CHAPITRE XXI

CONCLUSION

On sait généralement que l'Outaouais ou Ottawa, séparation naturelle du Haut et du Bas-Canada, est une superbe rivière, longue de deux cents lieues environ, qui se jette dans le Saint-Laurent à quelques milles au-dessus de Montréal, après avoir arrosé dans son parcours une des régions les plus fécondes du globe.

Cependant, aujourd'hui même, les rives de l'Outaouais sont à peine colonisées sur le tiers de leur étendue. Mais, depuis plus de deux siècles, cette rivière sert de grande route aux aventuriers qui voyagent du Canada aux solitudes de la baie d'Hudson. C'est leur principale voie de communication entre l'est, l'ouest ou la nord, l'océan Atlantique, le Pacifique ou la mer Glaciale [44].

[Note 44: Pour les détails de l'un de ces voyages, voir la Huronne.]

Non loin de sa source, sur la limite extrême des établissements et du désert, entre les 47° et 48° de latitude et 80° de longitude, l'Outaouais se développe en une expansion à laquelle on a donné le nom de lac Timmiskaming.

Quoique très-fertiles, les bords de ce lac étaient encore incultes en 1883. Seuls le pied de la bête fauve et le mocassin du Peau-Rouge ou du trappeur blanc les avaient foulés. Rarement, et à de grandes distances les uns des autres, y rencontrait-on quelques wigwams en peau; plus rarement encore une hutte de bois grossière, et cela quoique les prairies et forêts environnantes fussent aussi giboyeuses que les eaux du lac étaient poissonneuses.

Cependant, par une chaude soirée du mois d'août de cette année 1833, on pouvait remarquer, à la pointe du promontoire qui, s'avançant au nord du lac, lui donne la figure d'un coeur, deux cabanes, d'un aspect agréable, presque élégant.

L'une surtout, avec son toit et ses murs tout tapissés de chèvrefeuilles, liserons, convolvulus, clématites et autres plantes grimpantes, semblait une corbeille de fleurs, tant l'or, l'émeraude, l'écarlate, l'azur, l'ornaient de leurs vives couleurs.

Placée à l'est, sa porte regardait le lac, uni comme une glace, et dont les ondes transparentes laissaient apercevoir des troupes folâtres de poissons aux écailles aussi étincelantes que le diamant. Au nord, un tertre couvert d'une fraîche verdure abritait contre la bise cette habitation primitive il est vrai, mais dont le site et le cadre conviaient irrésistiblement à l'amour.

Pour moins coquette qu'elle fût, la seconde loge, élevée à vingt-cinq ou trente pas en avant de celle que nous venons d'esquisser, annonçait, dans son architecte, une main intelligente et un esprit prévoyant. Cette loge protégeait l'autre, et des meurtrières, ouvertes dans la haute palissade dont elle était entourée, annonçaient que les occupants ne se croyaient pas tout à fait en sûreté dans leur retraite.

Les précautions qu'ils avaient prises n'étaient assurément pas superflues le soir dont nous parlons, car, couchés dans des buissons sur la lisière d'un petit bois, à une portée de fusil des deux huttes, une douzaine de sauvages, armés en guerre, paraissaient attendre que la nuit fût tout à fait venue pour accomplir un mauvais dessein.

Ils parlaient bas; mais à la douceur, à la facilité de leur idiome, à l'abondance de leurs paroles, un nord-ouestier eût aisément reconnu des Chippiouais.

Il n'y avait pas à s'y méprendre, bien que leur costume fût celui des
Indiens du Sud.

A quelque distance d'eux causaient chaleureusement un homme et une femme:—lui un métis, portant les insignes de chef; elle une squaw, aux proportions colossales, à la voix fière, impérieuse.

C'était Kitchi-Ickoui, et c'était James Mac Carthy.

—J'ai eu confiance en ta parole, disait la première mais si tu me trompais!

—Te tromper! s'écria le métis avec vivacité; crois-tu donc que j'aie oublié tes bontés pour moi? crois-tu que je ne sache pas apprécier la grandeur de ta tendresse et la supériorité de tes charmes?

—Oui, mais la face-pâle est bien belle aussi! dit Kitchi-Ickoui d'un ton soucieux.

—Mes yeux sont fermés à tous les attraits qui ne sont pas les tiens.

—Pourquoi alors avoir quitté les bords de la Grande-Baie [45]? Nous y étions puissants et heureux, dit-elle rêveusement, comme si elle répondait à un pressentiment secret.

—Ne l'ai-je point dit à la reine adorée de mon coeur? L'esclave blanche que je lui avais amenée possède la médecine qui donne le pouvoir sur tous les semagainaschouabi [46]. Emparons-nous d'elle, et nous dominerons les visages-pâles. Désormais la race de ma soeur aura l'omnipotence, non-seulement sur les anciens territoires de chasse qu'elle occupait naguère, mais sur les pays que possèdent ses ennemis. Devenus esclaves, ils lui fourniront autant d'armes, de poudre, de couvertes, de rassade et d'eau-de-feu qu'elle en désirera…

[Note 45: La baie d'Hudson.]

[Note 46: Les guerriers blancs.]

—Autant d'eau-de-feu que j'en voudrai! en es-tu sûr? demanda la Grande-Femme avec un accent et un geste témoignant que, parmi toutes les séduisantes promesse» dont la berçait Mac Carthy, l'alcool avait sa préférence.

—J'en suis sûr, repartit le Bois-Brûlé.

—Mais il est convenu, continua la Grande-Femme après un moment de réflexion, il est convenu que ta face-pâle nous la brûlerons.

—Quand elle m'aura livré sa médecine.

—Non pas à toi! répliqua brusquement Kitchi-Ickoui.

—Mais elle ne la peut donner qu'à un homme qui passera un quart de lune seul dans une loge avec elle.

—Je choisirai un de nos jeunes guerriers.

Mac Carthy secoua la tête.

—L'esprit que j'ai vu, dit-il, ordonne que cet homme soit une peau cuivrée.

—Toi, peut-être! s'exclama la Grande-Femme avec une explosion de colère indicible.

—Que ma soeur, dit-il froidement, consulte elle-même Kitchi-Manitou. N'est-ce pas lui qui déjà a favorisé les desseins de ma soeur? lui qui m'a amené près d'elle, lui qui a livré la factorerie de la rivière Churchill et a débarrassé mon adorée de son mari? N'est-ce pas Kitchi-Manitou aussi qui a mené la face-blanche dans notre loge, qui nous a indiqué les traces de la fugitive?

—Et, dit Kitchi-Ickoui, sa médecine donne l'eau-de-feu en abondance?

—Elle n'en laisse jamais manquer. C'est la médecine du bonheur! et cette médecine, elle est là… dans ce wigwam.

En prononçant ces mots Mac Carthy désigna du doigt la cabane fleurie dressée à la pointe du promontoire.

Que loin on était, dans cette cabane, de soupçonner la présence des
Chippiouais!

A l'intérieur, un jeune homme et une jeune femme, placés l'un près de l'autre, respiraient avec amour, par la porte entr'ouverte, les senteurs de la brise du soir.

Le jeune homme était couché sur un lit de fougères et de sapinage, la jeune femme, assise sur un billot de bois, à son chevet, tenait une de ses mains doucement pressée dans les siennes.

—Mon cher Alfred, disait-elle, en le contemplant avec une affection profonde, que de bénédictions nous devons à Dieu pour nous avoir réunis. En arrivant à Québec, je fonderai une messe à perpétuité en reconnaissance….

—Du capitaine Poignet-d'Acier!

—Ah! lui aussi est bon.

—Bon, brave, généreux, libéral, l'homme de bien par excellence, celui à qui deux fois je devrai l'inestimable félicité de posséder ma Victorine [47], dit Alfred, se penchant pour donner un baiser à la jeune femme.

[Note 47: Voir la Huronne.]

—Oui, reprit-elle, souriante. Mais on peut dire que, chaque fois, il m'a fait peur! La première, il se présente, pour m'enlever, en Indien si horrible que tout le monde à la Mission en était épouvanté; la deuxième, c'est sous la robe d'un ours blanc qu'il apparaît…

—La peau de l'ours qu'il avait tué avec ce brave Nick Whiffles, m'as-tu dit.

—Oui, celle qui lui avait servi à échapper aux Chippiouais. Enfin, comprends-tu ma frayeur à la vue d'un ours blanc débouchant tout à coup par le mur de la hutte où j'étais prisonnière? Si Nick Whiffles n'eût été là, je serais morte…

—Vilaine, veux-tu bien ne pas dire de ces choses-là! fit Alfred en lui prenant de nouveau la tête pour l'embrasser.

—Ah! poursuivit Victorine, après avoir rendu à son mari caresse pour caresse, je n'étais pas au bout de mes terreurs. Dans ce lit de rivière desséché au fond, glacé au-dessus, par lequel Poignet-d'Acier avait passé pour arriver à la cabane et qu'il nous fallut longer l'espace de plus d'un demi-mille afin de gagner une issue au-delà du village des Chippiouais, je me serais évanouie d'épouvante sans l'intensité du froid, car je ne savais pas que notre ours fût un…

—Homme! acheva Alfred en riant.

—Le meilleur de tous!

—Assurément, ma chère Victorine.

—Après-toi, cependant, câlina la jeune femme.

—Flatteuse!

—Méchant, qui se sauve à l'extrémité du monde parce que…

—Je désespérais de te revoir. Mais plus méchante, toi…

—Qui vais chercher mon coureur à travers des dangers…

—Quand je songe à ce Mac Carthy! s'écria Alfred en fronçant les sourcils.

—Ne parlons plus de lui, je t'en supplie!

—Moi qui le croyais notre ami!

—Mais quelle idée d'avoir poussé tes explorations jusqu'à la rivière de la Mine-de-Cuivre! demanda madame Robin pour changer le cours de la conversation.

—Des idées! est-ce que j'en avais? Je cédais au besoin de m'agiter, de marcher…

—Pauvre bon! dit Victorine avec une tendresse passionnée. Heureusement encore que la Providence nous a fait rencontrer sur les bords de la baie Saint-James, car sans cela tu partais vers l'Ouest, moi je me laissais ramener au Canada…

—La Providence que tu invoques, c'est Poignet-d'Acier, puisqu'il avait dépêché sur ma route un Indien de ses amis, Corne-de-Taureau.

—Ah! qu'il me tarde d'être rendue à notre cottage de Lorette! Mais nous ne nous quitterons plus jamais, tu me le jures, Alfred.

—Et je scelle le serment sur tes lèvres, dit gaiement le jeune homme.

Victorine reprit après un instant de silence:

—Espères-tu être bientôt en état de marcher?

—Dans huit jours au plus, je puis déjà mouvoir ma jambe.

—Maudite chute! sans elle nous serions, depuis un mois, rentrés chez nous.

—N'es-tu donc pas bien ici, petite femme? Cette cabane restaurée par nos amis est charmante. Nous jouissons d'une vue fort agréable. La carabine de Nick Whiffles ne nous laisse pas manquer de gibier; les lignes de Louis-le-Bon nous fournissent chaque jour d'excellent poisson, et Poignet-d'Acier nous marque une amitié… singulière! Sa conduite envers moi a toujours eu quelque chose de mystérieux!…

La jeune femme n'entendit pas ces dernières paroles.

—Que veux-tu, mon ami, dit-elle d'un ton inquiet, ici je ne suis pas rassurée. Il me vient, malgré moi, des appréhensions….

—Oh! l'enfant! fit Alfred avec un sourire.

—Je vais allumer une torche, car voici la nuit!

—Quoi! déjà?

—Mais il faut nous…..

—Ne trouves-tu pas que les lueurs des mouches-à-feu et le scintillement des étoiles éclairent assez les ténèbres? dit Alfred en pressant la jeune femme contre sa poitrine.

—Non, mon ami, l'obscurité me donne des frissons… Entendez-vous?

—Le murmure des vagues qui lutinent sur le rivage.

—Écoutez!… écoutez! Mon Dieu!

Soudain le silence de la nuit avait été troublé par des hurlements féroces auxquels s'était mêlée la détonation de plusieurs armes à feu.

Découverts par Nick Whiffles, qui, avec Poignet-d'Acier et Louis-le-Bon, habitaient la première cabane, les Chippiouais venaient de se précipiter tumultueusement sur les aventuriers.

Aussitôt, les trois carabines de nos chasseurs répondirent à leur attaque. Elles abattirent trois Indiens, il en restait neuf, y compris Kitchi-Ickoui et Mac Carthy. Ils se ruèrent contre l'enceinte palissadée, pendant que le métis courait à toutes jambes, suivi par la Grande-Femme, vers la hutte occupée par Alfred Robin et sa femme.

Mais, à travers les ombres naissantes, Poignet-d'Acier et Nick Whiffles distinguèrent leurs mouvements, comprirent leur intention.

—Reste ici et tiens ferme, mon cousin, dit Nick à Louis-le-Bon.

Ensuite, il se jeta hors de la palissade. Poignet-d'Acier l'avait précédé.

Déjà Mac Carthy atteignait la porte du second wigwam. Les cris d'horreur poussés par Victorine, les imprécations de son mari, qui essayait vainement de se lever, dominaient les bruits de la lutte, quand, de sa main de fer, Poignet-d'Acier arrêta le métis. James tenait un pistolet. Il fit feu; le capitaine tomba.

—O vermine, tu n'iras pas plus loin! dit Nick Whiffles d'une voix furieuse.

Et la crosse de sa carabine s'abat, mortelle massue, sur le crâne du
Bois-Brûlé.

James Mac Carthy roule aux pieds du trappeur pour ne se plus relever.

Mais la Grande-Femme est là, brandissant un tomahawk. Les jours de Whiffles sont en danger. Il se retourne, se jette sur elle, lui enlève son arme, et, malgré les égratignures, les morsures dont elle le gratifie libéralement, il parvient à l'étreindre, à lui lier pieds et mains avec les cordons du skipertogan, sac à médecine, qu'elle porte au cou.

Son exploit, Nick l'assaisonne d'un déluge de réflexions qui se terminent par ces mots:

—Assurément, tu mérites la mort, madame Forte-Gorge; mais vrai, là, j'ai un faible pour toi; et puis, d'ailleurs, dans la famille des Whiffles, on n'aime pas à tuer les femmes, parce que s'il y a peu de chose de bon dans une femme en vie, il n'y a rien du tout dans une femme trépassée; oui bien, je le jure, votre serviteur!

Ayant alors attaché Kitchi-Ickoui à un arbre, il saisit Poignet-d'Acier dans ses bras, entra dans la cabane et dit à Victorine:

—Veillez au capitaine, il est blessé.

Puis, Nick Whiffles revola au combat.

—Blessé! vous êtes blessé! dit madame Robin en allumant une torche de résine.

—Silence, mes enfants, ordonne Poignet-d'Acier, qui a été déposé sur le lit à côté d'Alfred; silence! je n'ai plus que quelques instants à vivre. Je dois vous parler; ne m'interrompez pas…

Ils se mettent à pleurer.

—Donne-moi ta main, Alfred, mon enfant, mon fils, dit le capitaine, et vous aussi, Victorine, ma fille chérie, car je sens que je m'en vais… Pauvre Alfred, tu as été surpris de l'intérêt que je te portais… Cet intérêt était bien naturel, quoique j'aie commencé, trop tard à t'en donner des preuves… Tu es mon petit-fils… le fils de ma fille Adèle… une enfant que j'ai fait mourir de chagrin parce qu'elle avait souffert qu'un misérable… un Anglais… ton propre père… et celui de ta soeur-jumelle Mariette [48]… la déshonorât!… Mariette, elle aussi, je l'avais abandonnée… à Québec… Elle a péri dans la misère… de faim, de froid… Jacques [49] me l'a dit… Puisse-t-elle me pardonner… et toi aussi, Alfred… pardonne-moi!… Et pourtant, moi, je n'ai jamais pardonné… je ne puis pardonner… aux Anglais… Ah! le froid me gagne… ta main sur mon coeur, Alfred… la vôtre, Victorine… Adieu, mes enfants… Adieu… Vivez pour arracher le Canada à l'odieuse tyrannie anglaise!

Ce souhait suprême, Poignet-d'Acier l'énonça de cette voix vibrante et impérieuse qui rappelait les beaux jours d'espérance où il dirigeait la révolution canadienne [50].

[Note 48: Voir la Huronne.] [Note 49: Voir la Tête-Plate.] [Note 50:
Voir les Derniers Iroquois.]

—Oui, mon père, je vivrai pour continuer la défense de la cause que vous avez si dignement soutenue! s'écria Alfred avec enthousiasme.

—Ah! ciel! ses doigts sont glacés, fit Victorine en tressaillant.

—Encore une maudite petite difficulté de moins! Ces brigands de Peaux-Rouges sont en déroute! et, ma foi, j'ai lâché leur madame Large-en-Taille, quoiqu'elle fût tonnerrement appétissante, dit Nick, pénétrant dans la wigwam. Mais comment va le capitaine?… Je pense bien…

—Prions Dieu pour le repos de son âme! dit Alfred, en montrant le corps inanimé de Poignet-d'Acier.

Le vieux Whiffles ôta respectueusement son casque de loup marin; on vit deux grosses larmes couler le long de ses joues; il s'agenouilla en silence près du cadavre, et pendant près d'un quart d'heure demeura plongé dans une absorbante méditation.

Lorsqu'il se releva, ses traite étaient profondément altérés.

—Mes amis, dit-il aux jeunes gens, c'est ici que Poignet-d'Acier est mort, c'est ici que Nick Whiffles doit mourir. Laissez-lui, je vous en prie, le corps du capitaine, il l'enterrera en ces lieux; car ces cabanes furent les dernières construites par votre protecteur lorsque nous partîmes ensemble à votre recherche… Lui-même, j'en suis sûr, les aurait choisies pour y dormir son grand sommeil, s'il avait été prévenu que la mort le frapperait si tôt.

Les deux jeunes gens versaient des pleurs abondants.

—N'est-ce pas que vous m'y autorisez? reprit Nick. J'aurai bien soin de sa tombe, quand vous serez partis.

—Mais vous? demanda Victorine à travers ses sanglots.

—Oh! moi, répondit Whiffles avec un mélancolique sourire, le bon Dieu qui m'a protégé jusqu'à ce jour ne m'abandonnera pas. Il n'abandonne jamais ceux qui ont foi en lui; oui bien, je le jure, votre serviteur!

Contrexéville, juillet 1863

FIN