II

Imiter les autres, faire comme tout le monde ; voilà le but. Refouler ses élans, cacher ses sentiments, dissimuler ses impressions, car élans, sentiments, impressions, peuvent faire sortir de la gravité prescrite. « Une grande pensée dans le langage, dit un écrivain anglais, P. G. Hamerton, paraît improbable chez nous, parce que nous évitons si soigneusement d’exprimer quoi que ce soit ressemblant à des sentiments élevés, que de tels sentiments seraient vraiment extraordinaires dans un dialogue. »

Mais pour les puérilités que d’engouement ! Le cricket, le football, les noms des vainqueurs des boat-race, sont des sujets de conversation jamais épuisés.

Dernièrement les journaux de Sport racontaient la vie et la mort d’un chien fameux. Les colonnes de tous les organes sérieux reproduisirent ces articles avec force agrément et longs commentaires. Qu’était ce chien ? Qu’avait-il fait pour fixer ainsi l’attention du public, remuer une presse, l’oracle du monde. Rien de plus que les autres chiens, il avait bu, mangé, chassé, s’était battu, avait hurlé à la lune, couru la chienne, flatté son maître, aboyé après les mendiants, rongé les os, gratté ses puces, mais c’était le chien d’un lord, un chien respectable, et dont tout Londres avait été engoué dans le temps, parce qu’il avait gagné un prix à une exposition quelconque ou à un combat de chiens. Et non seulement la noblesse et la gentry, mais la petite bourgeoisie, les boutiquiers, les commis de la banque et d’épicerie ne s’abordaient dans la rue qu’en se disant, après toutefois s’être fait part de leurs impressions sur le beau temps ou la pluie : « Vous savez, ce pauvre Black est mort ? — Oui, ripostait l’autre, c’est bien triste », car il était respectable de montrer qu’on s’intéressait, comme tout le monde, au sort de l’illustre Black.

Deux graves personnages sont assis dans un parc. L’un est chanoine de la haute Église, l’autre un savant professeur de l’université d’Oxford. Ils sont là depuis plus de deux heures, causant avec une animation de jeunes. Sans doute ils traitent quelque point important de l’histoire ou de la science. Erreur ! ils discutent les différents coups d’une partie de cricket qui se joue sur la pelouse voisine, et le soir les trouvera à la même place discutant ou absorbés. Je leur fais l’honneur de croire qu’ils se soucient au fond d’une partie de cricket comme d’une guigne, mais il ne serait pas respectable, sans doute, de ne paraître vivement s’intéresser à un jeu national.

C’est surtout en Angleterre que l’on prête aux choses reçues par la mode, adoptées par la gentry un engouement factice et une passion conventionnelle atteignant les dernières limites de l’absurde.

Un jour, après un accident, la princesse de Galles boita, toutes les Anglaises de bon ton se mirent à boiter et conservèrent fièrement leur claudication tant que dura celle de la princesse. A la suite d’une névralgie, une haute dame dut se faire couper les cheveux, aussitôt l’on vit une partie des Anglaises tondues… Un marchand qui veut se défaire d’un rebut de magasin n’a qu’à lui coller une étiquette déclarant que l’objet invendable a été remarqué et admiré par la reine ou le prince de Galles ; aussitôt les amateurs se pressent, admirent et enlèvent !