LIX

Rentré dans les rangs de l'armée, j'avais hâte de reprendre un service actif.

Jouer le rôle de comparse ou de confident dans les négociations ne pouvait pas me convenir; j'avais vu de près les intrigues des premiers mois de l'occupation et un tel spectacle n'était pas fait pour m'encourager.

Je connais peu l'histoire de la diplomatie, mais je crois qu'on y trouverait difficilement l'équivalent de ce qui s'est passé au Mexique depuis le débarquement des troupes espagnoles jusqu'au moment où notre petit corps d'armée s'est mis en mouvement.

Espagnols, Anglais, Français, chacun tirait à soi; Prim, arrivé au Mexique avec des projets d'ambition personnelle, tâchait d'arranger les choses de manière à se préparer un trône; les Français, au contraire, ou au moins certains négociateurs parmi les Français, s'efforçaient de rendre tout arrangement impossible de manière à ce que la guerre fût inévitable.

Ce fut ainsi qu'au moment où le Mexique était disposé à donner toute satisfaction aux alliés et à mettre fin par là à l'expédition, l'arrangement ne fut pas conclu parce que les plénipotentiaires français exigèrent que le gouvernement mexicain exécutât pleinement le contrat passé avec le banquier Jecker.

Par ce que je t'ai déjà dit, tu sais de qui ce banquier est l'associé, et tu sais aussi qu'il a abandonné à cet associé 30 pour 100 sur le montant des créances qu'il réclame au Mexique. Mais ce que tu ne sais pas, c'est que cette créance réunie à quelques autres et qui s'élève au chiffre de 60 millions de francs, ne représente en réalité qu'une somme de 3 millions due véritablement au banquier Jecker. C'est donc pour faire valoir les réclamations de ce banquier ou plutôt celles de son puissant associé (car M. Jecker, sujet suisse, n'eût jamais été soutenu par nous s'il avait été seul), c'est pour faire gagner quelques millions à M. Jecker et C^o que l'arrangement qu'on allait signer a été repoussé par les plénipotentiaires français. Et comme conséquence de ce fait, c'est pour des intérêts aussi respectables que la France s'est lancée dans une guerre qui pourra nous entraîner beaucoup plus loin qu'on ne pense, car ceux qui croient que le Mexique est une Chine qu'on soumettra facilement avec quelques régiments se trompent étrangement.

Quand on a été dans la coulisse où agissent les ficelles qui tiennent des affaires de ce genre, quand on a vu les acteurs se préparer à leurs rôles, quand on a entendu leurs réflexions, on n'a qu'une envie: sortir au plus vite de cette caverne où l'on étouffe.

Aussi, quand on commença à parler de marcher en avant, ce fut avec une joie de sous-lieutenant qui arrive à son régiment la veille d'une bataille, que j'accueillis cette bonne nouvelle.

J'allais donc pouvoir monter à cheval, je n'aurais plus de lettres, plus de rapports à écrire; je redevenais soldat.

Sans doute cette déclaration des hostilités retardait mon retour en France, sans doute aussi elle compromettait gravement le succès de notre entreprise financière, mais je ne pensai pas à tout cela, pas plus que je ne pensai au raisons qui faisaient entreprendre cette expédition; comme le cheval de guerre qui a entendu la sonnerie des trompettes, je courais prendre ma place dans les rangs pour marcher en avant: je ne savais pas trop pourquoi je marchais, ni où je devais marcher, mais je devais aller de l'avant et cela suffisait pour m'entraîner. Ce n'est pas impunément qu'on a été soldat pendant dix ans et qu'on a respiré l'odeur de la poudre.

Dans mon enivrement j'en vins jusqu'à me demander pourquoi j'avais donné ma démission. J'avais alors été peut-être un peu jeune. Sans cette démission j'aurais fait la campagne de Crimée, celle d'Italie, et me trouvant maintenant au Mexique, ce serait avec une position nettement définie, au lieu de me traîner à la suite de l'armée, sans trop bien savoir moi-même ce que je suis, moitié homme d'affaires, moitié soldat.

Cette fausse situation m'a entraîné dans une aventure qui m'a déjà coûté cher et qui me coûtera plus cher encore dans l'avenir probablement. Voici comment.

Quand j'appris que le général Lorencez pensait à marcher en avant pour pousser sans doute jusqu'à Mexico, je fus véritablement désolé de n'avoir rien à faire dans cette expédition qui se préparait. Je voulus me rendre utile à quelque chose et je me proposai pour éclairer la route. Les hostilités n'étaient point encore commencées; avant de s'aventurer dans un pays que nos officiers ne connaissaient pas, il fallait savoir quel était ce pays et voir quelles troupes on aurait à combattre si toutefois on nous opposait de la résistance. On accepta ma proposition et l'on me fixa une date à laquelle je devais être de retour, les hostilités ne devant pas commencer avant cette date.

Me voilà donc parti avec un guide mexicain. J'avais déjà parcouru deux fois la route de Vera-Cruz à Mexico, mais en simple curieux, qui n'est attentif qu'au charme du paysage. Cette fois, je voyageais plus sérieusement, en officier qui fait une reconnaissance.

J'allai jusqu'à Mexico et je revins sur mes pas. A mon retour des bruits contradictoires que je recueillis çà et là me firent hâter ma marche. On disait que les troupes françaises avaient quitté leurs cantonnements et qu'elles se dirigeaient sur Puebla.

Tout d'abord, je refusai d'admettre cette nouvelle: la date qui m'avait été fixée n'était point arrivée, et ce que je savais de l'organisation de nos troupes, de leur approvisionnement en vivres et en munitions, ne me permettait pas d'admettre qu'on se fût lancé ainsi dans une aventure qui pouvait offrir de sérieuses difficultés.

Cependant ces bruits se répétant et se confirmant, je commençai à être assez inquiet, et j'accélérai encore ma marche: les Mexicains paraissaient décidés à la résistance, et, en raison du petit nombre de nos troupes, en raison surtout des difficultés de terrain que nous aurions à traverser, ils pouvaient très-bien nous faire éprouver un échec. Il fallait que le général en chef fût prévenu.

Aussi, en arrivant à Puebla, au lieu de coucher dans cette ville, comme j'en avais eu tout d'abord l'intention, je continuai ma route tant que nos chevaux purent aller, c'est-à-dire à trois ou quatre lieues au delà.

Jusque-là, j'avais pu voyager sans être inquiété; car dans ce pays, qui était menacé d'une guerre par les Français, on laissait les Français circuler et aller à leurs affaires sans la moindre difficulté. Mais dans ce hameau, où nous nous arrêtâmes, il me parut qu'il devait en être autrement.

Bien que je ne parlasse que l'espagnol avec mon guide, il me sembla qu'on me regardait d'un mauvais oeil, et pendant le souper il y eut des allées et venues, des colloques à voix basse entre notre hôte et deux ou trois chenapans à figure sinistre qui n'étaient pas rassurants.

Mon repas fini, je tirai mon guide à part et lui dis qu'il aurait à coucher dans ma chambre, sans m'expliquer autrement. Mais il avait comme moi fait ses remarques et il me répliqua que, bien qu'il ne crût pas que nous fussions en danger, il fallait prendre ses précautions, que dans ce but il se proposait de coucher à l'écurie à côté de nos chevaux pour veiller sur eux, car c'était sans doute à nos bêtes qu'on en voulait et non à nous; qu'en tout cas, si nous étions attaqués, il nous fallait nos chevaux pour nous sauver.

L'observation avait du juste, je le laissai aller à l'écurie et je montai seul à ma chambre; à quoi d'ailleurs m'eût servi un Mexicain peureux qu'il m'eût fallu défendre en même temps que je me défendais moi-même?

Ma chambre était au premier étage de la maison et on y pénétrait par une porte qui me parut assez solide. J'ouvris la fenêtre, elle donnait sur une petite cour carrée, fermée de deux côtés par des murs et du troisième par l'écurie. Il faisait un faible clair de lune qui ne me montra rien de suspect dans cette cour.

Cependant, comme je voulais me tenir sur mes gardes, je commençai par visiter mon revolver, la seule arme que j'eusse, puis je traînai le lit devant la porte pour la barricader, et, cela fait, au lieu du me coucher, je me roulai dans mon manteau et m'endormis.

Par bonheur j'ai le sommeil léger, et plus je suis fatigué, plus je suis disposé à m'éveiller facilement.

Il y avait à peu près deux heures que je dormais lorsque j'entendis un léger bruit à ma porte. Je me redressai vivement.

On la poussa franchement; mais le lit contre lequel je m'arc-boutai résista.

—Qui est là?

Por Dios, ouvrez.

Au lieu d'ouvrir la porte, j'ouvris rapidement la fenêtre. Mais à la clarté de la lune, j'aperçus cinq ou six hommes rangés le long des murs, ils étaient enveloppés de leur sarapé et armés de fusils.

Deux me couchèrent en joue et je n'eus que le temps de me jeter à terre; deux coups de feu retentirent et j'entendis les balles me siffler au-dessus de la tête.

C'est dans des circonstances de ce genre qu'il est bon d'avoir été soldat et de s'être habitué à la musique des balles. Un bourgeois eût perdu la tête. Je ne me laissai point affoler et j'examinai rapidement ma situation.

Attendre, on enfoncerait la porte.

Sortir, il faudrait lutter dans l'obscurité de l'escalier.

Sauter par la fenêtre, ce serait tomber au milieu de mes six chenapans qui me fusilleraient à leur aise.

Ce fut cependant à la fenêtre que je demandai mon salut.

Vivement, je pris les draps, la couverture et l'oreiller de mon lit et les roulai dans mon manteau. A la rigueur et dans l'obscurité, un paquet pouvait être pris pour un homme.

Je me baissai de manière à ne pas dépasser la fenêtre, puis, soulevant mon paquet, je le jetai dans la cour. Immédiatement une décharge retentit. Ma ruse avait réussi; mes chenapans avaient cru que j'étais dans mon manteau et ils m'avaient fusillé.

Leurs fusils étaient vides. C'était le moment de sauter à mon tour. Je pris mon revolver de la main droite et me suspendant de la main gauche à l'appui de la fenêtre, je me laissai tomber dans la cour.

Mes assaillants, qui me savaient seul dans ma chambre, et qui voyaient deux hommes sauter par la fenêtre, furent épouvantés de ce prodige. Avant qu'ils fussent revenus de leur surprise, je leur envoyai deux coups de revolver. Pris d'une terreur folle, ils ouvrirent la porte de la route et se sauvèrent.

Je courus à l'écurie; si mon guide avait été là, je pouvais échapper; mais j'eus beau appeler, personne ne répondit. Dans l'obscurité, trouver mon cheval et le seller était difficile. Je perdis du temps.

Quand je sortis de la cour, mes brigands étaient revenus de leur terreur; ils me saluèrent d'une fusillade qui abattit mon cheval et me cassa la jambe.

Comment je ne fus pas massacré, je n'en sais rien. Je reçus force coups; puis, le matin, comme je n'étais pas mort, on me transporta à Puebla. Je suis prisonnier à l'hôpital, où l'on soigne ma jambe cassée.

Maintenant, que va-t-il arriver de moi? Je n'en sais vraiment rien. La guerre est commencée.

Le général Lorencez a été repoussé hier en attaquant les hauteurs de Guadalupe, et on vient d'amener à l'hôpital quelques-uns de nos soldats blessés.

On me dit qu'il y a en ville des officiers français prisonniers.

Cette aventure est déplorable, et quand on pense que le drapeau de la France a été ainsi engagé pour une misérable question d'argent, on a le coeur serré.