V
Quand Sixte arriva chez le baron il était presque en retard, et tous les invités se trouvaient réunis dans le salon de la villa, dont les fenêtres ouvraient sur la mer ; il y avait là quelques propriétaires de la contrée, des Russes, des Espagnols, et les camarades que d'Arjuzanx lui avait annoncés.
— Je croyais que tu ne viendrais pas, dit l'un d'eux.
— Et pourquoi ?
— Lune de miel.
— Miel n'est pas glu.
Le dîner était combiné pour laisser des souvenirs aux convives et les rendre fidèles, composé de mets envoyés des pays d'origine : poulardes de la Bresse, écrevisses de Styrie, ortolans des Landes tirés dans les terres de d'Arjuzanx, pâté de foie gras de Nancy ; en vins, les premiers crus authentiques.
Ce qui ne fut pas de premier cru, ce fut la conversation, qui se maintint dans la banalité, ces étrangers que le hasard réunissait n'ayant entre eux ni idées communes, ni habitudes, ni relations ; on parla du climat de Biarritz, puis de la température, de la plage, des villas et de leurs habitants, on passa aux casinos.
— Très agréables, ces deux casinos ; quand on est nettoyé dans l'un, on peut essayer de se refaire dans l'autre.
Mais d'Arjuzanx ne fut pas de cet avis : pour lui le jeu n'était un plaisir qu'entre amis, là où l'on trouvait la tranquillité, et où l'on n'était pas exposé à s'asseoir à côté de gens qu'on ne saluait pas dans la rue ; si, d'autre part, il fallait surveiller les croupiers pour voir s'ils ne bourraient pas la cagnotte ou n'étouffaient pas les plaques en même temps qu'il fallait se défier des grecs, le jeu devenait un très vilain travail que pouvaient seuls accepter ceux qui lui demandaient leur gagne-pain.
— Aussi, messieurs, dit-il en concluant, si jamais l'envie vous prend, dans l'après-midi ou dans la soirée, de tailler un bac, considérez cette maison comme vous appartenant, un cercle dont nous faisons tous partie, et où vous pourrez amener vos amis.
Le menu, si abondant qu'il fût, eut une fin cependant ; on passa dans le salon, où l'on fuma des cigares exquis en regardant la mer ; mais le miroitement de la lune sur les vagues, pas plus que les éclats du feu tournant de Saint-Martin renaissant et mourant dans les profondeurs bleues de la nuit, n'étaient des spectacles faits pour retenir longtemps l'attention de cette jeunesse peu contemplative.
Les cigares n'étaient pas à moitié brûlés que les yeux s'interrogèrent d'un air vague et inquiet :
— Que va-t-on faire ?
A cette question, l'un des convives répondit en rappelant la proposition de d'Arjuzanx :
— Si on taillait un bac ?
Dix voix appuyèrent.
— Je ne vous demande que le temps de faire desservir la table, dit d'Arjuzanx ; nous serons mieux dans la salle à manger qu'ici ; j'enverrai aussi chercher des cartes, car je n'en ai pas.
Un quart d'heure après on était assis autour de la table sur laquelle on avait dîné, et le banquier disait :
— Messieurs, faites votre jeu.
Sixte, de la Vigne et un de leurs camarades étaient restés dans le salon, où ils causaient ; d'Arjuzanx vint les rejoindre.
— Vous ne jouez pas ?
— Tout à l'heure, répondit de la Vigne.
— Et toi, Sixte ?
— Ma foi non.
— Je t'ai connu joueur, cependant.
— Au collège.
— Et à Saint-Cyr aussi, dit de la Vigne.
— J'ai joué, continua Sixte, quand le gain ou la perte de cent francs me crispait les nerfs, arrêtait mon cœur et m'inondait de sueur, mais maintenant qu'est-ce que cela peut me faire de gagner ou de perdre ?
— Et l'émotion du jeu ? dit d'Arjuzanx.
— Je ne désire pas me la donner, et même je souhaite ne pas me la donner.
— Alors tu n'es pas sûr de toi ?
— Qui est sûr de soi ?
— Si tu n'as pas apporté d'argent, continua d'Arjuzanx, ma bourse est à ta disposition, et à la vôtre aussi, monsieur de la Vigne.
— J'accepte vingt-cinq louis, dit de la Vigne d'un ton qui montrait que son porte-monnaie n'avait pas été garni.
Aussitôt qu'il fut en possession des vingt-cinq louis, de la Vigne passa au salon.
— Voilà qui prouve, dit d'Arjuzanx avec une ironie légèrement méprisante, que madame de la Vigne tient de court son mari.
Sixte ne répliqua rien, mais deux minutes après il entrait à son tour dans le salon et mettait dix louis sur la table.
Il gagna, laissa sa mise et son gain sur le tapis, gagna une seconde fois, puis une troisième.
Alors il ramassa ses seize cents francs et retourna dans le salon, tout surpris de ressentir en lui une émotion que le gain d'une somme en réalité minime n'expliquait pas.
Quelle étrange chose ! pendant ces trois coups, il avait éprouvé ces frémissements, ces arrêts de respiration qui l'avaient si fort secoué autrefois quand il était gamin ou à l'École.
Comme il avait eu raison de dire à d'Arjuzanx qu'on n'était jamais sûr de soi !
— S'il s'en allait !
Mais la fausse honte qui l'avait fait jeter ses dix louis sur la table le retint : que ne dirait-on pas ?
Il alluma un cigare ; mais devant la fenêtre où il le fumait lui arrivaient les bruits de la salle à manger se mêlant au murmure rauque de la marée montante ; de temps en temps la voix du banquier ou des pontes et aussi le tintement de l'or, le flic-flac des billets et des cartes, dominaient ces bruits vagues : Messieurs, faites votre jeu. Cartes, cinq, neuf.
Fut-ce ce sentiment de fausse honte, fut-ce la magie, la suggestion de ces bruits ? Toujours est-il qu'au bout de dix minutes il revenait au salon et déposait cinquante louis sur l'un des tableaux qui gagna.
Jusque-là, il avait joué debout ; machinalement, il attira une chaise et s'assit : il était dans l'engrenage.
Alors l'ivresse du jeu le prit, l'emporta, et anéantit sa raison aussi complètement que sa volonté : il n'était plus qu'un joueur, et, en dehors de son jeu, rien n'existait plus pour lui.
De partie en partie, le jeu arriva vite à une allure enfiévrée, vertigineuse ; à son tour Sixte prit la banque, gagna, perdit, la reprit et, à une heure du matin, il devait quarante mille francs à d'Arjuzanx, cinq mille à de la Vigne, vingt mille aux autres ; en tout soixante-cinq mille francs représentés par des cartes qui portaient écrit au crayon le chiffre de ses dettes envers chacun.
Alors d'Arjuzanx l'attira dans son cabinet.
— Si tu veux payer ce que tu dois, lui dit-il, je mets vingt-cinq mille francs à ta disposition ; il y a des étrangers qui ne te connaissent pas, peut-être voudrais-tu t'acquitter envers eux tout de suite.
— Je le voudrais.
— Eh bien ! accepte ce que je t'offre ; ne vaut-il pas mieux que je sois ton seul créancier ? entre nous, cela ne tire pas à conséquence ; tu me rembourseras quand tu pourras.