II
La gazelle de l'heure continuait à galoper, suivant le dicton des poètes du Tell, emportant les jours.
Et aussi impassible que le Destin et impénétrable que le Temps, le Biskri continuait à promener dans la cour du Bordj son balai gigantesque avec des mouvements saccadés de faux et des sourires mauvais comme s'il s'imaginait faucher des têtes de chrétiens, mais ne paraissant pas plus s'occuper de moi que s'il n'avait pas de fille à vendre.
Le soleil commençait à picoter la peau et à harceler les chairs, et ce diable de simoun envoyait de plus de cinquante lieues ses bouffées qui tout à coup soufflaient et haletaient dans les halliers comme des soupirs d'amoureux, chatouillant les flancs des cavales qui couraient dans la plaine et venaient, coquettes, exciter nos chevaux entravés à la corde commune. Ils poussaient alors des hennissements furieux, essayant de rompre entraves et piquets; et lorsque quelque mâle échappé galopait tout frémissant sur elles, elles feignaient de le fuir désireuses d'être atteintes suivant l'usage des femelles de toutes races, pleines de caprices et de ruses.
Je perdais patience, et je faisais au vieux scélérat des clignements d'yeux qu'à moins d'être idiot il ne pouvait manquer de comprendre: «Eh bien, quoi donc? Et ta fille? Décide-toi; parle. Qu'attends-tu? Tu vois bien que je suis prêt!» Peine perdue! Pas un muscle ne remuait sur le masque de cette brute.
Deux ou trois fois, posté sur la porte du Bordj, l'apercevant gravir la colline, j'allais à sa rencontre pour me placer en point d'interrogation devant lui, ou le croiser, comptant qu'éloigné de toute oreille, il s'arrêterait ou tout au moins m'interpellerait au passage: «Tu es prêt? C'est bien. Donne le douro. Elle t'attendra ce soir.» Mais au lieu de me tendre sa grande main avide, il la posait sur son coeur, et je ne recevais qu'un banal salamalek.
Canaille, va!
C'était donc un mythe que sa fille! Sa réputation comme celle de tant d'autres, une blague? Son histoire, une mystification?
Je ne savais qu'imaginer, que croire; le dépit et la curiosité m'éperonnaient autant que les brûlures amoureuses du simoun.
Devant le bordj, sur la pente du mamelon, s'étendait un merveilleux jardin, où croissait, en des enchevêtrements de serre chaude, une flore tropicale. Bananiers, citronniers, grenadiers, figuiers et ceps de vigne poussaient dans ce fouillis plus drus que mauvaises herbes sous nos climats aux tièdes soleils.
En quelques années, le commandant du bordj, un des derniers soldats laboureurs, rêve du vieux Bugeaud, avait, d'une lande broussailleuse, fait surgir ce coin d'Eden et le montrait avec orgueil aux rares excursionistes aventurés dans ces chemins déserts, comme spécimen des richesses que les colons pourraient tirer du sol algérien, si l'on pouvait tirer du sol de France de véritables colons. Plus bas, une épaisse haie de plantes grasses entourait un potager et un champ de coton.
Puis se déroulait la plaine ensemencée d'orges, de blés et de maïs, coupée des grandes rayures vertes des lauriers, jusqu'à l'horizon festonné d'un bleu sombre, bois étroit où roulait l'Oued-Zitoun. Superbe décor pour une Idyle, mais où était la nymphe de l'Idyle?
Cachés dans un replis de la plaine, enfouis dans les cactus, j'avais découvert les gourbis des Khrammès, et maintes fois j'y dirigeais mon cheval, n'osant m'arrêter de crainte d'attirer l'attention et de laisser soupçonner mes secrètes convoitises par les petits chevriers railleurs qui, allongés dans les herbes, regardaient de leurs grands yeux noirs passer le nouveau roumi.
Chèvres, enfants nus, bourriques pelées, chameaux galeux, faces rébarbatives de Bédouins dévorés de misère, un vieillard aux yeux mangés, une horrible guenilleuse absorbée par la chasse de sa vermine, des chiens hargneux et maigres, suivant des poules d'un oeil goulu, c'est tout.
Et je rentrais déconfit au Bordj, furieux contre le Biskri.
Le drôle avait dû pourtant, depuis bientôt un mois, s'édifier sur mes bonnes moeurs et la régularité de ma conduite, car je ne sortais pas des limites de la smala.
Les Chiebanas se remuaient. On en avait aperçu une demi-douzaine sur la frontière, donner aux plis de leurs burnous des frémissements tragiques; je supposais que c'était la brise du Sud qui leur soufflait aux hanches, mais le cuisinier du capitaine, un vieux chas-d'af qui s'y connaissait, y voyait menaces de guerre; un feu avait été allumé pendant la nuit dans la direction de Roum-el-Souk, marché mixte, où les Ouled-Dieb échangent les sangsues de leurs marais contre le miel des Beni-Amar; enfin, tout récemment une vieille, passant à deux pas d'un gendarme maure attaché au bureau arabe de La Calle, avait marmotté d'un air malveillant des paroles qu'il lui fut impossible de saisir. Un tel état de choses ne pouvait durer, d'autant plus qu'aux portes mêmes de La Calle, un arabe aussi déguenillé qu'audacieux avait volé deux pastèques dans le jardin d'un honnête et pacifique cabaretier, et une débitante digne de foi affirmait l'avoir vu s'enfuir avec le produit de son larcin dans la direction du pays des Kroumirs.
Des odeurs de poudre flottaient donc dans l'air, et comme nous attendions d'un jour à l'autre l'ordre de monter à cheval pour punir tous ces outrages et protéger la frontière menacée, le capitaine refusait toute permission de se rendre à la ville. _____
Cependant, la plaine du Tarf, jusqu'ici déserte, commençait à s'animer et se couvrait de tâches brunes rangées en cercle. C'était les douars des Ouled-Ali qui, insouciants des bruits de guerre, descendaient pour la moisson. La nappe blonde des blés et des orges hautes s'échancrait rapidement de plaques jaunes. Les hommes armés de la faucille angulaire faisaient tomber et entassaient les gerbes, et deux fois par jour, avant et après la grande chaleur, les femmes suivaient en file les étroits sentiers de la rivière, les unes pliées en deux sous le poids de la peau de bouc, la guerba suintante, les autres droites, portant sur leur tête la sebbal aux concours étrusques.
A chaque pas, leur courte tunique de coton, serrée aux reins par un cordon de laine, se soulevait légèrement laissant, par de larges échancrures, les indications les plus précises aux amateurs du nu.
Ah! messeigneurs, quels défilés! Quelle succession de plats aux croustillants morceaux et de rogatons abominablement faisandés! Cuisses laiteuses et grasses comme celles des épouses fraîchement achetées d'un nouveau Padischa, jambes sèches et noires comme celles des ânesses du Haymour; hanches rappelant le souvenir des sept vaches maigres que vit jadis en songe le grand Pharaon, croupes égales à celles des limoniers normande; pis de chèvres battant lamentablement sur le ventre ridé le glas de la décrépitude, seins raidis où Phidias eût pu prendre le moule de sa coupe immortelle; tous les tons des chairs vivantes, depuis le blanc mat et le rose tendre, jusqu'au rouge foncé des vieux cuirs de Cordoue; toutes les gracilités harmonieuses de la jeunesse qui monte; toutes les lignes heurtées de la vieillesse misérable: des sorcières et des houris.
Bono la mouquera, cria près de moi, en petit sabir, une voix que je reconnus aussitôt et qui m'arracha brusquement à mes rêves extatiques, alors qu'ayant arrêté mon cheval près d'une touffe de cactus, je contemplais ces génésiques défilés, mouquera bono besef!
—Oui, Biskri, quand elle est jolie! répondis-je.
—Mouquera arabia, jolie besef.
—Pas toutes.
—Ah! tu dis vrai, homme, pas toutes, non pas toutes, car le maître des semailles humaines a été injuste dans la répartition de la moisson. Il eût dû les faire toutes belles, pour qu'il y eut plus d'heureux. Mais celle-ci? tourne un peu la tête; que penses-tu de celle-ci?
Il clignait son oeil satanique, agitant le pouce à la hauteur de son épaule, me faisant signe de regarder derrière lui.
«Ah! enfin!»
Elle était là! tout près, la fille radieuse! à demi cachée par la haie de cactus dont les fruits jaunes et les grasses feuilles vert-de-mer, hérissées d'épines rousses, encadraient singulièrement son frais visage d'enfant.
Il me sembla qu'un bâton tombait sur ma tête; c'était le contre-coup de la secousse de mon coeur.
Non, dans la vieille Constantine, aux bas quartiers de la porte Djebbiah, où l'on peut, à prix réduits, choisir parmi les échantillons variés des Vénus africaines; dans Alger la Blanche où de Tombouctou à Tuggurd et de Tunis à Tanger, les jolies filles mauresques, berbères, bédouines, sahariennes, juives, négresses, abondent sur le marché, pas une ne m'avait frappé d'un pareil émoi.
Vêtue d'une gandourah rayée, fixée aux épaules par deux boucles d'argent et que soulevaient ses seins dont les pointes dressées traçaient deux longs plis, comme les robustes poitrines des statues, bras et jambes nu, dorée, blanche, svelte, fière, elle me parut la personnification de la beauté arabe.
Dans ses grands yeux noirs «profonds comme des puits où tremble une étoile» dans ses lèvres épaisses aux contours finement sculptés et si vermeilles qu'elles semblaient peintes, dans ses longs cils et ses sourcils joints par le koheul, dans la ligne éclatante de ses dents, dans la gracilité enfantine de son visage et les harmonies féminines de son corps éclatait, douce fanfare, un poème de jeunesse et d'amour.
Et tandis que je la contemplais, je sentais la caresse de son regard de velours; un sourire indéfinissable effleura ses lèvres et… la vision s'évanouit.
Quoi! si vite disparue! Oh! encore, encore, je veux en rassasier ma vue.
Le vieux bouc souriait aussi, et son oeil, baigné de tendresse, s'arrêtait sur la place où la silhouette s'était effacée.
Foulant dans ma joie les règles de la civilité musulmane, qui interdit à tout homme d'en interroger un autre sur les femmes de sa famille, je dis:
—C'est ta fille! Est-ce ta fille?
Sa prunelle s'alluma d'un éclat farouche, et il me répondit avec colère, presque avec menace:
—C'est elle, homme.
Mais que m'importait? Par les interstices des tiges cannelées des figuiers de Barbarie, il me semblait distinguer les molles ondulations de la blanche tunique et des tons mats de la chair, et j'écarquillais les yeux pour mieux voir.
Et je la revis, toute inondée de soleil, se détacher sur le fond noir du gourbi ouvert; les anneaux d'argent de ses oreilles et de ses bras jetaient des poignées d'étincelles et le foulard de Tunis soie et or qui enveloppait sa tête flamboya. Puis elle s'enfonça dans l'ombre, me laissant comme vision dernière, un coin soulevé de sa robe.
«Un douro! cette fille! Prophète de Dieu! un douro!» Et je compris l'ardente folie des princes des contes de fées, étendant comme un tapis, leurs royaumes sous les pieds des bergères.