XIII
LE COCU ET LES RATS
A MON AMI LÉON CLADEL[10].
[Note 10: Un soir, à Sèvres, assis au foyer familial de l'illustre auteur de l'homme de la croix aux boeufs, les pieds sur les chenets, je lui racontais cette histoire. Il en fut si frappé qu'il m'engagea aussitôt à l'écrire et c'est pourquoi je la lui dédie.]
Je ne suis pas en faveur de ceux qui se font justice eux-mêmes, et je ne reconnais pas plus à un mari trompé le droit de tuer l'amant ou l'épouse adultère que je ne reconnais à un monsieur de qui on vient de voler la montre celui d'égorger le pick-pocket.
Cocufiage ne vaut pas mort d'homme et ce droit que l'offensé s'arroge, et que tout jury corrobore n'est qu'un restant des moeurs grecques, romaines et juives, car nos pères les Francs, beaucoup plus sages, se contentaient de faire payer à l'amant une amende de deux cents sous. En Angleterre, un mari qui tue sa femme ou l'amant de sa femme, est pendu, comme un simple assassin.
Nos voisins ont de ci, de là, quelques bonnes choses que nous ferions bien de leur emprunter, telles que l'exactitude et le chat à neuf queues[11]!
[Note 11: Fouet à neuf lanières de cuir terminées chacune par une balle de plomb dont on se sert dans les prisons contre les étrangleurs et les bandits de nuit. La sensiblerie des philanthropes leur a fait pousser de grands cris, mais, depuis l'introduction de ce châtiment barbare, les crimes et les attaques nocturnes ont diminué à Londres de 80%.]
Cependant, quand la justice se fait tacitement complice du meurtrier et encourage, comme on en voit de trop fréquents exemples, l'usage du vitriol et du revolver, elle met la victime dans le cas de se faire justice elle-même, ou les parents de venger le mort.
Je serais désolé de voir s'introduire en France les moeurs des maquis corses; mais si l'on assassinait ma femme, ou mon père, ou ma mère, ou mon fils, et que le meurtrier fut paisiblement renvoyé chez lui sous prétexte qu'il s'est trompé de tête, je n'hésiterais pas une minute à loger une balle dans la sienne.
Qu'on excuse ce petit prologue; j'avais hâte de dire ma pensée sur le singulier jury qui, par l'acquittement d'une épouse un peu vive et très myope, semble vouloir établir la loi de Lynch chez nous. Pour mon compte personnel, je ne m'y oppose pas, mais qu'on nous gratifie en même temps des libertés de l'Amérique.
J'arrive à mon histoire où il est question d'un mari trompé qui loi aussi s'est fait justice.
C'était la troisième fois qu'Ahmed-ben-Abderahman se voyait cocu et bien qu'il n'eût jamais été battu, il n'en était pas pour cela plus content.
Il était même fort en colère et l'avait du reste suffisamment prouvé. A sa première épouse infidèle il coupa nettement la tête avec un couteau bien trempé, selon la coutume immémoriale des maris musulmans, ce qui lui attira une mauvaise affaire dont, à grand'peine et grâce à la protection du général Desveaux, il sortit.
La deuxième, il l'étouffa à l'instar du Maure de Venise, après avoir cassé d'un coup de fusil le bras du lovelace, jeune officier du bureau arabe, qui s'en tira sans autre encombre. Cette fois, cependant, comme il y avait récidive il fut condamné à quelques années de transportation, par un jury composé de cocus, qui ne considérèrent pas que, s'il y avait récidive de meurtre, il y avait également récidive de malheur.
Revenu de Cayenne, vieilli, meurtri, mais ni repentant ni corrigé, il prit nouvelle épouse, ayant retrouvé les anciennes trop laides et trop usées. _____
J'avais beaucoup connu Sidi Ahmed-ben-Abderahman, au temps où il était caïd de Ouargla, et, plus d'une fois, j'eus l'occasion de lui rendre de petits services. Il ne les avait pas oubliés quand il me rencontra à Constantine, après ses infortunes. Il habitait, dans le voisinage de la grande mosquée Djema el Kebir, une belle maison mauresque, où il me fit souvent l'amitié de m'inviter à boire du café et manger du couscous. Homme doux, affable et généreux, il ne laissait rien paraître sur son front de ses malheurs et de ses rancunes. Grand seigneur arabe, de la puissante famille des Ouled Khelif, il possédait encore une fortune relativement considérable et entretenait à ses frais, comme les patriciens de Rome, une vingtaine de pauvres diables, gens de sa tribu. C'est ainsi qu'il éleva un jeune chamelier du Souf, en qui il reconnut de l'intelligence, lui fit donner l'instruction des thalebs et admettre comme suppléant à la chambre des Amins (tribunal de conciliation.) Ce jeune homme habitait sa maison, lui servait d'intendant et de secrétaire, et il en avait fait son ami. Deux conditions de plus qu'il n'est nécessaire pour que vous prévoyez le résultat.
Je dois ajouter, comme circonstance atténuante, qu'Amed-ben-Abderahman approchait de la soixantaine, ce qui est un bel âge pour un Bédouin ayant passé cinq années à Cayenne et dont la tête, comme celle du vieux cheik de la chanson,
Avait blanchi dans la guerre et les camps.
Mais, comme beaucoup de gens deviennent moins raisonnables à mesure que leur barbe grisonne et que la sagesse n'a rien de commun avec la couleur des cheveux, l'ancien caïd de Ouargla, que ses disgrâces conjugales n'avaient pas désillusionné de l'amour, prit pour épouse la divine Hadjira.
Je dis divine, et vous auriez dit comme moi si vous l'aviez vue, car c'était bien la plus jolie petite mauresque que l'on pût imaginer, et à part père, frères, mari, amant et moi, nul oeil profane de mâle n'avait défloré son doux visage et, quand je l'eus contemplé une minute, je compris que le bonhomme Ahmed pût en être féru.
Il l'aima follement au point de mourir de chagrin de l'abominable vengeance qu'il en tira quand il découvrit sa nouvelle infortune, quelque semaines après la nuit de noce.
C'est même moi qui lui indiquai inconsciemment le genre de supplice à infliger à Amin El Ascoub, mais comme ce jeune magistrat était une affreuse canaille qui gratifia la naïve Hadjira de ce que vous savez, je me suis dit: «A chaque peine son salaire, et à chaque vice châtiment»; et jamais nul remords ne troubla mes rêves, ce qui, affirme-t-on, est la meilleure preuve d'une conscience immaculée.
Serrer la main d'un homme et le trahir; baiser sa joue et lui dire comme Judas: «Ami, je te salue», et courir le vendre; recevoir l'hospitalité et prendre l'épouse de l'hôte, manger son pain et voler son honneur, s'abriter sous le toit et souiller la couche! quoi de plus misérable.
On écartelait le soldat romain coupable d'adultère avec la femme de son hôte, mais quel supplice infliger à qui prend la femme de son bienfaiteur?
—Il devrait, me dit un jour Ahmed, exister un châtiment plus cruel que la mort, qui, lorsqu'elle frappe à l'improviste n'est nullement un châtiment, car on ne la sent pas venir et souvent même on ne souffre pas.
—Tu as raison. Les anciens plus logiques, pour la diversité des crimes, puisaient dans la variété des châtiments. Notre civilisation, en rendant la peine uniforme, commet un non sens et une injustice, puisqu'elle inflige la même peine banale à l'assassin de profession et à l'assassin par accident, à celui qui tue un ennemi dans un moment de colère et au scélérat qui égorge père et mère, empoisonne sa femme, viole sa fille et jette à l'eau ses enfants.
Le vieux caïd haussa les épaules.
—Ah! continuais-je en riant, tu veux des châtiments raffinés; eh bien! il faut aller dans l'extrême Orient ou lire les livres qui traitent des supplices chez les Chinois, les Japonais et les Mongols.
Je ne sais lire que dans le Koran, répondit modestement l'ex-caïd, mais si tu veux parler, tu m'instruiras.
—Je vais te détailler la façon dont on punit les traîtres chez les
Tonkinois, ça te fera passer un quart d'heure agréable.
—Je t'écoute, mon fils.
—On prend le sujet, on le déshabille, on l'attache à un poteau où se trouve scellée une cage de fer et dans cette cage on lui enferme la tête.
—Ah! ah! ça commence bien, fit le bonhomme en passant la main sur sa barbe vénérable.
—Puis on y introduit deux rats?…
—Pourquoi deux plutôt qu'un, ou trois?
—Parce qu'avec trois la besogne irait trop vite et trop lentement avec un, paraît-il. Puis un rat tout seul s'ennuierait.
—Et ces rats?..
—Sont à jeun. Tu comprends?
—Je saisis, répliqua le patriarche dont les yeux lançaient des éclairs.
—La première heure, les pauvres bêtes sont fort effarouchées et toutes dépaysées de se trouver là, devant cette foule,—car foule il y a—qui les intimide. Elles vont, viennent, trotinent, grimpent aux barreaux, descendent, se gardant de toucher à cette tête qui remue et les effraye. Enfin, elles s'enhardissent, s'approchent, flairent, et la sentant inoffensive s'encouragent mutuellement. Au bout d'une heure, elles n'y tiennent plus, elles sont tout à fait apprivoisées, et ouvrent des yeux goulus, la faim les talonne, la chair fraîche est là, leur petit estomac ratier leur dit: «Goûte donc, goûte donc!» Et elles commencent à grignoter.
—Ah! ah! je les vois d'ici. Et quelles grimaces fait la tête!
—Horribles! mais les traits s'effacent, elle se dépouille peu à peu. Les rats sont des gourmets, ils choisissent les morceaux et entament les savoureux: lèvres, joues, narines, paupières. Ils mangent d'abord gloutonnement puis, la première faim assouvie, se ralentissent, et enfin repus, gonflés, ventrus, se reposent, font leur petit somme. La digestion terminée ils se remettent au festin, finissent les parties tendres, attaquent les coriaces, achèvent le nez, déchiquettent les oreilles, déchaussent les dents, décoiffent le crâne, tandis que le misérable ne cesse de hurler.
—Est-ce qu'il voit? demanda le vieux.
—Jusqu'à ce que les rats lui aient fouillé l'orbite et laissé deux trous noirs à la place des yeux, il ne s'est pas amusé à regarder voler les mouches. Alors il ne peut plus voir ni entendre, mais il peut encore hurler, car ses dents ont défendu sa langue, et c'est ce qui amuse le plus les spectateurs; enfin les rats importunés coupent les tendons des mâchoires et le patient devient muet.
—J'aimerais mieux qu'il voie, dit Ahmed. Et combien de temps le spectacle dure-t-il?
—En moins de deux jours, les rats ont nettoyé et poli les os et exhibé une tête de squelette sur un corps vivant, et qui peut vivre encore un jour, car aucun organe essentiel au fonctionnement de la machine n'a été attaqué, et on lui infiltre, au besoin, quelque réconfortant. Soliman d'Alep, l'assassin de Kléber, vécut trois jours empalé.
—Et tu dis qu'on inflige ce châtiment?…
—Aux traîtres!
—C'est bien, mon fils, ton histoire m'a fait oublier l'heure lourde.
Merci, et que Dieu soit loué!