XLII

Madame Prétavoine ne s'était pas trompée en disant que ce qui venait de se passer chez la vicomtesse de la Roche-Odon, allait soulever dans Rome du scandale et du tapage.

Après avoir quitté sa mère, Aurélien se rendit, comme tous les matins, au Gesu pour y entendre la messe.

Au moment où il arrivait devant la grande porte de cette église, il rencontra un de ses amis du cercle des Échecs.

Ils s'arrêtèrent et se serrèrent la main.

—Vous savez la nouvelle? demanda le jeune Italien.

—Quelle nouvelle?

—Un grand scandale.

—Au Quirinal?

—Non, là il est à perpétuité.

—Alors?...

—Alors si vous ne savez rien, je ne puis rien vous dire.

—Si je savais quelque chose il me semble que ce serait justement le cas de ne rien me dire, répliqua Aurélien en souriant.

—Je n'ai pas vu, je ne sais que vaguement, par ouï-dire; je ne peux pas me faire le porte-voix d'un scandale, qui peut-être ne repose sur rien de fondé; et puis, d'autre part, comme il s'agit d'un grand nom de la noblesse française, le cas demande des ménagements particuliers.

—Cela est très-juste, répliqua Aurélien; au reste, je crois que je ne pourrais pas entendre votre récit, sans nous exposer à être en retard pour la messe.

Et sans un mot de plus, ils entrèrent tous les deux dans l'église, et ils allèrent s'agenouiller devant la statue en argent du bienheureux saint Ignace.

Aurélien ne tenait pas du tout aux renseignements de son discret ami, il suffisait que celui-ci lui eût parlé d'une grande nouvelle et d'un scandale, pour que dans la journée il pût aborder les gens de connaissance qu'il rencontrerait en leur disant:

—Le comte Algardi m'a parlé tout à l'heure d'un scandale sans vouloir me le conter; de quoi donc et de qui s'agit-t-il?

Puisque ce scandale était connu du comte Algardi, il devait l'être d'autres personnes.

Ce raisonnement était juste; Aurélien ne tarda pas à rencontrer des gens moins timorés que le comte Algardi.

Dans le Corso on n'entendait que les noms de Cerda, de la vicomtesse de la Roche-Odon et de lord Harley, chacun racontant l'histoire de la nuit à sa manière.

Avant deux heures de l'après-midi, Aurélien avait plus de dix versions de cette histoire, quelques-unes entièrement contradictoires.

Selon la recommandation de sa mère il écoutait tout sans rien dire, ou, s'il se permettait un mot, c'était pour poser une question:

—Et lord Harley?

—Et madame de la Roche-Odon?

—Et Rosa Zampi?

A ces questions, chacun, bien entendu, avait sa réponse.

—Lord Harley avait quitté Rome.—Il était retourné à Ardea.—Il attendait la nuit pour rentrer chez la vicomtesse et lui demander pardon.—Rosa avait donné un coup de couteau à Cerda.

Et nombreux étaient les gens qui terminaient la conversation en disant:

—Je ne manquerai pas demain la représentation de Cerda... s'il chante.

Vers deux heures, Aurélien s'en alla à l'ambassade.

—Eh bien! s'écria Vaunoise dès qu'il l'aperçut, Rosa nous trompait tous les deux.

—Est-ce que c'est vrai?

—Comment, si c'est vrai; rien n'est plus vrai.

Et à son tour Vaunoise raconta l'histoire de la nuit, qu'Aurélien écouta comme s'il l'entendait pour la première fois.

Ce fut seulement à la fin qu'il se permit quelques questions:

—Enfin, comment tout cela est-il arrivé? Ce n'est pas le hasard qui a amené en même temps lord Harley et Rosa Zampi chez la vicomtesse.

—A minuit, cela n'est pas probable.

—Alors?

—Alors madame de la Roche-Odon a des ennemies intimes.

—Je comprends cela; mais ce que je ne comprends pas, c'est cette concordance dans l'arrivée de Rosa et de lord Harley, juste au moment où Cerda se trouvait à souper avec madame de la Roche-Odon.

—Ni moi non plus, mais enfin cela s'est passé ainsi.

—Et la suite?

—Lord Harley a quitté Rome.

—Pour retourner à Ardea?

—Pour aller à Naples; on l'a vu prendre le train de neuf heures et demander un billet pour Naples.

—Alors, c'est une vrai rupture?

—Cela l'indique; mais lord Harley aime si passionnément la vicomtesse qu'il n'a peut-être pas été plus loin qu'Albano; ce ne serait pas le premier qui aurait voulu s'éloigner d'une femme méprisable et qui ne l'aurait pas pu.

—Ce serait une lâcheté.

—Peut-être; mais n'en commet pas qui veut.

—Et Cerda?

—Cerda est rentré chez lui avec pas mal de cheveux en moins et les ongles de mademoiselle Rosa imprimés sur la figure.

—Cela vaut mieux qu'un coup de couteau.

—A son premier amant, Rose a joué du couteau; au second, des ongles; au troisième, elle prendra les choses avec une douce philosophie.

—Et madame de la Roche-Odon, comment-va-telle prendre les choses? On disait qu'elle était folle de Cerda.

—J'avoue que ce qui m'intrigue le plus, c'est de savoir comment Michel Berceau va les prendre: il était bien certain que c'était lord Harley, qui lui fournissait l'argent nécessaire à ses pertes de jeu, non pas en le lui donnant directement, mais par les mains de la vicomtesse; comment va-t-il jouer maintenant?

—Tu sais que je ne croirai jamais cela? dit Aurélien, voulant prendre la défense de celle qui serait bientôt sa belle-mère.

—Qu'est-ce que tu ne veux pas croire?

—Que la vicomtesse acceptait de l'argent de lord Harley.

—Alors d'où lui venaient les deux ou trois cent mille francs qu'elle dépensait chaque année?

—Cela, je n'en sais, rien; mais jamais, je n'admettrai qu'une femme telle que la vicomtesse a accepté une pareille existence.

—Crois ce que tu voudras, et si tu as tant d'estime pour elle va la consoler.

De cet entretien avec son ami Vaunoise, il résultait que lord Harley était parti pour Naples, et c'était là un renseignement d'une grande importance.

Voulant en obtenir d'autres encore, et poursuivre son enquête, Aurélien retourna dans le Corso, où il était sûr de rencontrer vingt personnes qui lui parleraient de cette aventure.

Un peu avant d'arriver à la place Colonna, il aperçut Michel; qui se tenait devant l'entrée du club de la Caccia, la tête haute, toisant avec un air d'insolence et de défi les gens qui le regardaient.

Il alla à lui et l'aborda comme à l'ordinaire:

—Comment allez-vous, mon cher prince?

—Pourquoi me demandez-vous cela? répliqua Michel, plus rogue et plus brutal qu'il ne l'avait jamais été.

Sans se fâcher; Aurélien lui prit le bras:

—Voulez-vous que nous fassions un tour dans le Corso?

—Si vous voulez.

Au fond Michel était heureux du secours qui lui arrivait, car il se sentait isolé et perdu au milieu des regards curieux qui de tous côtés se fixaient sur lui, mais il ne convenait pas à sa fierté ni à sa honte d'être sensible à l'offre d'Aurélien: de là son air rogue, de là sa réponse brutale.

Mais eût-elle été plus grossière encore, cette réponse, Aurélien ne s'en serait pas fâché; en effet jamais moment plus favorable ne s'était présenté pour gagner le coeur de son futur beau-frère, au cas où celui-ci aurait un coeur, ce qui était assez problématique, en tous cas pour plaire à son orgueil blessé.

Ils se mirent donc à marcher côte à côte dans le Corso, Aurélien causant joyeusement de choses sans importance; Michel répondant de temps en temps par un oui ou par un non.

Jamais il n'avait porté la tête plus haut, les yeux à quinze pas, le nez au vent, le chapeau légèrement incliné sur le côté, en tout l'attitude provocante de ceux qui se croient méprisés et qui espèrent s'imposer par l'intimidation.

De temps en temps Aurélien, qui le tenait par le bras, sentait ce bras frémir; c'était le regard, c'était le sourire d'un passant, c'était le salut d'un homme de son monde qui avait provoqué ce frémissement.

Ils allèrent ainsi jusqu'à la place du Peuple sans que personne les arrêtât pour leur adresser la parole; on les regardait, quelquefois on les saluait, d'autres fois on détournait la tête comme si on ne les avait pas vus, mais personne ne leur parlait.

Et cependant c'était l'heure où le monde de Rome se trouve dans le Corso, se rendant au Pincio et à la villa Borghèse, ou bien en revenant.

Aurélien avait cru que Michel s'arrêterait à la place du Peuple et qu'ils se sépareraient là; il commençait à être inquiet du rôle qu'il jouait, car il suffisait d'un sourire ou d'un mot pour que Michel souffletât celui qui se serait permis cette marque de mépris, et la perspective d'être témoin dans un pareil duel n'était pas faite pour le rassurer.

Mais Michel voulait se montrer au Pincio et il était trop heureux d'avoir un second pour l'abandonner ainsi.

—Montons au Pincio, dit-il.

Au Pincio l'attitude de Michel fut la même que dans le Corso, avec quelque chose de plus provoquant encore, car la réunion d'un grand nombre de personnes dans cet emplacement restreint rendait l'échange des saluts plus fréquent.

Comme ils étaient arrêtés pour regarder le défilé des voitures qui tournaient autour de la musique, ils aperçurent madame de la Roche-Odon seule dans sa calèche.

Elle se tenait à demi renversée et elle promenait sur la foule des yeux dans lesquels il n'y avait pas de regard: ceux qui ne savaient rien de l'aventure de la nuit précédente pouvaient croire à son indifférence et à son calme; mais ceux qui étaient au courant de cette histoire devinaient qu'elle s'était mis un masque sur la figure de même qu'elle avait mis du rouge sur ses joues et sur son front.

—Voici ma mère, dit Michel, il faut que je vous présente à elle; liés comme nous le sommes, il est ridicule que vous ne soyez pas reçu chez elle.

Et de la main faisant un signe au cocher, il arrêta la voiture.

A la présentation faite par son fils, madame de la Roche-Odon qui avait tout d'abord paru sortir d'un rêve, répondit en invitant Aurélien à la venir voir bientôt.

—Où vas-tu? demanda Michel en s'adressant à sa mère.

—A la villa Borghèse.

—Veux-tu nous donner place dans ta voiture, nous irons avec toi, et tu nous ramèneras.

—Mais avec plaisir.