VIII
GUYONNE ET JEAN
L'amour, présente deux traits fort distincts: ou il jaillit spontanément, volontairement; ou bien il croît lentement, involontairement. Dans le premier cas, il résulte, le plus souvent, d'une prédisposition de l'individu qui en reçoit le germe et d'un rayon de la physionomie ou de l'esprit de l'individu qui le transmet. Dans le second cas, l'amour tire son éclosion d'une liaison suivie entre le subjectif et l'objectif; il est le fruit d'une sorte d'étude, toujours d'une appréciation raisonnée. Celui-ci caresse ordinairement les sentiments; celui-là irrite les sens. C'est assez dire que l'un ressemble à ces fleurs éphémère, resplendissantes de couleurs, saturées de parfums le matin, mais flétries et desséchées le soir; et que l'autre apparaît comme une plante frêle, presque imperceptible à l'heure de sa naissance, et que les jours et les mois développent tout doucement jusqu'à ce qu'elle arrive à un épanouissement complet. Alors, à son tour, elle brille de mille éclats; elle embaume de ses senteurs, et loin de se faner après une révolution du soleil, elle conserve sa fraîcheur, ses magnificences. L'été en drape les tissus, en fond les nuances; l'automne en distille les arômes, en enrichit les saveurs; l'hiver prépare, comme à regret, son linceul de neige.
—Oh! qu'il est bon, qu'il est délectable cet amour qui mollement s'insinue dans nos sens, qu'il fait de bien! Comme il apprend à connaître les choses pures et délicates! Principe du dévouement, créateur de l'abnégation, lien de la société, ennemi de tout ce qui est mauvais, serviteur de l'harmonie, flambeau des intelligences, source de félicités ineffables, il baptise les grandes actions, éclaire l'ignorance, polit les moeurs, aplanit les inégalités des caractères, inspire l'artiste, civilise le sauvage, convie la nature entière à un saint embrassement!
N'est-ce pas à ce pur amour, dis-moi, poète, que tu as emprunté l'étincelle qui luit à ton front, anime, tes chants, active la chaleur de ton enthousiasme?
Vous qui aimez sincèrement, répondez: votre amour ne parle-t-il pas d'unité? L'unité, n'est-ce point la loi qui nous régit, le but où, nous tendons? n'est-ce point le beau? n'est-ce point Dieu? Dieu! voilà le verbe éternel, la solution de toute proposition. Dieu! c'est l'inconnu, le mystère. C'est la personnification, de toute conception comme de tout enfantement. C'est le mot d'ordre des penseurs et des crétins. Marche! marche! nous crie la voix d'en haut; et nous marchons sans jamais rétrograder, laissant des monceaux, de cadavres pour jalonner notre passage dans l'incommensurable carrière dont la point de départ et le terme fuient nôtre oeil. La cohorte humaine avance, guidée par la flamme de l'amour, comme les Hébreux par la colonne de feu. Plus l'amour nous éclaire, plus nos progrès sont rapides. N'ayant pas d'idée de la synthèse, ne percevant que la forme, l'antiquité cheminait à tâtons sur cette route. Il lui manquait un centre de ralliement, le beau unique, Dieu, comme il lui manquait une lumière unique, l'amour entre les sexes aussi bien que l'amour entre les arts, bref, la cohésion de toutes les forces isolées pour travailler à la perfectibilité de l'ensemble… Les anciens n'aimaient pas, ils s'aimaient. Chez eux, la femme était un souffre-plaisir, rien de plus. De là, distinction, désunion, partant idolâtrie. En plaçant la femme à la hauteur de l'homme, le christianisme a engendré l'amour, par conséquent la foi indivisible.
Bénissons donc le sentiment qui attire les êtres vers un pôle commun, et, tout en méprisant ces caprices vagues, inconstants comme les météores, faussement décorés du nom d'amour, admirons les grandes passions qui enflammèrent le coeur des génies des siècles passés et présents. Eh! sans l'amour, posséderions-nous ces inimitables toiles de Raphaël, ces poèmes sublimes du Tasse, ces profondes études politiques de Machiavel, et ces sonnets de Pétrarque, frais et perlés comme la rosée du matin, et ces milliers de chefs-d'oeuvre, qui font la gloire et le bonheur de nous tous? Oui, aimons bien, et quand nous pouvons aimer un être digne de nous, par ses qualités; quand nous sommes assurés que nous l'aimons de toute notre puissance, de tous nos instincts, de toutes nos volontés, unissons nos destinées aux siennes, soyons attachés à lui comme la tige est attachée à la fleur! Mais s'il ne peut répondre à notre amour sans blesser les lois divines…
Telles furent, ou à peu près, les pensées du vicomte Jean de Ganay, pendant les premiers jours qui suivirent son entrevue avec Guyonne la poissonnière.
Durant ces jours, il sut, toutefois, refouler les émotions de son coeur, et observer vis-à-vis de la jeune fille une retenue qui accrut dans l'esprit de celle-ci l'agitation à laquelle elle était livrée depuis son retour dans l'île de Sable. Elle aimait l'écuyer, elle se savait aimée de lui; elle était certaine qu'un voile planait sur sa naissance; aussi vivait-elle dans une inquiétude plus poignante encore que les afflictions qu'elle avait précédemment endurées.
Cependant, elle n'osait parler; elle craignait autant qu'elle désirait la présence de son amant. Ce ne fut donc pas sans un trouble inexprimable qu'elle s'entendit un matin apostropher par lui:
—Yvon, voulez-vous m'accompagner?
Guyonne trembla de tout son corps et répondit en suivant le vicomte.
Avril fermait les yeux, mai héritait du souffle de son devancier.
Au moment où les deux jeunes gens quittaient le castel, l'aube souriait à l'horizon, et l'éclat de ses teintes réfléchies sur le ciel bleu prêtait à l'orient des reflets graduels, lesquels, partant d'un orbe éblouissant, allaient s'amollissant, se mariant insensiblement, et, passant du pourpre vif à l'écarlate, de l'écarlate au rosé, du rosé à l'orange, de l'orange au blanchâtre, finissaient par se noyer dans un océan d'azur. C'était la promesse mensongère d'une belle journée. Le lever de l'aurore ressemblait à la grimace d'une femme acariâtre, heureuse de jouer un mauvais tour à ses adorateurs.
Néanmoins, la matinée était rehaussée de tous les agréments, de tous les arômes d'une matinée de printemps. Si les bois n'avaient pas encore fait leur toilette, ils s'apprêtaient à la revêtir. Les sucs nourriciers de la végétation verdissaient le sol, rougissaient les pousses des arbres. De partout s'élevaient ces murmures mélodieux qu'exhale la création après un sommeil annuel. Le chardonneret saluait l'apparition du soleil, le ruisseau gazouillait dans les taillis, l'insecte bruissait sous l'herbe, la mouche bourdonnait dans l'air, et c'était la zéphyr qui chantait des hymnes mystérieux et pleins de poésie.
Guyonne et Jean longeaient un sentier serpentant sur les bords du lac. Le jeune homme marchait devant. Il allait tantôt vite, sans bouger la tête, et tantôt se tournant soudain pour jeter un long regard à sa compagne. Ces allures saccadées étaient la traduction fidèle des incertitudes auxquelles l'écuyer était en proie. La jeune fille, quoiqu'elle tînt constamment les yeux baissés, imitait comme par intuition les mouvements de son guide. Elle hâtait le pas quand il le hâtait, s'arrêtait quand il s'arrêtait. Elle aussi était vivement préoccupée. Son coeur lui disait qu'elle touchait à l'époque la plus importante de son existence, et elle éprouvait ces affres à la fois douloureuses et voluptueuses dont nous sommes presque toujours assaillis à la veille d'un événement qui doit décider de notre avenir. On voudrait reculer et accélérer l'heure du dénoûment; on est poltron et téméraire; on souffre et on se complaît dans cette souffrance.
Au bout d'un quart d'heure, le vicomte de Ganay ouvrit la bouche.
—Guyonne! dit-il d'une voix si timide que l'instinct de la jeune fille plutôt que son oreille entendit ce nom.
Elle se rapprocha.
—J'ai, poursuivit l'écuyer, de graves révélations à vous faire.
Et il jeta un coup d'oeil sur Guyonne, qui s'inclina sans cesser de marcher.
—Ces révélations, continua Jean, j'aurais peut-être dû vous les faire le jour où le bon Philippe vous ramena au camp; mais elles sont d'une importance telle que pour vous initier au secret qu'elles renferment, la certitude de n'être entendu que de Dieu et de vous m'était nécessaire. Il a fallu attendre que le temps me permit de vous conduire en un lieu sûr, à l'abri des indiscrets. Ce lieu est éloigné de deux lieues d'ici environ. Avant de vous y introduire, promettez-moi, mademoiselle, de me pardonner la triste condition à laquelle les circonstances m'ont forcé de vous asservir, même depuis' que je sais…
—Oh! monseigneur, s'écria-t-elle d'un ton ému, bien plutôt que de pardonner, laissez-moi bénir le généreux et noble maître…
—Arrêtez! interrompit-il en fléchissant le genou, entre vous et moi il n'y a d'autre, maître que l'Éternel!
Puis, remarquant que la jeune fille le considérait d'un air interdit, il ajouta rapidement:
—Venez, Guyonne, oh! venez vite!
Ils reprirent leur course sans mot dire et ne s'arrêtèrent que sur le rivage de la mer.
Là, au flanc d'une falaise, la nature avait creusé une grotte d'où la vue pouvait embrasser l'Océan et une partie de l'île de Sable. Au fond de la grotte s'étendait un banc tapissé de mousse.
—Entrez, dit le vicomte en montrant le réduit à Guyonne.
Elle voulut, par déférence, lui céder le pas, mais il dit d'un ton solennel:
—Mademoiselle la comtesse de Pentoêk veut-elle me faire l'honneur…
Son geste acheva l'invitation.
Guyonne pénétra dans la grotte et, à la prière du gentilhomme, s'assit sur le banc de gazon.
Alors, Jean, vicomte de Ganay, seigneur de Pouilly, Gevrolles et autres fiefs du duché de Bourgogne; écuyer de monseigneur le marquis de la Roche, gouverneur de la colonie de l'île de Sable, se découvrit, tira de son sein un papier cacheté, et, mettant un genou à terre, présenta, avec ces mots, le papier à la jeune fille:
—Noble damoiselle Marie-Antoinette-Guyonne, comtesse de Pentoêk, souffrez que le plus humble de vos serviteurs vous offre votre extrait baptistaire.
Plus profondément étonnée encore par l'acte du vicomte que par la vue des sceaux armoriés qui ornaient le pli, Guyonne ne fit pas un mouvement.
—Prenez, reprit l'écuyer d'une voix douce; ce papier contient la preuve de l'illustre origine de laquelle vous descendez.
Et comme la jeune fille surprise jusqu'à l'effroi par cette déclaration soudaine dont la portée même lui échappait, demeurait toujours dans une immobilité voisine de la prostration, Jean de Ganay lui prit la main et la baisa respectueusement en y déposant le parchemin.
—Monseigneur, balbutia, Guyonne je ne comprends pas.
—Écoutez-moi, dit vivement le jeune homme, écoutez-moi, noble fille, vous ne me devez plus le titre de monseigneur. Pour vous, je ne suis qu'un simple écuyer, et vous, damoiselle Guyonne, vous comptez parmi vos ancêtres les plus illustres et les plus valeureux seigneurs de la Normandie et de la Bretagne. Damoiselle Guyonne, celle que vous aviez coutume de nommer votre mère ne l'était pas; celui que vous aviez coutume de nommer votre père ne l'était pas non plus. Votre mère, Guyonne, s'appelait Élisabeth-Guyonne de la Roche; elle était soeur du marquis Guillaume de la Roche-Gommard, et d'Adélaïde de la Roche, mère de Laure de Kerskoên. Vous appartenez donc, damoiselle Guyonne, aux de la Roche par les femmes, et monseigneur Guillaume de la Roche est votre oncle maternel.
—Sainte Vierge! se peut-il? n'est-ce pas un rêve? s'écria-t-elle, tandis que le vicomte continuait:
—Votre père, damoiselle Guyonne, fut un vaillant capitaine,
Georges-Arthur-Maxime de Pentoêk, comte de Saint-Lô.
—Mais comment? c'est une erreur! vous vous trompez, monseigneur…, disait la jeune fille bouleversée.
—Descellez ce parchemin et vous reconnaîtrez la vérité.
—Non, non, Jésus, mon doux Sauveur, je n'oserais jamais.
—Eh bien! si vous m'autorisez, noble damoiselle, dit Jean de Ganay en reprenant le pli que Guyonne tenait dans sa main entr'ouverte.
—Ah! quittez cette posture, monseigneur, murmura-t-elle.
Et sa prière fut énoncée avec une amabilité charmante, mais qui équivalait à un ordre.
La jeune fille avait retrouvé son tact féminin, et avec cette promptitude qu'ont les femmes à se mettre subitement au niveau des circonstances, elle savait déjà être gracieuse et impérative dans ses paroles.
L'écuyer se leva et resta debout la tête nue.
Dans cette position, il faisait face à Guyonne, et son corps, placé devant l'entrée de la grotte, empêchait de voir au dehors.
—Daignez vous asseoir, lui dit-elle en l'invitant avec la main à prendre place auprès d'elle.
Jean, joyeux, allait obéir, quand une explosion retentit à quelques pas.
Le vicomte lâcha un cri et tomba baigné dans son sang.