay.

—Et, poursuivit le pilote avec une intention diabolique, pour une semaine de vivres… à peine.

—Comment?

—En rognant les portions, ajouta-t-il.

Un cri d'effroi souleva toutes les poitrines.

—Mais, reprit Chedotel, qui savourait voluptueusement l'anxiété de ses auditeurs, peut-être y a-t-il un moyen d'échapper à la mort affreuse dont nous sommes menacés; car c'est une horrible chose, allez, messeigneurs, que de mourir de faim entre le ciel et l'eau. Hum! je me rappelle qu'une fois, c'était, vrai Dieu! à bord de l'Amphitrite, nous avions fait naufrage, et pour ne pas mourir de cette affreuse mort dont je vous parle, nous fûmes obligés de manger un de nos camarades…

—Assez! s'écria de la Roche. Pilote, gardez vos souvenirs pour vous et vos pareils. Sommes-nous loin de terre?

—Hum! on ne saurait préciser au juste. La sonde donne vingt-quatre brasses et un fond de coquillages… Tenez, entendez-vous nos matelots crier: Vive le roi! cela annonce les écorres[4], et que nous bancquons, c'est-à-dire que nous entrons sur le banc des Terres-Neuves.

[Note 4: On nommait ainsi les extrémités du grand banc de Terre-Neuve.]

—Donc les côtes de l'Acadie…

—Monseigneur, les courants sont nombreux dans ces parages, les vents très-variables. Je ne puis rien affirmer, à moins que vous ne consentiez à adopter un plan…

—Voyons, quel est-il? soyez bref.

—A quelques centaines de noeuds de nous doit exister une île, qui renferme un petit lac d'eau douce. Nous pourrions, si tel était votre bon plaisir, y débarquer toute cette canaille que nous avons à bord, et aller nous approvisionner chez les peuplades sauvages de l'Acadie. Puis nous chercherions un lieu convenable pour fonder le nouvel établissement colonial, et ensuite nous reviendrions quérir notre monde.

—Par la messe! voilà qui est sagement pensé, maître Chedotel, dit l'un des gentilshommes.

—Oui, repartit de la Roche, en croisant les bras; mais qui nourrira ces gens pendant notre absence.

—Hum! répondit le pilote, ils ne seront pas gênés, la pêche! la chasse! l'île abonde en gibier et en poisson.

Le marquis se leva, fit quatre ou cinq tours dans l'appartement, et s'adressant à Chedotel:

—Que Dieu nous assiste! agissez à votre guise!