1885
Avant-Propos des Editeurs.
our nos débuts, nous avons la bonne fortune d'offrir au public un livre d'Hector France; ce n'est, il est vrai, qu'une réédition, mais nous sommes fermement convaincus qu'en rééditant l'œuvre saisissante et très originale qu'on va lire, œuvre pour les délicats, comme l'écrivait M. Octave Uzanne, nous ne pouvions entrer dans l'arène sous de meilleurs auspices.
Hector France—et il nous permettra de le lui dire—n'écrit pas d'habitude pour les délicats. Ayant porté pendant dix ans le sabre et le burnous de spahis à travers les smalas d'Afrique, il a introduit dans beaucoup de ses livres la brutale franchise des gens de guerre et les gaillardises des camps. Aussi, considérons-nous comme une curiosité littéraire et comme une haute œuvre artistique l'Amour au Pays Bleu.
Notre plume n'a point autorité pour faire ici la biographie de l'auteur qui s'est taillé une large place dans la littérature française; nous rappellerons seulement Le Roman du Curé et l'Homme qui tue, ces deux ouvrages qui, du premier coup, comme l'a dit Léon Cladel dans une remarquable préface, placèrent Hector France au rang des écrivains de race.
Et, sans insister davantage, nous nous contenterons de donner quelques extraits pris au hasard parmi les critiques littéraires de toutes nuances qui signalèrent à l'attention l'Amour au Pays Bleu.
Le Pays Bleu, écrivait M. Masseras dans la Nouvelle Revue (15 novembre 1880), c'est l'Afrique, où l'on reconnaît sans peine que l'auteur a vécu longtemps et qu'il l'a étudiée dans sa langue, dans ses mœurs, dans sa vie intime. La couleur particulière, sincèrement locale, qui résulte de cette connaissance, est le caractère distinctif du livre; elle lui fait une place à part au milieu des banalités qui se multiplient en librairie, avec une profusion monotone, sous prétexte de romans. L'action porte un cachet qui n'est plus celui de notre vie européenne; les détails font pénétrer dans cette existence algérienne, dont nous avons eu tant d'esquisses superficielles et si peu de vrais tableaux. Il y a là de curieuses scènes et des descriptions d'après nature comme nous en avons rarement rencontrées et que l'auteur a su ne pas gâter par une touche trop française. Nous l'en félicitons, quoiqu'il soit....
Journal du Dimanche (supplément de l'Europe).
(Bruxelles, 16 janvier 1881).
J'ai eu, plus d'une fois déjà, l'occasion de dire tout le bien que je pense du talent d'Hector France. Il est un des rares écrivains d'une réelle valeur qui ne s'embarrassent d'aucune école et suivent droit leur chemin, s'en rapportant uniquement à leurs impressions.
Il possède, en un mot, sa manière, qui se reconnaît parmi les autres, et cette manière est faite de grâce et de force. On se souvient de l'âpreté de son premier roman, de celui qui le révéla conteur et poète, ce terrible Homme qui tue, et combien pourtant l'effroyable récit était tempéré par des qualités d'émotion pénétrante et délicate. C'est qu'avec une entente très particulière des conditions du roman, il avait su peindre l'homicide dans un beau cadre de nature, et les immolations s'y enveloppaient de splendeurs.
Une pente naturelle l'emporte, en effet, vers le drame; dès qu'il touche à l'humanité, il devient effrayant; mais il semble redouter par moments d'y descendre trop avant, et brusquement la grande paix des choses succède aux passions furieuses. Si l'on pouvait étudier un peu longuement ses livres, on y reconnaîtrait la présence d'un esprit à la fois candide et corrompu, demeuré vierge à travers les orages de la pensée, et en qui l'habitude des réalités les plus sombres n'a pas tué le rêve.
L'Amour au Pays Bleu en est une preuve nouvelle; je ne connais pas de récit qui, mieux que celui-là, porte le double caractère de rouerie froide et de jeune poésie inaltérée. Il en sort comme un parfum dangereux qui grise la cervelle, l'image troublante d'un paradis d'amour qui crève inopinément et vous laisse, désenchanté, devant d'horribles bestialités. Ici encore, sous les pleurs et la lumière, la brute humaine se déchaîne; l'ogre apparaît, immolant tout à ses convoitises: et, à longs jets, le sang coule sur les paysages. C'est le Cantique des Cantiques du rapt et du viol.
D'ailleurs, de fond et de forme, l'Amour au Pays Bleu est bien tout ce qu'on peut rêver de plus oriental: nulle part, l'homme des froides contrées septentrionales ne se décèle; la langue, fleurie et ciselée, garde, même dans la description, la netteté étincelante des centons; et l'on admire ce tour de force d'un esprit très littéraire, en regrettant un peu qu'une si rare virtuosité ne s'applique à des sujets plus rapprochés de nous. En outre, les caractères sont fortement tracés, par grands plans, sans surcharge inutile; et Mansour, dans son âpre concupiscence sénile, a même une grandeur tragique qui le met à part parmi ses pareils. Œuvre d'art luxuriant et de chaude imagination, toute semée de descriptions exquises, et qui laisse dans l'imagination la nostalgie vague des tendresses mortelles.
camille lemonnier.
Le Soleil(15 novembre 1880).
L'éditeur Alphonse Lemerre vient d'ajouter à sa collection de romans, peu nombreux, mais choisis, un livre de M. Hector France, l'Amour au Pays Bleu, qui est une sorte de poème en prose d'une intensité de couleurs et de vie remarquable. C'est en même temps, sous une forme très artistique, une histoire amoureuse des plus originales et des plus dramatiques....
Il ne faut pas oublier que nous sommes ici dans le pays de l'Islam, où les mœurs sont faites pour atténuer beaucoup certaines couleurs qui nous paraîtraient trop crues. N'est-il pas curieux qu'un écrivain de cette valeur, un poète pour tout dire, se montre assez peu soucieux de son grand talent pour oser signer quelques-uns de ces feuilletons qui, au rez-de-chaussée de certains journaux, sont des armes de guerre aussi peu sincères que peu loyales, et qui pervertissent l'imagination populaire par l'exposition de tableaux inventés à plaisir pour être mis au service des passions politiques les plus acharnées? Dans la masse de romans dont je ne signale ici que la quintessence, celui-ci tranche par son originalité et par le charme réel de la forme qui revêt la couleur vive et l'ardeur brûlante du pays bleu, c'est-à-dire de l'Algérie, où l'homme a toutes les intempérances du climat imperturbablement beau et où l'on cueille les femmes comme les fleurs, à peine écloses sur leur tige.
Ch. Canivet.
Courrier du Soir (28 novembre 1880).
En Algérie, les passions sont violentes; l'amour est fougueux; si nous ne le savions pas, le livre de M. Hector France nous l'apprendrait. Des mœurs âpres, des caractères impétueux, des scènes poignantes, voilà ce que nous offre ce livre, à chaque page. Certains tableaux ont une couleur brutale, toute primitive, dont la Bible seule nous donne l'équivalent. Telle est la vie au désert, au «pays bleu» où M. Hector France nous conduit. L'amour italien, tel que Stendhal le décrit n'est que froideur à côté de celui que respirent les fils du Souf, les enfants de Djenara, la perle des Ksours. Au reste, comme le dit fort bien le Thaleb Ali-bou-Nahr, les gens du Nord ne peuvent rien comprendre à ces amours redoutables.
La donnée est dramatique; et elle aboutit à une sévère moralité. M. Hector France a développé son sujet en écrivain qui connaît l'Algérie et qui l'aime profondément. Il n'en parle point avec le sang-froid d'un Occidental; son style se revêt d'une riche couleur orientale; et, vraiment, il nous offre certaines descriptions fort remarquables.
Cette histoire touche à la pastorale: par moments, on croit lire les scènes d'une luxuriante et barbare églogue. Si la touche est excessive, il se dégage, de plus d'un tableau, une âpre poésie. Peut-être, pour nous paraître vrai, ce livre ne pouvait-il guère être écrit autrement.
Il est fait pour ne point passer inaperçu; il est entraînant et passionné; par le temps qui court, ces défauts doivent servir à appeler l'attention du public.
Antony Valabreque.
Le Livre (décembre 1880).
Nous devons à Hector France le Roman du Curé, l'Homme qui tue et le Péché de Sœur Cunégonde. Ces œuvres ont obtenu un succès mérité dans la mesure de leur valeur. Le roman que vient de publier la librairie Lemerre surpasse, à notre sens, les précédents ouvrages du même auteur. Sans aucun doute il aura moins de succès, car plus l'art s'élève, moins il est entouré. Les plus grands romanciers modernes ne sont pas plus populaires. L'admirable auteur de la Vieille Maîtresse est connu et apprécié du petit nombre et nous voyons tous les jours des études contemporaines d'une haute supériorité dont l'unique édition s'enlève lentement. Le grand public s'inquiète peu du beau; il veut se distraire et pour son imagination le premier jouet lourdement bâti lui est bon.
L'Amour au Pays Bleu est une œuvre ensoleillée, chaude et vivante. Dans les tableaux que nous trace magistralement M. France, nous retrouvons toute la couleur d'un Fromentin et la poésie d'un Gérome. Ce roman très original nous montre la fatalité orientale d'une façon saisissante.... Canevas superbe, canevas très bien brodé avec des arabesques d'un art infini. Qu'on lise ce volume, ceci est pour les délicats.
Octave Uzanne.
République Française (17 janvier 1881).
Il y a beaucoup d'étrange et de pittoresque, beaucoup de prose, même naturaliste, en même temps que de poésie exubérante, dans cette histoire d'un Don Juan arabe débauché, très voleur de femmes et de filles, à qui l'idée vient tout à coup, comme à l'Arnolphe de Molière, d'élever une Agnès toute petite pour l'épouser plus tard, sûrement vierge de corps et de pensée. L'amour jeune, ici comme toujours, déjoue les plans du vieux séducteur, et la vengeance de ses victimes d'autrefois se lève tout à coup devant lui. La peinture des mœurs privées dans ce beau coin d'Algérie, le pays bleu, a ici un caractère nouveau et original. Le paysage y est à la fois familier et presque lyrique. On ne peut mieux définir la saveur de ce singulier livre qu'en disant qu'il fait penser à la fois au Dernier des Abencerages et à Madame Bovary. On le voit, comme mélange c'est tout à fait neuf. L'unité d'impression et de vérité y est néanmoins.
Fabrice W.
Moniteur Universel (24 novembre 1880).
M. Hector France nous a retracé un épisode terrible de la passion sous le ciel africain, ce ciel perpétuellement azuré sous lequel il a longtemps vécu, et jeté à cheval, au milieu des cavaliers rouges, les premières ébauches du roman qu'il publie aujourd'hui sans aucune de ces préoccupations politiques ou sociales qui se remarquent dans ses autres écrits. Ce sont des tableaux de la vie pastorale, les uns riants, les autres plus sombres, mais tous fortement empreints du souvenir des mœurs arabes et des aspects de cette pittoresque contrée, et auxquels un style coloré et vigoureux donne un puissant relief.
Eug. Asse.
Justice (12 décembre 1880).
Voici un nouveau livre de l'auteur de l'Homme qui tue, qui, lui, ne nous présente pas un Arabe de convention parcourant sur son légendaire coursier un désert brûlant décrit par le romancier, les pieds sur les chenets. C'est en Algérie même, sous la tente, à cheval, que M. France a jeté sur le papier les premières ébauches de son œuvre.
Le lecteur sent, dès les premières lignes, qu'on ne lui offre pas des esquisses faites de chic, mais bien de beaux tableaux que l'auteur a vus et qu'il a reproduits avec une grande puissance d'observation et d'originalité. A la vérité, l'Amour au Pays Bleu est l'œuvre d'un poète plutôt que celle d'un romancier.
A.B.
Le Pays (3 novembre 1880).
Le pays bleu, c'est l'Algérie avec son beau ciel. Rien n'y ressemble à ce que nous voyons dans nos contrées changeantes sous les diverses températures qui les éprouvent. A peindre les mœurs et les amours étranges de ce pays qu'il a habité, M. France a déployé beaucoup d'habileté; s'il cherche à passionner ses lecteurs, suivant son habitude, il se tient pourtant dans une mesure convenable et qui le met à l'abri des reproches que lui ont attirés quelques-uns de ses premiers livres.
Pellerin.
Le Panthéon de l'Industrie (14 novembre 1880).
Voici une œuvre charmante et originale, roman algérien sauvage et poétique, d'un style moitié biblique, moitié moderne, très châtié et très imagé.
C'est l'histoire d'un débauché, Mansour, espèce de Don Juan arabe qui, après avoir séduit la belle Meryem, la jeune femme de son propre père, poursuit jusque dans sa vieillesse l'idéal d'amour, et en vient à adopter une petite fille, Afsia, dont il se réserve la virginité...
Toute cette narration, écrite plutôt à la manière d'un poème que d'un roman, est entremêlée de descriptions ravissantes, quelquefois un peu risquées, mais dont l'audace est voilée d'un mysticisme oriental qui les rend pleines de charme.
En tout cas, on préférera cette littérature tout idéale aux plates et écœurantes élucubrations de l'école naturaliste.
C. George.
Le Républicain de Tarn-et-Garonne
(19 décembre 1880).
...Le Pays Bleu dont nous parle M. Hector France n'est point le pays des rêves, mais bien celui de tragiques réalités. C'est sous le ciel d'airain de l'Afrique, de cette Afrique qui est nôtre et que par cela même, peut-être, nous connaissons si peu, que se passe l'action du livre. Le héros, un type de Don Juan africain, rusé, patient, brutal, brûlé par tous les feux de la concupiscence, ne recule devant rien pour assouvir ses désirs effrénés....
L'homme tragique du festin de pierre n'a rien de plus saisissant et de plus inattendu. Telle est la donnée du livre. Ajoutez à cela un style chaud, des descriptions superbes d'une couleur toute locale, car l'auteur parle de l'Afrique en réalité, en homme qui a vu et non point en romancier d'imagination, et vous aurez une faible idée de ce livre, reflet de l'Orient dans ses amours naïves, ses emportements féroces et ses ardentes voluptés.
A.Z.
La vie Moderne (26 février 1881).
Je ne connais ni le Roman du Curé, ni l'Homme qui tue, ni le Péché de Sœur Cunégonde, et je ne puis que le regretter après la lecture de l'Amour au Pays Bleu. C'est l'œuvre d'un homme qui a déjà un talent robuste et qui en aura bien davantage, quand il se sera défait de quelques brutalités de forme, voulues peut-être, mais inutiles, à mon sens. M. Hector France est, si j'en crois la préface de son livre, un ancien spahis qui a longtemps vécu en Algérie. Je n'ai jamais rien lu de plus coloré que cet ardent poème d'amour qui se déroule au milieu des riches paysages du Tell, parmi ces paisibles habitants aux mœurs pastorales, dont, en qualité de sabre civilisateur, il a jadis été troubler la paix par de sanglantes chevauchées. M. Hector France est un écrivain de race et un conteur très attachant. J'ai lu l'Amour au Pays Bleu tout d'une traite, et je gage que vous en ferez autant, cher lecteur.
d'Artois.
C'est aussi notre avis et nous pensons que ces divers extraits, pris dans la presse parisienne, dans celle de province et de l'étranger, disent assez que nous rééditons l'œuvre d'un maître.
Cette nouvelle édition ne le cède en rien comme exécution typographique à la première et, grâce au concours de M. Godefroy Durand, le célèbre dessinateur du Graphic, nous avons pu l'illustrer d'une magnifique eau-forte.
Nous croyons donc faire à la fois œuvre utile et agréable, persuadés que le succès ne nous fera pas défaut.
Londres, le 25 mai 1885.
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
A Camille Delthil
cheval, au milieu des cavaliers rouges, j'ai jeté les premières ébauches de ce livre. Et ces feuilles volantes, roussies par le soleil, maculées par la pluie et les nuits humides, froissées sur la selle, lacérées, perdues dans les camps, je les avais oubliées.
Mais un soir de décembre, alors que le brouillard de Londres, pesant sur les poitrines, glissait avec le spleen par les fissures des portes et des fenêtres mal closes, j'ai voulu aussi oublier et l'exil et l'heure et l'inexorable temps.
Et ainsi qu'une cavale que l'amour talonne, ma pensée, brisant ses entraves, s'est échappée dans les espaces, remontant les jours écoulés, jusqu'aux rives lointaines où le ciel est bleu.
Ah! les joyeuses gambades au fond des vallées, que bordent les coteaux où poussent drus, oliviers, grenadiers et cactus; les courses dans la plaine, le long des rubans de lauriers roses, gracieux festons de la rivière aux bords effrités et crayeux, les longues haltes sous les tamariniers touffus, près de la source fraîche où, dans une amphore étrusque, vient puiser la fille aux yeux noirs. Puis, à l'entrée des solitudes où s'aventurent les caravanes, les furieux galops derrière les gazelles, tandis qu'au fond des ardents horizons, la blanche silhouette du minaret du ksour et la tête chevelue des dattiers de l'oasis tremblent dans l'air diaphane!
J'ai rassemblé les pages éparses, et pendant les longues heures de nuit, alors que la froide bise heurtait à ma porte, je me bouchais les oreilles, et, capitonné dans mes rêves, caressé des rayons d'or des souvenirs, j'ai effacé le présent et j'ai vécu du passé....
Que les âmes pudibondes, scandalisées par mes précédents livres, se rassurent! Elles ne trouveront ici aucun sujet dangereux.
Ce sont des tableaux de la vie pastorale, et je vous les dédie, cher poète; j'y parle de la nature, que vous aimez, des grands horizons, des filles brunes et des moissons blondes, et aussi des primitifs et naïfs amours, chantés dans vos Poèmes Rustiques, et que votre compatriote et notre ami Léon Cladel a jetés, comme des fleurs sauvages, sur le socle de granit de ses rudes Paysans.
Mais ce n'est pas dans les frais sentiers «tout baignés d'aurore», où
Près de vous passe parois,
En chantant, un clair minois
De brune fillette,
Portant l'amphore de grès,
Ignorante du progrès,
Et pourtant coquette.
que je veux vous conduire; mais par les grandes plaines chauves, non loin des palmiers, là où la rustique fillette, vêtue de la tunique de Rébecca, offre, insoucieuse, ses seins, ses bras et ses jambes nus aux baisers du soleil; là-bas, sous la maison de poil des paysans du Tell, plus majestueux sous leurs burnous en loques que jamais ne le furent les plus nobles patriciens, chez les paisibles pasteurs bédouis enfin, que le sabre civilisateur a été, tant de fois, réveiller brusquement de leurs tranquilles rêves et arracher à leurs bibliques amours.
Hector FRANCE.
Charlton villa, Kent, mai 1880.
L'Amour au Pays Bleu
PROLOGUE
errière les molles ondulations bleues qui festonnaient le rideau du couchant, le ciel flamboyait comme une gigantesque Sodome, empourprant des ardents reflets de ses fournaises les hautes crêtes de l'Orient.
Nous étions encore enveloppés de cette lumière fauve, et déjà la plaine se noyait sous les larges couches d'ombre. Les bizarres crevasses sombres, les taches calcinées, les touffes vertes, les bosselures du sol, la nappe foncée des marais d'Ain-Chabrou, la bordure de lauriers accrochés aux flancs crayeux du torrent aux eaux rousses, le long ruban gris du chemin déroulant ses zigzags jusqu'aux palmiers du Ksour, tout s'effaçait sous le noir uniforme et profond.
Le Ksour! Djenarah, la perle du Souf! Des pentes élevées du Djebel, mon guide m'avait montré son haut minaret, dressé comme un frêle mât d'albâtre dans les vagues azurées de l'horizon. Longtemps nous vîmes la blanche aiguille étinceler aux feux de l'Occident; puis, peu à peu, elle disparut à mesure que nous descendions la montagne et que nous nous enfoncions dans la nuit.
Des formes indécises traversèrent brusquement le chemin, et de grandes chauves-souris, s'élançant des crevasses, tournoyaient autour de nos têtes.
Parfois deux étincelles ardentes luisaient dans un noir fourré, et des épaisseurs des broussailles se levaient de vagues frémissements.
Nous allions dans cette solitude peuplée d'invisibles, dans ce silence coupé de bruissements. J'écoutais machinalement le pas de nos chevaux frappant le sol pierreux d'un pied fatigué et lourd, et la note grêle des hôtes du marais qui arrivait, par intervalle, du fond de la vallée, lorsque la voix du spahis éclata gaiement dans cette tristesse:
De Skikdad à Constantine,
De Constantine à Bathna,
Quelle est donc la plus mutine
Des filleules de Fathma?
C'est Kreira!
C'est Kreira!
C'est Kreira, la jolie fille,
C'est la rose de Ouargla!
C'était un de ces poèmes lascifs que les Arabes affectionnent et chantent dans le chemin monotone, quand, pendant de longues heures, la plaine succède à la plaine et que l'œil n'a pour se reposer des teintes grises du sol brûlé que le bleu de l'horizon fuyant sans cesse devant lui.
A peine au bas de la montagne, je sommeillais, l'oreille caressée par le chant et le corps bercé par le mouvement du cheval, lorsque, dans les profondeurs silencieuses, il me sembla entendre des accents de détresse.
—Tais-toi! dis-je à Salah.
Je ne m'étais pas trompé; une seconde fois la voix retentit grave, douloureuse, lamentable. Nul mot n'arrivait distinct, mais la note désolée déchirait lugubrement la nuit.
Puis tout se tut; un silence profond s'étendit dans la plaine. On eût dit que les fauves et les reptiles, l'armée des rôdeurs nocturnes, écoutaient.
—As-tu entendu?
—Oui, répondit le spahis.
Et il continua:
Dans ses seins quand je me plonge,
L'œil perdu au paradis,
Je m'enivre, sans mensonge,
Des caresses des houris,
Par Kreira!
Par Kreira!
Par Kreira, la jolie fille,
Par la rose de Ouargla!
—Tais-toi donc! répétai-je indigné. Quelqu'un appelle au secours.
—Je sais ce que c'est. Il n'y a rien à faire: c'est la voix de Sidi-Messaoud (Monseigneur l'Heureux).
Monseigneur l'Heureux! Quelle dérision! J'étais tout remué par cette clameur sinistre qui vibrait à travers la distance comme les derniers échos d'un désastre. Quel est donc l'heureux qui gémit ainsi?
Nous allions, et plus d'une heure s'était écoulée, que ma pensée, encore arrêtée là-bas où j'avais entendu le cri lugubre, s'y cramponnait et ne voulait plus revenir. Salah continuait ses couplets avec une infatigable ardeur, mais soudain il se tut.
La voix venait de retentir plus rapprochée, et nous entendîmes distinctement, par trois fois, ce nom jeté comme un sanglot:
—Afsia! Afsia! Afsia!
L'appel déchirant remuait douloureusement le cœur. Il sembla pour un moment avoir touché celui du spahis, perçant comme une vrille la rude écorce de soldat, car il arrêta son cheval.
Dans les teintes grises du chemin, je voyais sa grande silhouette noire, son fusil posé en travers sur le Kerbouk de la selle, et, sous la cuisse, son sabre, dont le fourreau d'acier et la poignée de cuivre scintillaient dans la nuit.
La tête enveloppée du capuchon pointu, les burnous serrés au corps, il restait incliné, immobile et pensif.
—Qu'est-ce donc? lui demandai-je, lorsque, pour la troisième fois, les accents désespérés furent éteints; qui appelle ainsi, à pareille heure et dans ce désert?
—Rien qui puisse t'inquiéter, me répondit-il en riant. C'est Sidi-Messaoud qui demande sa fiancée.
Et il reprit le chant d'amour:
Ses lèvres sont une coupe
Où je bois la volupté.
Et sur sa divine croupe
J'irais dans l'éternité
Sur Kreira!
Sur Kreira!
Sur Kreira, la jolie fille,
Sur la rose de Ouargla!
Je ne pus rien tirer de lui, et pendant mon passage au Ksour les hommes de Djenarah évitèrent de me répondre; puis, devant les incidents si multiples de la vie d'un soldat d'Afrique, ce souvenir s'effaça.
Ce ne fut que plusieurs années après, de retour à Constantine, que j'appris par hasard, du Thaleb El-Hadj-Ali-bou-Nahr, la dramatique histoire de Monseigneur l'Heureux.
Ce Thaleb, Ali-bou-Nahr, décoré du titre d'El Hadj comme tous les musulmans ayant fait le pèlerinage de la Mecque, il est peu de spahis français qui ne l'aient connu. Je parle de ceux qui ont séjourné à Constantine vers 1860, alors que nous habitions la caserne Sidi-Nemdil, au centre du quartier arabe, en face d'une petite mosquée pittoresque depuis longtemps tombée sous la pioche des niveleurs de rues.
Le thaleb avait ouvert boutique à quelques pas de notre porte; là, il louait sa plume et son style aux amants illettrés, calligraphiait d'une main magistrale des versets du Koran, posait des ventouses et vendait des amulettes. C'est dire qu'il était à la fois écrivain public, barbier, chirurgien et quelque peu sorcier.
Homme juste et jouissant d'une grande réputation de sagesse, philosophe et lettré, il avait, de la Mecque, voyagé dans l'Europe. Citateur enthousiaste du Koran, qu'il interprétait à sa façon comme les Puritains interprètent la Bible, il observait ostensiblement le Ramadan et ne buvait du vin que la nuit.
—Les lois du Prophète, disait-il, sont faites pour le vulgaire imbécile. Pour nous, les sages, notre loi, c'est notre conscience. Mais il faut sauvegarder les apparences, à cause des ignorants. Si le Koran autorisait le vin, toute la canaille se soûlerait.
J'ai dit qu'il vendait des amulettes.
Cette branche d'affaires était la plus lucrative. C'est à lui qu'on s'adressait de préférence quand on avait, au lever de la lune, rencontré un gros crapaud embusqué au bord du chemin, ou un petit serpent à demi caché sous l'herbe, qui vous avait regardé avec des yeux jaunes.
Il n'est pas de bonne-femme de Philippe-ville à Tuggurt, ni de pâtre du Tell, ni de chamelier du Souf, ni d'ânier de Constantine, qui ne sache que les djenouns[1] prennent de préférence ces formes pour lancer plus aisément leur fluide sur le passant sans défiance. Alors, malheur à celui-ci, s'il ne se hâte de courir chez le marabout le plus proche ou, à son défaut, chez son voisin le tebib, acheter un talisman, unique remède contre l'esprit du mal.
Sur un petit carré de papier, de toile ou de parchemin de la grandeur et de la forme de nos vénérés scapulaires, est tracée la formule magique.
On se l'attache dévotement au cou, et pour peu qu'on ait la foi, la guérison est certaine.
Il y en a pour tous les maux et tous les maléfices. Ils préservent de la gale ou de la peste, de la mort subite ou des ophtalmies, des femmes malpropres ou du cocuage, des balles ou de la vermine. Tout dépend du prix qu'on y met.
—Quoi! disais-je, toi qu'on appelle le savant et le sage, n'as-tu pas honte de spéculer sur l'imbécillité publique?
—O mon fils! tu parles bien comme les infidèles, qui jettent de grands mots pour couvrir le vide des pensées. Est-ce moi qui ai créé l'imbécillité publique? Non; elle existe, et, comme toute infirmité humaine, elle doit profiter au savant et au sage. Est-ce le médecin qui crée les fièvres et les ophtalmies? Non, il en vit. Il vit des poudres qui tuent et des eaux qui rendent borgnes. Moi, je vis de mes amulettes, qui, si elles ne guérissent pas de l'imbécillité, guérissent du mal que cause l'imbécillité. Nous sommes tous plus ou moins charlatans, mon fils.
Le médecin est un charlatan de science, le magistrat un charlatan de morale, le soldat un charlatan de bravoure, le prêtre un charlatan de vertu. Chacun vit de son état: permets que je vive du mien. Le soleil luit pour tous; mais tant que la foule restera stupide et ignorante, elle sera la proie des habiles.
Comme tout vrai musulman, il enveloppait les chrétiens dans un profond mépris, non parce qu'ils étaient chrétiens, mais parce qu'il trouvait leur religion puérile, étriquée et ridicule... et s'il daigna m'honorer de son estime, c'est que je déclarai un jour être fataliste et priser le Koran fort au-dessus de l'Évangile, à cause des joies de son paradis.
—Oui, me disait-il, il y aura pour les justes des beautés éternellement vierges, des sources éternellement pures, des ombrages éternellement frais; cela ne vaut-il pas mieux que chanter éternellement des hymnes. Le fils d'Abdallah était plus pratique que le fils de Meryem. Mais hymnes ou houris, tout cela est bon pour la foule misérable.
Tu es fataliste, dis-tu? Mais le fort peut tracer sa voie à travers la fatalité.
Et il me cita ces paroles du Livre:
«A ceux qui feront le bien, le bien sera un surplus. Ni la noirceur ni la honte ne terniront l'éclat de leurs visages. A ceux qui feront le mal, la rétribution sera pareille au mal, l'ignominie les couvrira et leurs visages seront comme un lambeau de nuit.»
Quelquefois le vulgaire myope, qui ne voit que la surface des choses, dira: Regarde cet homme, il adore ses passions, il fait le mal pour le mal, son cœur est fermé comme sa main, la misère d'autrui est pour lui un bénéfice, et cependant il est gras, il est florissant, il a un beau vêtement et une belle demeure, il est heureux! Qu'il attende, le vulgaire myope, et ses yeux s'ouvriront, et à pas de géant il verra venir le châtiment vengeur, le malheur qui guette cette tête orgueilleuse et la courbera comme celle du coupable en prière. Car le Destin, Maître de l'heure, n'attend pas pour punir que la chair se détache des os, il frappe celui qui est debout.
Je connais un homme que les gens du Tell et ceux du Souf, et ceux du Sahara ont, pendant de longues années, appelé Monseigneur l'Heureux, et il fait pitié aux plus misérables.
—Oh! m'écriai-je, je me souviens. Une fois, non loin de Djenarah, sa voix frappa mon oreille: «Afsia! Afsia! Afsia!» Ce nom m'a longtemps poursuivi.
Et pendant que je racontais il m'écoutait d'un air sombre, m'interrompant par ses exclamations:
—Allah Kebir! Allah Kebir!
Puis il ajouta:
—Apporte ce soir deux peaux de bouc pleines de ce vin d'Espagne qui met la gaieté au cœur, et loin des sots qui médisent, des curieux qui envient et des femmes qui troublent, dans ma boutique bien close, je te raconterai l'histoire du Thaleb El Messaoud.