XIII
Avec son habitude de regarder sans cesse autour de lui pour savoir qui l'appuyait ou le désapprouvait, M. de Solignac avait parfaitement vu mon mouvement.
Il s'arrêta et, me regardant en face pour une seconde:
—M. de Saint-Nérée veut parler, il me semble, dit-il.
Ainsi mis en cause directement, je ne pouvais plus me taire. Mais le pied de Clotilde me pressa plus fortement. J'hésitai un moment, quelques secondes peut-être.
—Eh bien? demanda le général.
Clotilde à son tour me regarda.
—Je n'ai rien à dire, général.
—Capitaine, je vous demande pardon, dit M. de Solignac, j'ai mal vu: j'ai de si mauvais yeux.
—Vous vous adressiez à M. Garagnon, dit Clotilde.
—Parfaitement, et je disais que l'armée, ni plus ni moins qu'un individu, obéissait toujours à ses intérêts. Cela est bien naturel, n'est-ce pas, monsieur Garagnon?
—Pour soi d'abord, pour son voisin ensuite.
—Cela n'est pas chrétien, dit l'abbé Peyreuc en souriant finement.
—Non, mais cela est humain, et le genre humain existait avant le christianisme, continua M. de Solignac; c'est pour cela sans doute qu'il obéit si souvent à ses vieilles habitudes. Or, dans les circonstances présentes, qui peut le mieux servir les intérêts de l'armée? Si nous trouvons une réponse à cette question, nous aurons bien des chances de savoir, ou, si l'on aime mieux,—le regard se glissa vers moi,—de prévoir dans quelle balance l'armée doit déposer son épée. Ce n'est pas le parti légitimiste, n'est-ce pas? Nous n'avons pas oublié que nous avons été les brigands de la Loire.
—Je m'en souviens, interrompit le général en frappant sur la table.
—Ce n'est pas davantage le parti orléaniste, car, sous le gouvernement de la bourgeoisie, l'armée est livrée aux remplaçants militaires. Ce n'est pas davantage le parti républicain, qui demande la suppression des armées permanentes.
—Quelle stupidité! s'écria la général.
—Si ces trois partis ne peuvent rien pour l'armée, il en reste un qui peut tout pour elle: le parti bonapartiste. C'est un Napoléon seul qui peut donner à la France la revanche de Waterloo et déchirer les traités de 1815. C'est sous le premier des Napoléon qu'on a vu le soldat devenir maréchal de France, duc et prince. L'armée est donc bonapartiste dans ses chefs et dans ses soldats, et elle ne pourrait pas ne pas l'être quand même elle le voudrait, puisque Napoléon est synonyme de victoire et de gloire, les deux mots les plus entraînants pour les esprits français.
—Bravo! cria le général, très-bien, admirablement raisonné. C'est évident.
—Si l'armée ne s'oppose pas au rétablissement de l'empire, qui s'y opposera? Est-ce le clergé? Je ne le crois pas. Le clergé sait très-bien qu'il a plus à gagner avec l'empire qu'avec le gouvernement de Henri V.
—Hum! hum! dit le général en grommelant.
—Je m'en rapporte à M. l'abbé.
J'eus un moment d'espérance, croyant que l'abbé allait protester; il n'était pas retenu comme moi, et il pouvait parler au nom de la vérité, de la dignité et de la justice.
—Le prince Louis-Napoléon paraît vouloir respecter la liberté religieuse, dit l'abbé Peyreuc.
—J'étais certain que M. l'abbé Peyreuc ne me contredirait pas, poursuivit M. de Solignac. Henri V n'a pas besoin du clergé; le prince, au contraire, en a besoin; voilà pourquoi le clergé préférera le prince à Henri V: il sera certain de se faire payer cher les services qu'il rendra. Pas plus que le clergé, la bourgeoisie ne résistera, elle a besoin d'un gouvernement stable.
—Il nous faut un gouvernement fort, interrompit M. Garagnon, qui nous laisse travailler et fasse nos affaires politiques à l'étranger pendant que nous faisons nos affaires commerciales chez nous. C'est au moins celui-là que veulent les honnêtes gens. Ceux qui s'occupent de politique sont des «propres à rien» qui ont des effets en souffrance; ils comptent sur les révolutions pour ne pas les payer.
Celui-là aussi désertait à son tour, et je restais seul pour protester, mais je ne protestai point.
—Quant au peuple, c'est lui qui gagnera le plus au rétablissement de l'empire, qui est la continuation de 89.
L'empire continuateur des idées de 89, l'empire qui a détourné le cours de la Révolution et rétabli à son profit les institutions de l'ancien régime, c'était vraiment bien fort, mais j'avais entendu déjà trop de choses de ce genre sans répliquer pour ne pas laisser passer encore celle-là. Que m'importait après tout, car bien que ce discours s'adressât à moi, je pouvais me taire tant qu'il ne me prenait pas directement à partie? le mépris du silence était un genre de réponse, genre peu courageux, peu digne, il est vrai, mais je payais ma lâcheté d'un plaisir trop doux pour me révolter contre elle.
D'ailleurs je n'avais plus besoin de prudence que pour peu de temps, le dîner touchait à sa fin.
Mais un incident se présenta, qui vint me prouver que je m'étais flatté trop tôt, d'échapper au danger de me prononcer franchement et de me montrer l'homme que j'étais.
On avait apporté sur la table une vieille bouteille de vin du cap de l'Aigle, dont l'aspect était tout à fait vénérable.
—Le vin blanc que vous avez bu jusqu'à présent, me dit le général, et que vous avez trouvé bon, n'est pas le seul produit de notre pays; nous faisons aussi du vin de liqueur, et voici une vieille bouteille qui mérite d'être dégustée religieusement. Aussi je trouve que le meilleur usage que nous en puissions faire, c'est de la boire au souvenir de Napoléon.
Il emplit son verre, et la bouteille passa de main en main.
Alors le général, levant son verre de sa main droite et posant sa main gauche sur son coeur:
—A Napoléon, à l'empereur!
Incontestablement j'aurais mieux aimé boire mon vin tout simplement sans y joindre cet accompagnement; mais enfin ce n'était là qu'un toast historique, et, pour être agréable à Clotilde, je pouvais le porter sans scrupule.
Je levai donc mon verre et le choquai doucement contre celui de tous les convives, en m'arrangeant cependant pour paraître effleurer celui de M. de Solignac, et, en réalité, ne pas le toucher.
Puis le vin bu, et il était excellent, je me dis que j'en était quitte à bon compte; mais tout n'était pas fini.
—Puisque nous sommes ici tous unis dans une même pensée, dit M. de Solignac remplissant de nouveau son verre, je demande à porter un toast qui complétera celui du général: à l'héritier de Napoléon, à son neveu, à Napoléon III.
Cette fois, c'était trop: Clotilde me tendit la bouteille, je la passai à mon voisin sans emplir mon verre.
Le pied de Clotilde pressa plus fortement le mien.
—Ce vin ne vous paraît pas bon? demanda le général.
—Il est exquis; mais le premier verre me suffit; je ne saurais en boire un second.
M. de Solignac étendit le bras. Je ne bougeai point. Rapidement le pied de Clotilde se retira de dessus le mien. Je voulus le reprendre; je ne le trouvai point. Pendant ce temps, les verres sonnaient les uns contre les autres.
Heureusement on se leva bientôt de table, et ce fut une distraction au malaise que cette scène avait causé à tout le monde,—M. de Solignac excepté.
Le négociant était un brave homme qui aimait la paix, il voulut nous empêcher de revenir à une discussion qui l'effrayait, et il proposa une promenade en mer, qui fut acceptée avec empressement.
Nous nous rendîmes au port; mais malgré tous mes efforts pour rester seul en arrière avec Clotilde, je ne pus y réussir. J'aurais voulu m'expliquer, m'excuser, lui faire sentir que je me serais avili en portant ce toast; mais elle ne parut pas comprendre mon désir, ou tout au moins elle ne voulut pas le satisfaire.
Nous nous embarquâmes dans le canot sans qu'il m'eût été possible de lui dire un seul mot en particulier.
Le but de notre promenade était le gouffre de Port-miou, qui se trouve à une petite distance de Cassis; c'est une anse pittoresque s'ouvrant tout à coup dans la ligne des montagnes blanchâtres qui va jusqu'à Marseille; la mer pénètre dans cette anse par une étroite ouverture, puis, s'élargissant, elle forme là un petit port encaissé dans de hauts rochers déchiquetés; au milieu de ce port jaillissent plusieurs sources d'eau douce.
On aborda, et nous descendîmes sur la terre, ou, plus justement, sur la pierre, car sur ces côtes à l'aspect désolé la terre végétale n'étant plus retenue par les racines des arbres ou des plantes, a été lavée et emportée à la mer, de sorte qu'il ne reste qu'un tuf raboteux et crevassé. Nous nous étions assis à l'ombre d'un grand rocher. Après quelques minutes, Clotilde se leva et se mit à sauter de pierre en pierre. Peu de temps après, je me levai à mon tour et la suivis.
Quand je la rejoignis, elle était sur la pointe d'un petit promontoire et elle regardait au loin, droit devant elle, comme si, par ses yeux, elle voulait s'enfoncer dans l'azur.
—N'est-ce pas que c'est un curieux pays que la Provence? dit-elle en entendant mon pas sur les rochers et en se tournant vers moi, mais peut-être n'aimez-vous pas la Provence comme je l'aime?
—Ce n'est pas pour vous parler de la Provence que j'ai voulu vous suivre, c'est pour vous expliquer ce qui s'est passé à propos de ce toast....
—Oh! de cela, pas un mot, je vous prie. J'ai voulu vous empêcher de prendre part à une discussion dangereuse; je n'ai pas réussi, c'est un malheur. Je regrette de m'être avancée si imprudemment; je suis punie par où j'ai péché. C'est ma faute. Je suis seule coupable. Mon intention cependant était bonne, croyez-le.
—C'est moi....
—De grâce, brisons là; ce qui rappelle ce dîner me blesse....
Et elle me tourna le dos pour s'avancer à l'extrémité du promontoire; elle alla si loin qu'elle était comme suspendue au-dessus de la mer brisant à vingt mètres sous ses pieds. J'eus peur et je m'avançai pour la retenir. Mais elle se retourna et revint de deux pas en arrière.
Je voulus reprendre l'entretien où elle l'avait interrompu, mais elle me prévint:
—Monsieur votre père est l'ami de Henri V, n'est-ce pas? dit-elle brusquement.
—Mon père a donné sa démission en 1830; mais il n'est pas en relations suivies avec le roi.
—Enfin il lui est resté fidèle et dévoué?
—Assurément.
—Et vous, vous êtes l'ami du duc d'Aumale?
—J'ai servi sous ses ordres en Afrique, et il m'a toujours témoigné une grande bienveillance; mais je ne suis point son ami dans le sens que vous donnez à ce mot.
—Enfin cela suffit; cela explique tout.
J'aurais mieux aimé qu'elle comprît les véritables motifs de ma répulsion pour Louis-Napoléon, et j'aurais voulu qu'elle ne se les expliquât point par des questions de personne ou d'intérêt, mais enfin, puisqu'elle acceptait cette explication et paraissait s'en contenter, c'était déjà quelque chose; j'avais mieux à faire que de me jeter dans la politique.
—Puisque vous m'avez interrogé, lui dis-je, permettez-moi de vous poser aussi une question et faites-moi, je vous en supplie, la grâce d'y répondre: Partagez-vous les idées de monsieur votre père?
—Certainement.
—Oui, mais enfin les avez-vous adoptées avec une foi aveugle, exclusive, qui élève une barrière entre vous et ceux qui ne partagent pas ces idées?
—Et que vous importe ce que je pense ou ne pense pas en politique et même si je pense quelque chose?
Il fallait parler.
—C'est que cette question est celle qui doit décider mon avenir, mon bonheur, ma vie. Et si je vous la pose avec une si poignante angoisse, la voix tremblante, frémissant comme vous me voyez, c'est que je vous aime, chère Clotilde, c'est que je vous adore....
—Oh! taisez-vous! dit-elle, taisez-vous!
—Non! il faut que je parle. Il faut que vous m'entendiez, il faut que vous sachiez....
Elle étendit vivement la main, et son geste fut si impérieux que je m'arrêtai.
—M. de Solignac, dit-elle à voix étouffée.
C'était en effet M. de Solignac qui nous rejoignait après avoir escaladé les rochers par le lit d'un ravin.
—Vous arrivez bien, dit Clotilde restant la main toujours étendue; vous allez nous départager: M. de Saint-Nérée dit que le navire que vous voyez là-bas manoeuvrant pour entrer à Marseille, est un vapeur; moi je soutiens que c'est un bateau à voiles; et vous, que dites-vous?