XLVI

Comme tous les joueurs, Michel s'était trouvé entraîné malgré lui.

Après avoir perdu son gain et les mille francs prêtés par Aurélien, il avait voulu s'arrêter.

Un mot de son adversaire l'avait retenu sur sa chaise.

—Comment, vous ne jouez plus?

—Je suis décavé.

—Je jouerai avec vous sur parole tant que vous voudrez.

Dans son apparente courtoisie le mot était un défi et une insolence; au moins Michel l'avait compris ainsi.

—Alors continuons, avait-il dit, les dents serrées et les lèvres pâlies par la rage.

Ils avaient continué, et Michel avait d'autant plus perdu qu'il voulait plus ardemment gagner, car au jeu le succès est à celui des adversaires qui domine les autres par le sang-froid, la raison et le calcul.

Michel, hors de lui, pouvait avoir quelques coups heureux, mais finalement il devait être battu.

Il le fut, et il sortit du club, devant neuf mille francs au baron Kanitz.

Comment les payer le lendemain?

Il n'avait qu'une ressource, celle qu'il trouverait près de cet imbécile de Prétavoine.

Était-il idiot ce grand dadais de Normand! Et l'on disait que les Normands étaient rusés! Quelle blague! où était-elle la ruse de celui-là, où était sa finesse?

Et Michel s'alla coucher assez tranquille quant à son échéance, exaspéré seulement d'avoir perdu, et contre cette brute de Kanitz encore.

Car, devant lui, tous ceux qu'il fréquentait, amis ou simples connaissances, étaient des imbéciles ou des idiots, des individus d'une espèce inférieure à la sienne, pour lesquels il professait le plus profond mépris.

Cependant, malgré cette tranquillité relative, il s'éveilla de bonne heure, car il faudrait peut-être un certain temps à cet imbécile de Prétavoine pour qu'il trouvât ses neuf mille francs.

La somme était grosse pour un crétin de bourgeois; il pousserait des holà, des hélas, et dans ces conditions il était sage de prendre ses précautions à l'avance.

Quelle tête il allait faire quand, au lieu de recevoir les méchants mille francs sur lesquels il comptait, il serait obligé d'en prêter à nouveau neuf mille.

Heureusement il était riche, très-riche même, disait-on; au moins sa mère l'était; quel malheur qu'il ne fût pas titré, car on pourrait alors en faire un mari pour Bérengère; il était assez bête pour être un bon mari, surtout un excellent beau-frère, et le titre disposerait ce vieux gâteux de comte de la Roche-Odon à lâcher une bonne dot; mais ce titre il ne le possédait pas. Madame Prétavoine! On ne s'appelle pas madame Prétavoine; c'est honteux! pour lui il ne pourrait se résigner à dire: «Je vous présente M. Aurélien Prétavoine, mon beau-frère», ah! non, par exemple.

Et cependant il avait du bon le Prétavoine, et dans les circonstances présentes, il était politique d'être aimable avec lui.

Où trouver ces neuf mille francs s'il ne les donnait pas? Nulle part. Les demander à cette rosse d'Emma était inutile: elle ne se laisserait toucher par aucune raison, et puisque sa mère était assez bête pour se laisser mener par cette voleuse, il n'y avait rien à espérer de ce côté.

Si le Prétavoine ne lâchait pas les neuf mille francs, il serait impossible de payer cette brute de Kanitz.

Et alors?

Alors c'était l'expulsion du club; c'était la honte; c'était l'aveu que les soupçons de toutes ces canailles d'Italiens étaient fondés.

Et pendant un grand quart d'heure, M. le prince Michel Sobolewski, qui avait été élevé dans l'intimité des cochers et des palefreniers de sa mère, égrena tout son chapelet de jurons.

Puis il se calma, en se disant qu'il était impossible que la vanité de cet imbécile de Prétavoine ne fût pas glorieuse de lui prêter ces neuf mille francs.

Et ce fut sur cette idée consolante qu'il quitta la via Gregoriana.

Grande fut sa surprise quand la portière des demoiselles Bonnefoy l'arrêta au passage pour lui dire que M. Aurélien Prétavoine était sorti.

—Comment! sorti le Prétavoine, au lieu de m'attendre, quand je lui ai donné rendez-vous! qu'est-ce que cela signifie?

La portière, se conformant à la consigne qu'elle avait reçue, ajouta que M. Aurélien Prétavoine avait laissé dans sa chambre une lettre pour le prince Sobolewski, au cas où celui-ci viendrait pour le voir.

—Pourquoi ne vous l'a-t-il pas donnée?

—Cela, je n'en sais rien.

—Quand doit-il revenir?

—Je ne sais pas; la lettre le dit sans doute, et c'est peut-être pour que M. le prince puisse attendre que cette lettre est dans la chambre de M. Prétavoine.

C'était là une raison, et jusqu'à un certain point rassurante.

—Il va rentrer, se dit Michel en montant l'escalier, et j'aurai tout simplement l'ennui de l'attendre; c'est égal, il ne se gêne pas avec moi cet imbécile-là; il a besoin d'être remis à sa place; demain je lui réglerai son affaire.

Et pour commencer ce règlement, Michel se promit de lui demander dix mille francs au lieu de neuf mille; neuf mille francs, cela ne faisait pas un compte; et ce n'était pas trop que mille francs pour payer son attente.

En entrant dans la chambre d'Aurélien et dès la porte, il aperçut la lettre telle qu'elle avait été disposée par madame Prétavoine; et pour la prendre il fut obligé de déranger le cahier de chèques.

Que pouvait bien lui dire cet imbécile-là pour s'excuser: quelque messe, quelque cérémonie religieuse sans doute.

Et tout en décachetant la lettre, il haussait les épaules par un geste de pitié.

Mais à la première ligne qu'il lut, il devint singulièrement attentif et ne haussa plus les épaules.

«Mon cher prince,

«Forcé de partir pour Naples, à l'improviste, je ne puis vous faire prévenir de ne pas vous déranger demain. Et comme je ne sais où vous envoyer ce mot (passerez-vous la nuit via Gregoriana ou au Corso), je prends le parti de le laisser ici pour vous prier d'agréer mes excuses.»

—Stupide bête! s'écria le prince, je m'en fiche bien de tes excuses.

Mais sans se laisser emporter par la colère, il continua sa lecture.

«Quand je serai de retour, j'aurai le plaisir d'aller vous faire ma visite et nous réglerons alors l'affaire pour laquelle je suis désolé que vous ayez pris la peine de vous déranger aujourd'hui; et si par malheur vous n'avez pas été sage, eh bien! nous attendrons.

«Encore une fois pardonnez-moi et, avec mes regrets, agréez l'assurance de mes sentiments dévoués.

«Aurélien PRÉTAVOINE.»

Michel resta un moment abasourdi.

Parti pour Naples!

Et instinctivement il chercha au bas de la lettre l'adresse «de cet imbécile.»

Mais il ne la trouva pas.

D'ailleurs qu'en eût-il fait?

Il faut huit ou dix heures, selon les trains, de Rome à Naples: dix heures pour aller, dix heures pour revenir, cela faisait déjà vingt heures en admettant que le Prétavoine se trouverait en descendant de chemin de fer; or, c'était ce jour même qu'il devait payer ces neuf mille francs «à cette brute de Kanitz».

Maintenant où les trouver, ces neuf mille francs?

Il fallait qu'il les trouvât, qu'il se les procurât n'importe comment, n'importe à quel prix.

Il était resté devant le bureau d'Aurélien, tenant sa lettre dans sa main; ses yeux tombèrent sur ce bureau et virent le cahier de chèques grand ouvert.

Si cet imbécile avait été là, comme il devait y être, il n'aurait eu qu'à remplir un de ces chèques et les neuf mille francs étaient trouvés; Kanitz était payé, quel triomphe!

Tandis que, parce que cette triple brute avait eu la fantaisie d'aller se promener à Naples, ce serait une chute honteuse qui se produirait au lieu de ce triomphe.

Évidemment si ce bon garçon était là, il ne refuserait pas de mettre sa signature au bas d'un de ces petits morceaux de papier.

Car enfin si c'était un imbécile, c'était aussi un bon garçon; assurément il avait des qualités.

Que fallait-il pour que ce petit morceau de papier devint le salut? trois mots: «neuf mille francs» et une signature.

Il étendit la main vers le cahier de chèques.

Mais comme il allait le prendre, un craquement ébranla la muraille.

Michel fit un bond en arrière et regarda autour de lui avec épouvante.

Il ne vit rien.

Personne n'était entré dans la chambre, la porte qu'il avait refermée lui-même était restée close.

D'ailleurs ce n'était pas de ce côté qu'avait éclaté ce craquement, mais du côté opposé à la porte d'entrée; au moins il l'avait cru.

Mais il avait dû se tromper, car après avoir écouté en retenant sa respiration et les battements de son coeur, il n'avait plus rien entendu; la porte qui ouvrait dans cette muraille était close aussi.

Pour plus de sûreté, il tourna le bouton: elle était fermée en dehors, à clef ou à verrou.

C'était le bois qui avait produit ce craquement.

Et alors il haussa les épaules.

—Suis-je bête! dit-il à mi-voix.

Et, revenant au bureau d'un pas assuré, il déchira un des feuillets du cahier, enlevant la souche avec le chèque.

Puis l'ayant plié en quatre, il le mit dans sa poche et sortit.

Cependant, s'il s'était retourné, et si au lieu de promener son regard autour de lui à la hauteur d'un homme, comme il l'avait fait lorsqu'il avait cherché d'où pouvait venir le bruit qui l'avait surpris et épouvanté, il l'avait levé vers le plafond, il aurait vu à travers le carreau de l'imposte qui terminait la porte dont il avait tourné le bouton, deux yeux ardents qui suivaient tous ses mouvements,—les yeux de madame Prétavoine.