XXVII

Je marchais depuis six heures du matin sans m'être arrêté pour ainsi dire, et je commençais à sentir la fatigue; mais une affiche que je lus aux abords de l'Hôtel de ville me donna des jambes.

Quelques curieux rassemblés devant cette affiche, qui venait d'être collée sur la muraille, poussaient des exclamations de colère et d'indignation.

Je m'approchai et je lus cette affiche. Elle avertissait les habitants de Paris qu'en vertu de l'état de siége le ministre de la guerre décrétait que «tout individu pris construisant ou défendant une barricade ou les armes à la main serait fusillé.» Cela était signé Saint-Arnaud et était accompagné de considérations doucereuses pour rassurer les bons citoyens. C'était au nom de la société et de la famille menacées qu'on fusillerait ces ennemis de l'ordre «qui ne combattaient pas contre le gouvernement, mais qui voulaient le pillage et la destruction.»

Je savais Saint-Arnaud capable de bien des choses, mais je n'aurais jamais supposé qu'un militaire français pût mettre son nom au-dessous d'une pareille infamie; jamais je n'aurais cru qu'un homme qui avait l'honneur de tenir une épée décréterait, en vertu d'une loi qui n'avait jamais existé, qu'on ne ferait pas de prisonniers et qu'on fusillerait ses ennemis désarmés. Les hommes du coup d'État avaient eu la main heureuse: ils avaient trouvé le ministre qu'il fallait à leurs desseins.

Se trouverait-il dans l'armée un officier pour mettre à exécution un ordre aussi féroce? Deux jours avant le coup d'État je me serais fâché contre celui qui m'eût posé cette question; mais ce que j'avais vu avait porté une rude atteinte à mes croyances.

Le pauvre M. de Planfoy avait été précisément pris derrière une barricade, et peut-être l'avait-on déjà fusillé. Il n'y avait pas un instant à perdre.

Mais je ne pouvais aller aussi vite que j'aurais voulu. Je n'avais pas pu passer par l'Hôtel du ville à cause des troupes, et j'avais dû remonter jusqu'à la rue Rambuteau par la rue Vieille-du-Temple. Dans ces quartiers l'émotion et l'agitation étaient grandes. La mort de Baudin n'avait pas produit «le meilleur effet,» selon le mot de mon lieutenant, et la proclamation de Saint-Arnaud achevait ce que le récit de cette mort avait commencé: on se révoltait, et de la conscience où il avait jusque-là grondé, ce mot passait dans l'action.

On croisait des groupes d'hommes en armes, et sur les affiches de la préfecture de police on en collait d'autres qui appelaient le peuple à la résistance.

Dans la rue Rambuteau, aux jonctions de la rue Saint-Martin, de la rue Saint-Denis, on élevait des barricades, et en arrivant aux halles, je vis un gamin qui, monté sur une brouette, lisait tout haut la féroce proclamation de Saint-Arnaud. Près de lui sept ou huit hommes s'occupaient à dépaver la rue.

—Ne faites donc pas tant de bruit, cria le gamin en arrêtant sa lecture, ça vous empêche d'entendre le prix qu'on vous payera pour votre travail.

Et reprenant d'une voix perçante, en détachant ses mots comme un crieur public, il lut:

«Tout individu pris construisant ou défendant une barricade, ou les armes à la main, sera fusillé.»

—Pas de difficultés pour le prix, n'est-ce pas? dit-il en riant, on sera fusillé, pas de pourboire.

Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie. Le gamin continua, lisant toujours:

«Restez calmes, habitants de Paris. Ne gênez pas les mouvements des braves soldats qui vous protégent de leurs baïonnettes....» En attendant qu'ils vous les enfoncent dans le ventre ou dans le dos, au gré des amateurs.

Arrivé rue Royale, je montai chez Poirier: il n'était pas chez lui, et depuis deux nuits il couchait à l'Élysée. C'était ce que j'avais prévu, je ne fus pas désappointé. Seulement, comme je pouvais très-bien être repoussé de l'Élysée, je demandai au valet de chambre de Poirier de m'accompagner.

—Vous savez que je suis l'ami de votre maître, lui dis-je, conduisez-moi à l'Élysée, il s'agit d'une affaire de la plus haute importance.

—Les rues ne sont pas sûres pour les honnêtes gens.

Ce mot dans une pareille bouche m'eût fait rire si j'avais eu le coeur à la gaieté. Je parvins à le décider à sortir, et à l'Élysée, devant le domestique du capitaine Poirier, les portes s'ouvrirent qui seraient restées closes pour le capitaine de Saint-Nérée.

Mais Poirier n'était pas à l'Élysée, on ne savait quand il rentrerait, peut-être d'un instant à l'autre, peut-être dans une heure, seulement on était certain qu'il rentrerait. Il était mon unique ressource. Je demandai à l'attendre, et la toute-puissante protection de son valet de chambre me fit introduire dans un petit salon où l'on me laissa seul.

A me trouver dans ce palais d'où étaient partis les ordres qui mettaient en ce moment la France à feu et à sang, j'éprouvai une impression indéfinissable. Tout était calme, silencieux, et l'on pouvait se croire dans l'hôtel le plus honnête de Paris. A quelques centaines de pas cependant le sang coulait pour l'ambition de celui qui jouissait de ce calme: il avait choisi ses instruments, et maintenant il attendait plus ou moins tranquillement le résultat du coup qu'il avait joué; s'il gagnait, l'empire; s'il perdait, l'exil, d'où il était venu et où il retournerait.

Je fus distrait de ces réflexions par une conversation qui s'engagea dans l'antichambre: soit que mon attitude silencieuse eût fait oublier ma présence dans le salon, soit que celui qui m'avait introduit ne fût pas avec les interlocuteurs pour leur rappeler que par la porte ouverte je pouvais entendre ce qui se disait, on causait librement.

—Eh bien, comment ça va-t-il?

—Mieux qu'hier. Il y a eu un moment dur à passer. Ç'a été le matin quand la cavalerie n'est pas arrivée. Il paraît que la cavalerie de Versailles et de Saint-Germain a été prévenue en retard, et au lieu d'arriver au petit jour comme c'était convenu, elle n'a commencé à paraître qu'à midi. On a cru qu'elle ne voulait pas appuyer le prince, et les heures ont été longues. Il y en a plus d'un ici qui a pensé à prendre ses précautions.

—Dame! ça pouvait mal tourner si la cavalerie refusait son appui.

—Pour moi, vous pensez bien que je n'ai pas attendu pour mettre à l'abri ce qui m'appartient; je n'ai ici que l'habit que je porte sur le dos; le reste est chez ma famille.

—Quand on a vu des révolutions!

—Le fait est que celle-là n'est pas la première, mais elle me paraît maintenant bien marcher. Hier, il n'est venu personne en visite. On attendait beaucoup de monde; personne n'est venu; on aurait dit qu'il y avait un mort dans la maison; on parlait bas, on regardait autour de soi. Mais aujourd'hui il est venu des personnages qui n'avaient jamais paru ici.

—C'est bon signe.

—Et puis il paraît qu'on commence à faire des barricades.

—Eh bien, alors?

—Si les bourgeois n'ont pas peur, ils crieront; et si la troupe n'a rien à faire, elle ne sera pas contente. Il faut donc des barricades.

—Je comprends ça. Mais quand les barricades commencent, on ne peut pas savoir où et comment elles finiront.

—On n'en laissera faire que juste ce qu'il faudra.

Un nouvel arrivant interrompit ce colloque, et je retombai dans mes réflexions.

Je passai là deux heures dans une angoisse mortelle. Enfin Poirier arriva. Dès qu'il me reconnut, il vint à moi, souriant et les mains tendues.

—Vous voulez que je vous présente au prince? dit-il.

—Vous me mépriseriez si j'avais attendu l'heure du succès pour me décider à pareille démarche.

—Je ne méprise que les imbéciles, et cette démarche serait d'un homme intelligent et pratique; j'aime beaucoup les gens pratiques. Enfin, puisque ce n'est pas de cela qu'il s'agit, que puis-je pour vous?

Je lui expliquai le service que j'attendais de sa toute-puissance.

—Si votre ami n'est pas déjà fusillé, ce que vous demandez est, je crois, assez facile. Il faut s'adresser au préfet de police pour le faire relâcher.

—Ne pouvez-vous pas demander sa liberté au préfet de police?

—Assurément je le peux et il ne me la refusera pas. Seulement je ne peux pas le faire tout de suite, car je suis chargé par le prince d'une mission qui ne souffre pas de retard.

—La mise en liberté de M. de Planfoy ne souffre pas de retard non plus; pendant chaque minute qui s'écoule on peut le fusiller.

—Sans doute, mais l'intérêt général doit passer avant l'intérêt particulier; dans une heure je serai à la préfecture, allez m'attendre à la porte du quai des Orfèvres.

Et comme j'insistais pour qu'il se hâtât:

—Voyez vous-même si je peux faire plus. Le prince, convaincu que ce qui perd souvent les troupes, c'est le manque de vivres et de soin, a voulu que l'armée de Paris, qui se dévoue en ce moment pour sauver la société, ne fût pas exposée à ce danger; il a transformé en argent tout ce qui lui restait, vous entendez bien, tout ce qui lui restait, et c'est une partie de cet argent que je dois distribuer homme par homme dans les brigades qui m'ont été confiées. J'ai encore deux régiments à visiter; je viens chercher l'argent qui m'est nécessaire; aussitôt qu'il sera distribué, je vous rejoins. Croyez-vous que je puisse retarder une mission aussi belle, aussi noble, et tromper la générosité du prince, même pour sauver la vie d'un ami?

Il n'y avait rien à répliquer; car j'en aurais eu trop à dire, et ce n'était pas dans les circonstances où je me trouvais que je pouvais m'expliquer franchement. Je refoulai les paroles qui du coeur me montaient aux lèvres, et me rendis à la préfecture.

C'était donc avec de l'argent, avec des vivres, avec des boissons, qu'on achetait le concours des soldats. Ah! l'honneur de l'armée française, notre honneur à tous, l'honneur du pays!

Poirier fut exact au rendez-vous, et, derrière lui, je pénétrai dans le cabinet du fonctionnaire qui tenait en ce moment la place du préfet de police.

—Eh bien, dit ce personnage, cela va mal: on se soulève au faubourg Saint-Antoine et dans la quartier du Temple; Caussidière et Mazzini arrivent à Paris; le prince de Joinville est débarqué à Cherbourg pour entraîner la flotte; on construit partout des barricades.

—Et vous n'êtes pas content, dit Poirier en souriant, ce matin vous vouliez des barricades, maintenant on vous en fait et vous vous plaignez.

Poirier eut un singulier sourire en prononçant les mots «on vous en fait.»

—Je me plains que nous ne soyons pas soutenus: le peuple est contre nous, la bourgeoisie n'est pas avec nous, nulle part nous ne rencontrons de sympathie.

—Et l'armée?

—Là est notre salut: la police, hier, par ses arrestations; l'armée, aujourd'hui, par son attitude, ont jusqu'à présent assuré notre succès; mais demain la guerre commence.

—Demain l'armée imprimera une terreur salutaire, et après-demain vous pourrez vous reposer, soyez-en certain. Pour le moment, obligez-moi de rendre service à mon ami, je vous prie.

Et il expliqua en peu de mots ce que je désirais.

On me remit alors deux pièces, ainsi conçues: la première: «Laissez passer M. le capitaine de Saint-Nérée, et donnez-lui protection en cas de besoin;» la seconde: «Remettez entre les mains de M. le capitaine de Saint-Nérée, M. le marquis de Planfoy, partout où on le trouvera, s'il est encore en vie.»

Ces pièces étaient revêtues de toutes les signatures et de tous les cachets nécessaires.