XLI

Ce que furent les journées qui suivirent ce rendez-vous d'amour, notre premier et notre dernier, je renonce à le dire.

Tantôt je voulais écrire à Clotilde pour lui demander un nouveau rendez-vous, sous le prétexte de lui rendre ses lettres que j'avais gardées. Et alors, profitant de son émotion et de son trouble, je ferais d'elle ma maîtresse. Au lieu de m'arracher à ses étreintes, je les provoquerais, et si elle me résistait, je saurais bien, par un moyen ou par un autre, la ruse ou la force, triompher de sa résistance. Une fois qu'elle se serait donnée à moi, elle n'épouserait pas ce Solignac, et si malgré cela elle persistait dans son dessein, j'aurais alors des droits à faire valoir.

Tantôt je voulais quitter la France, et je demandai même à M. Bédarrides aîné de m'envoyer au Pérou. Malgré mes prières, il ne voulut pas me laisser partir, et comme j'insistais, il me regarda un moment avec inquiétude, cherchant à lire sur mon visage si j'étais devenu fou.

Que ne l'étais-je réellement? On dit que les fous ne se souviennent pas et qu'ils vivent dans leur rêve. Peut-être ce rêve est-il douloureux, mais il me semble qu'il ne peut pas l'être autant que la réalité, alors que tout en nous, la raison, l'imagination, la mémoire, se réunit pour nous montrer notre malheur et nous le faire sentir.

Oublier, ne plus penser, suspendre le cours de la vie morale, c'était là ce que je voulais, ce que je cherchais. Les efforts mêmes que je faisais pour m'arracher à mon obsession, m'y ramenaient irrésistiblement.

Le travail de mon bureau, auquel je m'étais appliqué dans les premiers temps, quand j'espérais qu'il me rapprocherait un jour de Clotilde, n'était pas de nature, maintenant que je n'avais plus d'espérance d'aucune sorte, à retenir mon esprit captif. Je faisais ma besogne parce que notre main nous obéit toujours; mais ma tête n'avait pas, par malheur, la docilité de mes doigts, et les traductions que j'apportais aux frères Bédarrides étaient pleines d'erreurs grossières. Ils me reprenaient doucement, sans se fâcher; ils s'inquiétaient de ce qui se passait en moi; et dans leur bienveillante indulgence, ils trouvaient des raisons pour m'excuser: la mort de mon père, ma démission qui troublaient ma raison.

M. de Solignac était devenu un personnage dont les journaux s'occupaient; un matin, en ouvrant le Sémaphore, pour y chercher un renseignement commercial, mes yeux furent attirés par son nom qui, au milieu des lettres noires, flamboya pour moi en caractères de feu. Je voulus ne pas lire, et vivement je repoussai le journal; mais bientôt, je le repris: un entrefilet annonçait le mariage de M. de Solignac, sénateur, avec mademoiselle Clotilde Martory, fille du général Martory. «Ainsi, disait la note, vont se trouver réunies deux illustrations de l'Empire...» Je ne pus en lire davantage, car le journal tremblait dans mes mains comme une feuille secouée au bout d'une branche par une bourrasque.

Ce ne fut pas tout. Deux jours après, je reçus une lettre écrite par le général lui-même. En deux lignes, il me demandait de venir à Cassis le dimanche suivant, afin de dîner d'abord, puis ensuite «pour entendre une communication importante» qu'on avait à me faire.

Mon premier mouvement fut de me mettre à l'abri d'une lâcheté du coeur et je répondis qu'il m'était, à mon grand regret, impossible d'accepter cette invitation.

Puis ce devoir envers moi-même accompli, j'eus un peu de tranquillité, au moins de tranquillité relative.

Mais le samedi soir je me sentis moins ferme dans ma résolution, et pendant toute la nuit je me dis que j'avais tort de ne pas vouloir écouter cette communication; sans doute, c'était un moyen trouvé par Clotilde pour me voir. Qui pouvait dire ce qui résulterait de cette entrevue? elle m'aimait, elle m'en avait fait l'aveu. Devais-je céder sans lutter jusqu'au bout?

Le dimanche matin, je me mis en route pour Cassis. Mais en arrivant au haut de la côte, à l'endroit où la vue embrasse tout le village dans son ensemble, un dernier effort de raison et de courage me retint. Je m'arrêtai, et pendant plus d'une heure je restai assis sur un quartier de roc.

Devant moi s'étalait le village ramassé au bord de la mer, et par-dessus le toit des maisons émergeait le grand platane que j'avais aperçu tout d'abord quand j'étais venu la première fois à Cassis. Comme ce temps était loin!

Une petite colonne de fumée blanche montait dans les branches dénudées du platane et me marquait la place précise de sa maison. Elle était là, et peut-être elle pensait à moi, peut-être m'attendait-elle.

Mais, qu'irais-je faire là? cet homme était près d'elle. Je ne pourrais lui parler. Et d'ailleurs, quand je le pourrais, que lui dirais-je? Que je l'aimais, que je souffrais. Et après? Si la pensée de cet amour et de ces souffrances ne l'avait pas arrêtée dans son projet, mes plaintes, mes cris et mes larmes ne la feraient pas maintenant revenir en arrière.

Peut-être n'y avait-il pas autant de sacrifice dans ce mariage qu'elle voulait bien le dire; sans doute, elle n'eût jamais épousé M. de Solignac, simple commandant, mais le sénateur! Et bien des propos contre lesquels je m'étais fâché me revinrent à la mémoire, bien des observations, bien des petits faits qui m'avaient blessé.

Je repris la route de Marseille; mais, honteux de ma faiblesse et ne voulant pas m'exposer à retomber dans une nouvelle, je lui renvoyai toutes ses lettres dans un volume que je remis à la voiture de Cassis. Ainsi, je n'aurais plus de prétexte pour vouloir la voir.

Le lendemain, en arrivant au comptoir, M. Barthélemy Bédarrides m'appela dans son bureau.

—Vous m'avez demandé à aller au Pérou il y a quelque temps, me dit-il, je n'ai point accepté cette proposition; aujourd'hui, voulez-vous aller à Barcelone? Nous avons là une affaire embrouillée qui a besoin d'être traitée de vive voix. Cela nous rendrait service, si vous vouliez vous en charger. En même temps, je crois que ce petit voyage vous serait salutaire; vous avez besoin de distraction, et cela se comprend, après les épreuves que vous venez de traverser.

Évidemment on s'était occupé de moi dans la famille Bédarrides pendant la journée du dimanche. Les deux frères s'étaient plaints de mes erreurs; madame Bédarrides avait parlé; Marius avait raconté ce qu'il savait, et l'on était arrivé à cette conclusion: qu'il fallait, pour me guérir, m'éloigner de Marseille. De là cette proposition de voyage, car on ne prend pas pour arranger une affaire embrouillée un négociateur tel que moi.

J'hésitai un moment, car, après avoir voulu partir, j'avais presque peur maintenant de m'éloigner; mais enfin j'acceptai, et, trois heures après, je m'embarquais sur le vapeur qui partait pour Barcelone.

Je croyais n'être que quelques jours absent, une semaine au plus. Mais, à Barcelone, je reçus une lettre de M. Bédarrides qui m'envoyait à Alicante, d'Alicante on m'envoya à Carthagène, de Carthagène à Malaga, et de Malaga à Cadix. Quand je rentrai à Marseille, il y avait six semaines que j'en étais parti.

Malheureusement, le voyage n'avait pas produit l'effet que les frères Bédarrides espéraient; il avait occupé mon temps, il n'avait pas distrait mon esprit. Pendant ces deux mois, je n'avais pas cessé une minute de penser à Clotilde et de la voir.

Le seul soulagement que j'y avais gagné avait été de ne pas savoir le moment précis de son mariage et de n'être pas ainsi tenté de courir à Cassis, pour la voir à l'église mettre sa main dans celle de ce Solignac.

Pour être juste, il faut dire que j'avais gagné autre chose encore: une résolution, celle de quitter Marseille et d'aller à Paris.

Quand je fis part de cette résolution aux frères Bédarrides, ils poussèrent les hauts cris.

—Quitter Marseille! abandonner le commerce! j'étais donc fou: ils étaient contents de moi; je me formais admirablement aux affaires; je pouvais leur rendre de grands services, ils doubleraient mes appointements à la fin de l'année.

Ni les reproches, ni les propositions ne purent m'ébranler, et je leur expliquai que les raisons qui m'avaient fait entrer dans le commerce n'existant plus, je ne pouvais pas y rester.

Si bienveillant qu'on soit, il vient un moment où l'on se fatigue de s'occuper des gens qui refusent obstinément tout ce qu'on leur propose. Ce fut ce qui arriva avec les frères Bédarrides: ils m'abandonnèrent à mon malheureux sort, désolés de mon entêtement et regrettant de n'avoir pas le droit de me faire soigner par un médecin aliéniste.

Avant de partir, je voulus faire une visite d'adieu à Cassis: Clotilde était à Paris avec M. de Solignac; je ne serais pas exposé à la rencontrer et je verrais au moins son père: nous parlerions d'elle.

Au temps où je venais chaque semaine à Cassis, la maison du général était la plus coquette et la plus propre du pays: il y avait des fleurs à toutes les fenêtres, et les ferrures de la porte, frottées chaque matin, brillaient comme les cuivres d'un navire de guerre.

Je trouvai cette porte pleine de plaques de boue et les ferrures rouillées; en tirant la chaîne de la sonnette, je me rougis les mains. Comme on ne me répondait point et que la porte était entrebâillée, j'entrai. Le vestibule, autrefois si brillant de propreté, était dans le même état de saleté que la porte: les dalles étaient boueuses, des souliers traînaient çà et là, et des vieux habits couverts d'une couche de poussière pelucheuse étaient accrochés contre les murailles.

J'avançai jusqu'au salon sans trouver personne; arrivé là, j'entendis des éclats de voix dans le jardin et je vis le général, un fusil de munition à la main, faisant faire l'exercice à un grand paysan de dix-huit à dix-neuf ans.

—Au commandement: «Portez, arme!» criait le général, vous saisissez vivement votre arme: une, deusse.

Et il fit résonner son fusil sous sa main vigoureuse comme le meilleur sergent instructeur. Mais à ce moment il m'aperçut, et venant vivement à moi, il me prit les deux mains.

—Comment c'est vous, dit-il, quel plaisir vous me faites; nous allons déjeuner ensemble, si toutefois il y a à manger, car maintenant ce n'est plus comme autrefois. J'ai remplacé ma vieille servante par ce garçon-là, à qui j'apprends l'exercice pour me distraire, et il n'est pas fort sur la cuisine; mais à la guerre comme à la guerre.

Nous nous mîmes à table.

—Cela réjouit le coeur, dit le général en me regardant, d'avoir une honnête figure devant soi; car maintenant je suis toujours seul, ce qui n'est pas gai. Garagnon ne vient plus, fâché qu'il est, je crois, par le mariage de Clotilde, et l'abbé a ses douleurs. Je suis seul, toujours seul. On devait m'emmener à Paris; mais le mariage fait, monsieur mon gendre a trouvé que je le gênerais moins à Cassis et on m'a abandonné; c'est un homme de volonté que monsieur mon gendre. Après tout, mieux vaut peut-être que je reste ici que de vivre avec ma fille; je lui serais un embarras: elle est déjà à la mode à Paris et un vieux bonhomme comme moi n'est pas amusant à traîner.

Tant que dura le déjeuner, il se plaignit ainsi: cette séparation l'avait accablé; la solitude surtout l'épouvantait.

Après le déjeuner, je lui proposai de faire sa sieste comme à l'ordinaire, pendant que je me promènerais dans le jardin, mais il secoua tristement la tête.

—C'était la musique qui m'endormait, dit-il; maintenant, je n'ai plus de musique puisque la musicienne est partie.

—Si je la remplaçais aujourd'hui?

Je me mis au piano et lui chantai:

Elle aime à rire, elle aime à boire.

Ma voix tremblait en commençant, mais je me roidis contre mes émotions.

Tout à coup j'entendis un gros soupir, et en me retournant je vis le général qui pleurait.

—Ah! dit-il en me tendant la main, c'était un gendre comme vous qu'il m'aurait fallu. Vous viendrez souvent, n'est-ce pas? Nous chanterons ensemble, nous jouerons aux échecs; je vous raconterai Austerlitz et la campagne d'Égypte et celle de Russie.

—Hélas! je pars ce soir pour Paris.

—Vous aussi, vous m'abandonnez? Allons, les vieux restent trop longtemps sur la terre.

Je le quittai le soir même, et le lendemain je partis pour Paris.