II

Pour le père, occupé du matin au soir à la surveillance de ses travaux, défrichements, bâtisse, montage des machines ; pour la mère, affairée par ses envois et sa correspondance ; pour la fille, tout à ses études de peinture, le temps avait passé vite, la fin d'avril, mai, juin, sans qu'ils eussent bien conscience des jours écoulés.

Quelquefois, cependant, le père revenait à l'engagement, pris par lui au moment de leur arrivée, de conduire Anie à Biarritz, mais c'était toujours pour en retarder l'exécution.

A la fin, madame Barincq se fâcha.

— Quand je pense qu'à son âge ma fille n'a pas vu la mer, et que depuis que nous sommes ici on ne trouve pas quelques jours de liberté pour lui faire ce plaisir, je suis outrée.

— Est-ce ma faute ? Anie, je te fais juge.

Et Anie rendit son jugement en faveur de son père :

— Puisque j'ai attendu jusqu'à cet âge avancé, quelques semaines de plus ou de moins sont maintenant insignifiantes.

— Mais c'est un voyage d'une heure et demie à peine.

Il fut décidé qu'en attendant la saison on partirait le dimanche pour revenir le lundi : pendant quelques heures les travaux pourraient, sans doute, se passer de l'œil du maître ; et pour empêcher de nouvelles remises madame Barincq déclara à son mari que, s'il ne pouvait pas venir, elle conduirait seule sa fille à Biarritz.

— Tu ne ferais pas cela !

— Parce que ?

— Parce que tu ne voudrais pas me priver du plaisir de jouir du plaisir d'Anie : s'associer à la joie de ceux qu'on aime, n'est-ce pas le meilleur de la vie ?

— Si tu tiens tant à jouir de la joie d'Anie, que ne te hâtes-tu de la lui donner ?

— Dimanche, ou plutôt samedi.

En effet, le samedi, par une belle après-midi douce et vaporeuse, ils arrivaient à Biarritz, et Anie au bras de son père descendait la pelouse plantée de tamaris qui aboutit à la grande plage ; puis, après un temps d'arrêt pour se reconnaître, ils allaient, tous les trois, s'asseoir sur la grève que la marée baissante commençait à découvrir.

C'était l'heure du bain ; entre les cabines et la mer il y avait un continuel va-et-vient de femmes et d'enfants, en costumes multicolores, au milieu des curieux qui les passaient en revue, et offraient eux-mêmes, par leurs physionomies exotiques, leurs toilettes élégantes ou négligées, tapageuses ou ridicules, un spectacle aussi intéressant que celui auquel ils assistaient ; — tout cela formant la cohue, le tohu-bohu, le grouillement, le tapage d'une foire que coupait à intervalles régulièrement rythmés l'écroulement de la vague sur le sable.

Ils étaient installés depuis quelques minutes à peine, quand deux jeunes gens passèrent devant eux, en promenant sur la confusion des toilettes claires et des ombrelles un regard distrait ; l'un, de taille bien prise, beau garçon, à la tournure militaire ; l'autre, grand, aux épaules larges, portant sur un torse développé une petite tête fine qui contrastait avec sa puissante musculature et le faisait ressembler à un athlète grec habillé à la mode du jour.

Quand ils se furent éloignés de deux ou trois pas, Barincq se pencha vers sa femme et sa fille :

— Le capitaine Sixte, dit-il.

— Où ?

Il le désigna le mieux qu'il put.

— Lequel ? demanda madame Barincq.

— Celui qui a l'air d'un officier ; n'est-ce pas qu'il est bien ?

— J'aime mieux l'autre, répondit madame Barincq.

— Et toi, Anie, comment le trouves-tu ?

— Je ne l'ai pas remarqué ; mais la tournure est jolie.

— Pourquoi n'est-il pas en tenue ? demanda madame Barincq.

— Comment veux-tu que je te le dise ?

— Tu sais qu'il ne ressemble pas du tout à ton frère.

— Cela n'est pas certain ; s'il est blond de barbe, il est noir de cheveux.

— Pourquoi ne t'a-t-il pas salué ? demanda madame Barincq.

— Il ne m'a pas vu.

— Dis qu'il n'a pas voulu nous voir.

— Tu sais, maman, qu'on ne regarde pas volontiers les femmes en deuil, dit Anie.

— C'est justement notre noir qui l'aura exaspéré, en lui rappelant la perte de la fortune qu'il comptait bien nous enlever.

— Les voici, interrompit Anie.

En effet, ils revenaient sur leurs pas.

— Cette fois nous allons bien voir, dit madame Barincq, s'il affecte de ne pas te saluer.

Il fit plus que saluer ; arrivé vis-à-vis d'eux, il laissa échapper un mouvement prouvant qu'il venait seulement de reconnaître Barincq, et tout de suite, se séparant de son compagnon, il s'avança, le chapeau à la main, en s'inclinant devant madame Barincq et Anie :

— Puisque le hasard me fait vous rencontrer sur cette plage, me permettrez-vous, monsieur, dit-il, de vous adresser une demande pour laquelle je voulais vous écrire ?

— Je suis tout à votre disposition.

— Voici ce dont il s'agit. Dans la chambre que j'occupais lors de mes visites à Ourteau, se trouvent plusieurs objets qui m'appartiennent : deux fusils de chasse, des livres, des photographies, du linge, des vêtements. J'aurais dû vous en débarrasser depuis longtemps, et je vous prie de me pardonner de ne pas l'avoir fait encore.

— Ces objets ne nous gênent en rien.

Mon excuse est dans un ordre de service ; j'ai quitté Bayonne peu de temps après la mort de M. de Saint-Christeau et ne suis revenu que cette semaine ; mais, maintenant que me voilà de retour, je puis les envoyer chercher le jour que vous voudrez bien me donner.

— Nous rentrons lundi.

— Mardi vous convient-il ?

— Parfaitement.

— Mardi j'enverrai mon ordonnance les emballer.

— Si vous voulez m'en donner la liste, je puis vous les faire envoyer par Manuel.

— C'est que cette liste est difficile à établir, surtout pour les livres, qui se trouvent mêlés à ceux de la bibliothèque du château, et pour tout ce qui touche aux livres, Manuel n'est pas très compétent.

— Votre ordonnance l'est davantage ?

Le capitaine sourit :

— Pas beaucoup.

— Alors ?

— Évidemment des erreurs sont possibles ; mais, en tout cas, s'il s'en commet, elles seront de peu d'importance, et je les réparerai en vous renvoyant les volumes qui ne m'appartiendraient pas.

— Il y aurait un moyen de les empêcher, ce serait que vous prissiez la peine de venir vous-même à Ourteau, où nous nous ferons un plaisir, madame Barincq et moi, de vous recevoir le jour qu'il vous plaira de choisir.

Le capitaine hésita un moment, regardant madame Barincq et Anie.

— Si vous pouvez m'indiquer à l'avance l'heure de votre arrivée, dit
Barincq, j'enverrai une voiture vous attendre à Puyoo.

Cette insistance fit céder les hésitations du capitaine :

— Mardi, dit-il, je serai à Puyoo à 3 heures 55.

Comme il allait se retirer, après avoir salué madame Barincq et Anie,
Barincq lui tendit la main.

— A mardi.

Le capitaine rejoignit son compagnon.

C'était l'habitude de madame Barincq d'interroger sa fille sur toutes choses et sur tout le monde, ne se faisant une opinion qu'avec les impressions qu'elle recevait.

— Eh bien, demanda-t-elle aussitôt que le capitaine se fut éloigné de quelques pas, comment le trouves-tu ? Tu ne diras pas cette fois que tu ne l'as pas remarqué.

— Je le trouve très bien.

— Que vois-tu de bien en lui ? continua madame Barincq.

— Mais tout ; il est beau et il a l'air intelligent ; la voix est bien timbrée, les manières sont faciles et naturelles ; la physionomie respire la droiture et la franchise ; je ne connais pas de militaires, mais quand j'en imaginais un, d'après un type que j'arrangeais, il n'était ni autre ni mieux que celui-là ; ni vain, ni prétentieux, ni gonflé, ni vide.

— Es-tu satisfaite ? demanda Barincq à sa femme, si tu voulais un portrait, en voilà un.

— On dirait qu'il te fait plaisir.

— Pourquoi pas ? Non seulement le capitaine m'est sympathique, mais encore je le plains.

— La voix du sang.

— Pourquoi ne parlerait-elle pas ?

— Parce qu'il faudrait qu'elle fût inspirée par la certitude, et que cette certitude n'existe pas.

— Voilà précisément qui rend la situation intéressante.

Anie les interrompit :

— Ils reviennent, dit-elle, et il semble que c'est pour nous aborder.

— Que peut-il vouloir encore ? demanda madame Barincq.

Ils n'étaient plus qu'à quelques pas, tous deux en même temps mirent la main à leur chapeau, mais ce fut le capitaine qui prit la parole :

— Mon ami le baron d'Arjuzanx, dit-il, désire avoir l'honneur de vous être présenté.

— J'ai pensé que mon nom expliquerait et, jusqu'à un certain point, excuserait ce désir, dit le baron.

— Vous êtes le fils d'Honoré ? demanda Barincq.

— Précisément, votre camarade au collège de Pau, comme j'ai été celui de Sixte ; mon père m'a si souvent parlé de vous et en termes tels que j'ai cru que c'était un devoir pour moi de vous présenter mes hommages, ainsi qu'à madame et à mademoiselle de Saint-Christeau.

Ce fut madame Barincq qui répondit en invitant le baron à s'asseoir : des chaises furent apportées par le capitaine, un cercle se forma.

Le baron d'Arjuzanx parla de son père, Barincq de ses souvenirs de collège, et la conversation ne tarda pas à s'animer. Habitué de Biarritz, le baron connaissait tout le monde, et à mesure que les femmes défilaient devant eux pour entrer dans la mer ou remonter à leur cabines il les nommait, en racontant les histoires qui couraient sur elles : Espagnoles, Russes, Anglaises, Américaines, toutes y passèrent, et quand elles lui manquèrent il tira d'un carnet toute une série de petites épreuves obtenues avec un appareil instantané qui complétèrent sa collection. Si plus d'un modèle vivant prêtait à la plaisanterie, les photographies, en exagérant la réalité, avaient des aspects bien plus drôlatiques encore : il y avait là des Espagnoles dont les caoutchoucs dans lesquels elles s'enveloppaient rendaient la grosseur phénoménale, comme il y avait des Russes saisies au moment où elles sortaient rapidement de leurs chaises à porteur, d'une maigreur et d'une longueur invraisemblables.

— Je vois qu'il est bon d'être de vos amies, dit Anie.

— Il est des personnes qui n'ont pas besoin d'indulgence.

Ce fut madame Barincq qui répondit à ce compliment par son sourire le plus gracieux, fière du succès de sa fille.

Plusieurs fois le capitaine parut vouloir se lever, mais le baron ne répondit pas à ses appels, et resta solidement sur sa chaise, bavardant toujours, regardant Anie, se faisant inviter à Ourteau, et invitant lui-même M. et madame de Saint-Christeau à lui faire l'honneur de venir voir son vieux château de Seignos : avec de bons chevaux on pouvait faire le voyage dans la journée sans fatigue.

— Avez-vous lu le Capitaine Fracasse, mademoiselle ? demanda-t-il à
Anie.

— Oui.

— Eh bien, vous retrouverez dans ma gentilhommière plus d'un point de ressemblance avec celle du baron de Sigognac, quand ce ne serait que les deux tours rondes avec leurs toits en éteignoirs. A la vérité ce n'est pas tout à fait le château de la Misère, si curieusement décrit par Théophile Gautier, mais il n'y a que la misère qui manque ; pour le reste, vous vous reconnaîtrez : très conservateurs, les d'Arjuzanx, car il n'y a pas eu grand'chose de changé chez nous depuis Louis XIII. Et puis, vous verrez mes vaches.

— Ah ! vous avez des vaches ! Combien vous donnent-elles de lait en moyenne ? interrompit madame Barincq qui, à force d'entendre parler de lait, de beurre, de veaux, de vaches, de porcs, d'herbe, de maïs, de betteraves, s'imaginait avoir acquis des connaissances spéciales sur la matière.

Le baron se mit à rire :

— C'est de vaches de courses qu'il s'agit, non de vaches laitières.

— A Ourteau, continua Barincq, mes vaches nous donnent une moyenne de 1,500 litres.

— Vous êtes sur une terre riche, je suis sur une terre pauvre, aux confins de la Lande rase où la plaine de sable rougeâtre ne produit guère que des bruyères, des ajoncs, des genêts ou des fougères ; mais, si pauvres laitières qu'elles soient, elles ont cependant quelques mérites, et si vous voulez aller dimanche à Habas, qui est à une courte distance d'Ourteau, vous verrez ce qu'elles valent.

— Il y a des courses ? dit Barincq.

— Oui, et les vaches proviennent de mon troupeau.

— Certainement nous irons, dit madame Barincq avec empressement ; nous n'avons jamais vu de courses landaises, mais nous en avons assez entendu parler par mon mari pour avoir la curiosité de les connaître.

L'entretien se prolongea ainsi, allant d'un sujet à un autre, jusqu'à l'heure du dîner, et déjà le soleil s'abaissait sur la mer, découpant en une silhouette sombre les rochers de l'Atalaye, déjà la plage avait perdu son mouvement et son brouhaha, quand le baron se décida à se lever.

A peine s'était-il éloigné avec le capitaine que madame Barincq rapprocha vivement sa chaise de celle de sa fille :

— Tu sais que c'est un mari ? dit-elle.

— Qui ? demanda Anie.

— Qui veux-tu que ce soit, si ce n'est le baron d'Arjuzanx.

— Te voilà bien avec ton idée fixe de mariage, dit Barincq.

— Oh ! maman, si tu voulais ne pas t'occuper de mariage, continua Anie ; nous ne sommes plus à Montmartre, et nous n'avons plus à chercher un mari possible dans tout homme qui nous approche. Laisse-moi jouir en paix de cette liberté.

— Je ne peux pourtant pas former mes yeux à l'évidence, et il est évident que tu as produit une vive impression sur M. d'Arjuzanx. C'est cette impression qui l'a poussé à se faire présenter, c'est elle qui ne lui a pas permis de te quitter des yeux pendant tout cet entretien ; c'est elle enfin qui a amené les compliments fort bien tournés d'ailleurs qu'il t'a plusieurs fois adressés.

— De là à penser au mariage, il y a loin.

— Pas si loin que tu crois.

Cessant de s'adresser à sa fille ; elle se tourna vers son mari :

— Quelle est la fortune de M. d'Arjuzanx ?

— Je n'en sais rien.

— Quelle était celle du père ?

— Assez belle, mais embarrassée par une mauvaise administration.

— Et sa situation ?

— Des plus honorables ; les d'Arjuzanx appartiennent à la plus vieille noblesse de la vicomté de Tursan ; un d'Arjuzanx a été l'ami de Henri IV ; plusieurs autres ont marqué à la cour et à la guerre.

— Mais c'est admirable ! Nous irons dimanche aux courses d'Habas où certainement nous le rencontrerons. Et, puisque le capitaine Sixte vient mardi à Ourteau, nous le ferons causer sur son camarade.