II

Cependant deux points noirs se montraient dans ce ciel d'une limpidité si sereine : l'un qui inquiétait vaguement la fille ; l'autre qui troublait le père.

Quand le jour de son mariage Anie avait entendu le baron lui dire qu'il n'aimerait jamais qu'elle, sa surprise et sa confusion avaient été grandes. Pendant assez longtemps elle était restée décontenancée et il avait fallu la nécessité de montrer à son mari ainsi qu'à leurs invités un visage calme pour qu'elle pût imposer silence à son émotion. Mais l'impression qu'elle avait à ce moment reçue ne s'était point effacée, et si, lorsqu'elle avait son mari près d'elle, elle oubliait le baron, lorsqu'elle restait seule, elle le revoyait la face pâle, les yeux ardents, les lèvres frémissantes, lui disant : « Je n'aimerai jamais que vous. » Pourquoi avait-il prononcé ces paroles ? Dans quel but ? Parce qu'elles échappaient à sa douleur ? Ou bien avec une intention ? Elle aurait eu besoin de s'ouvrir à son mari, mais elle n'osait de peur de le tourmenter et aussi parce que tout ce qui se rapportait au baron, sa pensée, son nom, la gênait elle-même. Quand, après un certain temps, elle avait vu qu'il ne s'était point présenté chez elle, comme elle le craignait, elle s'était rassurée ; sans doute il avait parlé sous le coup d'un violent chagrin, involontairement inconscient, et elle s'était apitoyée sur lui : le pauvre garçon !

A la vérité cette compassion n'avait pas été bien loin, cependant il s'y était mêlé une certaine sympathie ; parce qu'il l'avait aimée, parce qu'il l'aimait encore, elle ne pouvait pas lui en vouloir, alors surtout que cet amour n'avait pas empêché qu'elle épousât Sixte. Mais, peu de temps après, Sixte, qui lui rapportait ce qu'il faisait dans sa journée, lui raconta qu'il avait reçu la visite du baron à son bureau ; et, comme elle s'en montrait surprise, il trouva que cette visite s'expliquait tout naturellement par l'intention de bien marquer qu'il ne lui gardait pas rancune de son échec : sa présence au mariage était déjà significative ; cette visite l'était plus encore. Comment répondre à cela, à moins de tout dire ? Un moment elle avait hésité, puis décidément elle avait gardé le silence. Après tout Sixte avait peut-être raison, et dans ce cas il ne fallait considérer les paroles prononcées le jour du mariage que comme le cri d'une douleur trop vive pour se contenir. Cependant, quoi qu'elle se dit dans ce sens, elle ne se rassura pas entièrement, et quand à peu de temps de là Sixte lui parla d'une seconde visite, puis d'une troisième, elle se demanda si quelque menace ne se cachait pas sous cette intimité cherchée. A la vérité il ne venait pas chez elle ; mais que ferait-elle le jour où il se présenterait ? Cette question qu'elle se posait quelquefois l'inquiétait vaguement : elle voulait le repos pour elle et plus encore pour son mari ; or, ce ne serait pas le repos que d'avoir à se défendre contre un homme qui la menaçait d'un amour éternel. Sans doute elle se sentait parfaitement assurée de ne jamais se laisser toucher par cet amour ; mais il n'en serait pas moins ennuyeux pour elle, agaçant, encombrant. Et la sympathie qu'elle avait d'abord éprouvée pour l'amoureux repoussé se changea bien vite en hostilité pour l'amoureux persévérant : ne pouvait-il pas la laisser tranquille ?

Les tourments du père, pour être d'une autre nature que ceux de la fille, n'en étaient pas moins vifs.

Lorsque le mariage d'Anie et de Sixte avait été décidé, Barincq s'était dit que c'en était fini de ses troubles de conscience et que le testament de Gaston qui, si souvent dans ses nuits sans sommeil pesait lourdement sur sa poitrine haletante comme l'éphialte du cauchemar, ne serait plus qu'une feuille de papier légère et insignifiante. Qu'importait ce testament maintenant ? Que Sixte jouît de la fortune de Gaston comme héritier de celui-ci ou comme mari d'Anie, n'était-ce pas la même chose ?

C'était sous l'influence de cette idée, avec cette espérance, qu'il avait poursuivi ce mariage et l'avait vu se faire avec tant de joie, tant de bonheur ; pensant à lui-même, à son repos, à sa satisfaction personnelle, au moins autant qu'à sa fille et au bonheur de celle-ci.

Quel soulagement !

Mais voilà que, le mariage accompli, ce soulagement ne s'était pas trouvé dans la réalité l'égal de celui qu'il imaginait, et que cette feuille de papier qu'il imaginait légère comme une plume avait recommencé à peser sur lui. Certainement ce n'était pas avec les hallucinations, le sentiment d'anxiété, l'oppression, l'étouffement, les sueurs qui accompagnaient ses remords quand il avait, à la suite de raisonnements spécieux, décidé que Sixte n'avait aucun droit à la fortune de Gaston ; mais enfin elle avait recommencé à devenir bien vite assez lourde pour lui comprimer le creux épigastrique.

C'est que mieux il avait connu Sixte, plus il s'était convaincu de sa filiation : le fils, en tout le fils de Gaston.

Lorsqu'à table Gaston avait quelque chose d'intéressant à dire à ceux qui l'entouraient, machinalement, sans se rendre compte de son mouvement, il commençait par mettre de chaque côté les verres placés devant lui, et faire place nette : Sixte procédait si bien de la même manière qu'on croyait revoir Gaston ; cela n'était-il pas significatif ?

Quand Gaston riait, l'élévation de ses joues et de sa lèvre supérieure faisaient que son nez semblait se raccourcir ; l'expression de la physionomie de Sixte était exactement la même.

Enfin, quand Gaston discutait, il avait l'habitude d'accompagner ses arguments d'un mouvement de main tout particulier, d'abord avec le pouce, puis bientôt au pouce il ajoutait l'index, et à la fin le médius qui, semblait-il, devait achever sa démonstration ; et cela se faisait méthodiquement, dans un ordre qui jamais ne s'intervertissait ; Sixte répétait ce même geste, dans le même ordre.

Que prouvaient ces divers points de ressemblance ? Jusqu'à l'évidence que Sixte en avait hérité de son père, et que, par conséquent, ils étaient un acte de reconnaissance plus probant que tous ceux qu'auraient pu dresser les maires et les notaires.

S'il en était ainsi, Gaston, qui avait eu souvent Sixte près de lui, n'avait pas pu fermer les yeux à cette évidence, et ne pas acquérir la plus nette des certitudes que cet enfant qui le reproduisait dans ses manières et ses habitudes, était et ne pouvait être que son fils.

Qu'il eût douté de la fidélité de sa maîtresse, c'était probable ; mais de sa paternité, impossible.

Le retrait du testament des mains de Rébénacq n'avait donc nullement la signification qu'une interprétation fausse lui donnait, et jamais, à coup sûr, Gaston n'avait voulu déshériter son fils ou établir entre lui et les héritiers naturels des partages qui ne reposaient que sur les fantaisies de l'imagination dominée par les calculs de l'intérêt personnel.

Sans doute les raisons pour lesquelles ce retrait avait eu lieu restaient inexplicables ; mais il n'y avait qu'elles qui fussent obscures, sur tous les autres points la lumière était faite, et de telle sorte que tout honnête homme qui connaîtrait le testament n'hésiterait pas une minute à déclarer que Sixte était le seul héritier de Gaston.

Ce qu'un honnête homme ferait, pouvait-il le balancer, lui qui dans toutes les circonstances de sa vie n'avait obéi qu'à sa conscience ?

Pourquoi donc, après le mariage d'Anie et de Sixte, s'insurgeait-elle et protestait-elle avec tant de violence si elle n'avait rien à lui reprocher ?

C'est qu'il fallait bien reconnaître que ce mariage n'avait été qu'un expédient inspiré par le sophisme et le subterfuge.

— De quoi Sixte pourra-t-il se plaindre, si d'une façon ou d'une autre il jouit de la fortune de son père ? Comme héritier de Gaston ou comme mari d'Anie, n'est-ce pas la même chose ?

Eh bien, non, ce n'était pas la même chose ; et si Sixte ne se plaignait pas, c'est qu'il ignorait l'existence de ce testament ; mais celui qui la connaissait pouvait-il refouler ses scrupules et se dire avec sérénité qu'il n'avait rien à se reprocher ?

Pour cela il aurait fallu que par contrat de mariage il se dépouillât entièrement de la fortune de Gaston en faveur de Sixte. Et encore l'eût-il fait qu'il eût donné ce qui ne lui appartenait pas ? Mais les choses ne s'étaient point passées de cette façon, et quand maintenant Sixte le remerciait de quelque nouveau cadeau, il ne pouvait pas s'empêcher de rougir : sa générosité n'était-elle pas simplement restitution ?

Comme il continuait à se perdre au milieu de ces raisonnements, sans se fixer à rien, décidé aujourd'hui dans un sens, demain dans un autre, il reçut une visite qui fit faire un pas décisif à ses irrésolutions : celle d'un de ses parents, son cousin Pédebidou, avec qui il avait fait commerce de vive amitié en ses années de jeunesse, et qui plus tard était intervenu plusieurs fois auprès de Gaston pour les rapprocher l'un de l'autre.

Ce Pédebidou, dont la maison était à la tête du commerce des salaisons à Orthez et à Bayonne, passait pour fort riche, et Barincq le considérait comme tel ; mais, aux premiers mots de l'entretien, il eut la preuve qu'il se trompait.

— Mon petit cousin, dit Pédebidou sans aucune gêne, je viens te demander 80,000 fr. qui me sont indispensables pour mon échéance.

— Toi !

— C'est ça le commerce : des faillites à l'étranger suspendent depuis deux mois les acceptations de mes traites et, de mon côté, je suis engagé pour de grosses sommes.

— Mais je n'ai pas 80,000 fr. ; le mariage de ma fille, son établissement, les frais que je fais dans cette propriété…

— C'est ta signature que je te demande.

— Signer, c'est payer.

— Pas avec moi. Viens à la maison, je te montrerai mes livres ; c'est d'une situation accidentellement gênée qu'il s'agit, et nullement désespérée.

Barincq était bouleversé : libre, maître de sa fortune, il eût donné sans hésitation la signature que ce camarade, ce vieil ami lui demandait si franchement, avec la conviction évidemment qu'on ne pouvait pas la refuser ; mais il n'était ni l'un ni l'autre, ce ne serait pas sa signature qu'il engagerait, ce serait celle de Sixte.

— Sais-tu, dit-il avec embarras, que si depuis que je suis de retour dans ce pays j'avais prêté tout ce qu'on m'a demandé, il ne me resterait pas grand chose ?

— Combien as-tu prêté ?

— Rien.

— Alors il te reste tout.

— Mais…

— Enfin, peux-tu ou ne peux-tu pas faire ce que je te demande ?

Il y eut un moment de silence, cruel pour tous les deux, et plus encore peut-être pour celui qui ne répondait pas que pour celui qui attendait.

Mais Pédebidou était un homme résolu et de premier mouvement ; il se leva.

— C'est bien, dit-il, tu es un mauvais riche ; je regrette, je regrette bien sincèrement de t'avoir mis dans la nécessité de me le montrer ; je n'aurais pas cru cela d'un homme qui a tant souffert de la pauvreté.

— Je t'assure que je ne peux pas.

— Ta fortune est à toi.

— Non, à mes enfants.

— Adieu.

Barincq passa une nuit terrible ; le lendemain il partait pour Bayonne par le premier train, et en arrivant courait à la maison de commerce de son cousin.

— Je t'apporte ma signature, dit-il en entrant dans le bureau où
Pédebidou, tout seul, dépouillait son courrier.

En entendant ces quelques paroles Pédebidou se leva vivement et, venant à lui, il l'embrassa :

— Fais préparer les traites, dit Barincq se méprenant sur les causes de cette émotion.

— Tu ne sauras jamais combien ta générosité me touche, mais il est trop tard, mon pauvre ami, je ne peux accepter ta signature.

— Tu me refuses ! dit Barincq.

— Hier, je pouvais te la demander parce que j'étais certain que ton argent ne courrait aucun risque ; aujourd'hui que je sais qu'il serait perdu je ne peux pas te le prendre ; je viens d'apprendre de nouvelles faillites, c'est fini pour moi.

Malgré le chagrin que lui causait cette nouvelle, Barincq eut l'humiliation de sentir que d'un autre côté il éprouvait un soulagement.

— Mon pauvre ami, dit-il, mon pauvre ami !

Et pendant quelques instants ils s'entretinrent de ce désastre.

Mais, quand Barincq fut dans la rue, il eut la stupeur de reconnaître qu'une fois encore il était bien le mauvais riche qu'avait dit son cousin.

Il ne le serait pas plus longtemps.