VI

L'heure de la prière venait de s'écouler, les hommes des Beni-Rahan prosternés du côté de l'Orient, pendant que le disque radieux glissait derrière les hautes crêtes du Bou-Djaber se relevaient lentement et rentraient dans leurs maisons de poil. Çà et là des voix aigres grondaient furieusement, et par moments on entendait des accents impérieux ou graves: «Paix, femmes, paix!» Sous quelques tentes, on pleurait.

Puis, peu à peu, tomba le silence.

Des ombres grises glissèrent vers la tente du caïd; l'on y parlait à voix basse, tandis que, non loin de là, près du Dar-Diaf, des hommes étendaient symétriquement de grandes branches de lauriers, qu'ils taillaient et égalisaient à coups de serpette.

L'ombre s'étendit comme un crêpe; à tous les points de l'horizon brillèrent des feux, et bientôt sortirent des ténèbres les sinistres jappements des chacals, et, de tous les douars semés dans les profondeurs de la plaine, les aboiements des chiens répondirent.

Tout à coup, un frémissement courut le long de la corde où les juments des Beni-Rahan étaient entravées.

Elles levèrent brusquement la tête, humant les souffles qui passaient, et inquiètes, agitées comme sous les claquements du fouet, piétinant et flairant le sol, elles déchirèrent la nuit des saccades de leurs hennissements. En un instant, le douar fut debout.

—C'est lui! c'est lui! dit-on.

Et s'avançant, jusqu'au dehors de la ligne circulaire des tentes, faisant taire à coups de pierres et de bâton, les chiens, des hommes fouillèrent l'espace noir, écoutant. Quelques-uns s'allongèrent sur la terre, y appuyant leur oreille.

—Par la tête du Prophète, c'est lui! Est-ce le bien, est-ce le mal qu'il apporte sur sa croupe?

Un hennissement lointain répondit joyeusement aux appels des juments du douar, et bientôt le puissant galop d'un buveur d'air martela le sol.

Des jeunes gens se précipitèrent à la tête des chevaux qui brisaient leurs entraves, et le douar entier cria:

—Merzoug! Merzoug!

Alors, dans la nuit, surgit l'étalon.

Hommes, femmes, enfants le saluèrent à grands cris, et pendant plusieurs minutes les échos du Bou-Djaber répercutèrent ce nom.

—Merzoug! Merzoug!

Un cavalier à barbe blanche le montait à poil. A quelques pas des tentes, il se laissa glisser à terre et, tenant le coursier par un bridon en corde, il cria quand eurent cessé les clameurs:

—Salut à tous! Hommes des Beni-Rahan, voici le cheval du caïd
Si-Salah-ben-Omar.

—Voleur, répliquèrent-ils, sois le bienvenu, quoique tu aies infligé un affront immérité sur nos têtes. Ceux des Chaouias et des Nememchas rient encore de nous. Ils disent: «Ces gens des Beni-Rahan se sont laissé prendre devant leur barbe le maître des chevaux de guerre; et celui qui a sauvé son cavalier dans la mêlée, son cavalier n'a pu le sauver des larrons.» Sheik, tu es un homme habile; salut!

—Ne m'accusez pas, répondit le vieillard, si je suis coupable je consens à ce que vous me coupiez les mains, ainsi qu'il est prescrit, comme rétribution de l'oeuvre de mes mains. Mais elles sont blanches du vol. Pour l'avoir tenté et accompli, il faut l'adresse et l'audace des jeunes, et la couleur de ma barbe doit vous prouver que je n'en suis pas capable, sans qu'il me soit besoin de le jurer sur le tombeau du Prophète. Et cependant je paye pour les disputes d'autrui. Pour racheter le cheval, j'ai donné cent douros, ma fortune, j'ai vendu à des juifs avides les anneaux de mes femmes et jusqu'à leurs khelalas d'argent[5]. J'ai prié et supplié longtemps, et l'on m'a menacé des chiens. Le voleur est un des Ouled-bou-Ghanem.

[Note 5: Khelalas, boucles qui servent à retenir la robe des femmes aux épaules.]

—Nomme-le.

—Je ne le nommerai pas. Le silence sur son nom fait partie du prix de la rançon.

Et il est écrit: Ne vous servez point de vos serments comme d'un moyen de fraude.

Et maintenant, Beni-Rahan, rendez-moi mes filles.

Sa voix tremblait.

Alors le caïd Salah-ben-Omar, qui venait d'examiner soigneusement son cheval à la lueur d'un feu de branches sèches et ne lui avait découvert ni blessure, ni tare, le coeur partagé entre la joie et la tristesse, s'avança vers le sheik.

—Tu as bien tardé, homme. Depuis un mois je patiente, depuis un mois je dis à chaque coucher de soleil: «Demain!» L'autre jour, lassé de ma longue patience, j'ai averti les femmes des Ouchtatas en cueillant, comme des nénuphars, tes filles à la rivière: «Je donne à leur père trois fois vingt-quatre heures, ai-je dit; après quoi, il n'aura plus à s'inquiéter de leur chercher un époux!» Puis, j'ai réfléchi et j'ai accordé le quatrième jour, à l'aube, malgré mes jeunes hommes impatients. Il faut être miséricordieux. Et j'ai attendu encore un jour, et nous sommes au sixième, et depuis trois heures le soleil a disparu là-bas, derrière la cime du Bou-Djaber. A force de scier, le sabre a touché l'os.

—Que veux-tu dire? s'écria le vieillard, tandis que deux grosses larmes glissaient dans les plis profonds de ses joues. Où sont mes filles? Comment ne viennent-elles pas à ma rencontre? Pourquoi ne vois-je pas, éclairant la nuit, leur doux visage blanc? Par le maître de l'heure, caïd, réponds!

—Depuis six jours elles t'appellent et les voici lasses. De l'aube au crépuscule et du crépuscule à l'aube, elles n'ont cessé de répéter: «Père! Père! Mon Seigneur!» et tu n'es pas venu. Tu es resté sourd comme un vieux juge devant l'affliction des jeunes. Mais on va te les rendre. Les femmes du douar les parent, et les font belles pour toi. Viens, sheik, tu es notre hôte, veux-tu te reposer en attendant sous ma tente.

—Me les rendra-t-on intactes? demanda le vieux, intactes comme à l'heure maudite où on me les a volées.

—Qui peut jamais jurer qu'une fille est intacte. O barbon! la plus ingénue jouvencelle trompe sur cette matière le cadi le plus scélérat. Nous sommes dupés tous, mon père; mais que ma tête soit maudite si celles que je t'ai prises pucelles se plaignent jamais de violences ou de mauvais traitements. Viens.

On plaça devant lui un plat de couscous de froment garni de quartiers d'oeufs durs et de blancs de volaille, puis des dattes et du lait, mais il ne toucha aux mets que du bout des doigts et du bout des lèvres, et seulement pour ne pas offenser celui qui le traitait.

Dévoré d'inquiétude, prêtant l'oreille aux moindres bruits, il murmurait pendant que le caïd, assis près de lui, et le servant lui-même, le pressait de manger, il murmurait:

—Yamina! Meryem!

Enfin, n'y tenant plus, il se leva.

—Pardonne à mon impatience, caïd Salah, mais j'ai hâte de revoir les bien-aimées de ma vieillesse. Quand elles sont venues au monde, je me suis réjoui malgré l'usage. Mes amis étonnés me disaient: «Quoi! tu fêtes la naissance de filles!» Et je leur répondais: «Oui, car le rayon de leurs yeux jettera de la poussière d'or sur le deuil de mes ans.» Et ils s'en allaient riant et répétant: «Adda maboul». Cet homme est fou. Mais eux seuls étaient fous, car depuis plus de douze ans elles ont été le soleil de mes heures. Debout, caïd! Il est tard et les chemins sont hérissés de dangers quand on voyage à la lueur sidérale avec deux toflas (fillettes) que les gens de nos douars ont surnommées les Roses.

Un doux sourire éclaira sa vieille face bronzée et ses yeux se mouillèrent. Les Roses!—Il répéta le mot avec orgueil, avec sa vanité innocente de père.—Les Roses! Oh! le nom plein de parfums! Il le redit encore, fier et heureux que l'on sût, aux Beni-Rahan, de ce côté-ci de la rivière, que ses filles, fleurs de sa vieillesse, s'appelaient ainsi.

—Sois sans crainte, répliqua le caïd, nul ne tentera de te les enlever. Je te prêterai une bonne mule et deux de mes deïras t'escorteront jusqu'à l'Oued Mellegue.

Puis se tournant vers le dar-diaf, il demanda à haute voix:

—Enfants, êtes-vous prêts?

—Nous attendons tes ordres, monseigneur!