XXI
C'était chose assez délicate pour M. de la Roche-Odon que d'aller confesser M. de Gardilane.
Heureusement il avait pris en ces derniers temps l'habitude de faire au capitaine de fréquentes visites, soit chez lui, soit à son bureau des casernes; et par là se trouvait épargné l'embarras de se présenter de but en blanc sans avoir une raison ou un prétexte.
De raison ou de prétexte, il n'en avait pas besoin; il venait comme à l'ordinaire, pour rien, pour le plaisir.
Il ne lui fallait qu'une occasion.
Mais il en était de lui comme des amants jeunes et timides qui ne trouvent jamais bonne l'occasion qui se présente, tant ils ont peur de perdre la femme qu'ils aiment passionnément. Cette occasion, ils n'osent la faire naître, il faut qu'elle s'impose à eux, et encore bien souvent la repoussent-ils.
Ce fut ainsi qu'il alla trois ou quatre fois chez le capitaine, parfaitement décidé à parler en quittant la Rouvraye, et cependant revenant à la Rouvraye sans avoir rien dit de ce qu'il avait laborieusement préparé, ingénieusement combiné, savamment arrangé.
En route, il disposait son plan: il disait ceci, et puis cela; c'était bien simple; le capitaine serait forcé de répondre; il prévoyait ses répliques.
Il arrivait brave et décidé:
—Bonjour, mon cher ami.
Le capitaine s'inclinait.
—J'ai voulu vous voir pour...
Le capitaine fixait sur lui son regard clair et franc.
Et justement la franchise de ce regard troublait le comte; était-il honnête de tendre un piége à ce loyal garçon?
—J'ai voulu vous voir pour... vous serrer la main, vous allez bien, n'est-ce pas?
—Mais, parfaitement; et vous-même, monsieur le comte, et mademoiselle Bérengère?
—Très-bien, je vous remercie; est-ce que vous avez remarqué quelque chose d'insolite dans Bérengère?
—Qui peut vous faire croire?
—Il m'a semblé que vous m'adressiez votre demande d'un ton singulier.
C'était au tour du capitaine de se troubler: il hésitait; il cherchait des paroles et les pesait.
—Elle m'a paru un peu plus sérieuse que de coutume, comme si quelque chose la préoccupait.
—Ah! vous voyez bien.
—Cependant en bonne, en très-bonne santé; rose, fraîche, charmante.
Et l'on parlait de Bérengère; si bien qu'il n'était pas possible d'aborder la question religieuse.
Le rapport entre les deux sujets eût été trop direct et le capitaine eût pu avoir des soupçons.
Il valait donc mieux attendre et remettre au lendemain.
Un matin qu'il était venu de bonne heure, plus décidé encore que les jours précédents, il trouva le capitaine dans son cabinet de travail en train d'écrire un ordre pressé qu'un entrepreneur attendait, et, pour passer le temps, il se mit à regarder les uns après les autres les livres qui étaient entassés çà et là sur la table, sur des chaises et même sur l'appui des fenêtres.
Pendant ce temps, le capitaine acheva sa besogne, et, ayant congédié l'entrepreneur, il vint vers le comte en s'excusant.
—Ce sont là vos lectures ordinaires? demanda M. de la Roche-Odon, qui dans ces livres avait enfin trouvé l'occasion si longtemps cherchée.
—Vous voyez.
—Il y a de tout?
—Ah! certes, non. En dehors de ce qui touche à l'art militaire, je ne lis guère que des livres d'histoire et de littérature.
—Des récits historiques, des mémoires, des vers, des romans?
—Justement.
—Pas de livres philosophiques?
—Non.
Le comte hésita un moment.
—Pas de livres religieux? demanda-t-il enfin assez timidement.
—Pas davantage.
—Pourquoi?
Le moment était décisif.
Et ce n'était pas seulement pour M. de la Roche-Odon, c'était encore et tout aussi bien pour le capitaine.
En posant sa question, M. de la Roche-Odon pensait à Bérengère.
Et, en pesant sa réponse, c'était aussi à Bérengère que le capitaine pensait.
Tous deux en étaient ainsi arrivés au même point, le père et l'amant.
M. de la Roche-Odon avait conscience que ce mot si court qu'il venait de lancer après l'avoir tant de fois retenu, «pourquoi,» allait décider le bonheur, l'honneur, peut-être même la vie de sa fille.
Et, de son côté, le capitaine sentait que son amour, que son bonheur étaient en jeu, dépendant de la réponse qu'il allait faire.
—J'ai peu de temps à moi pour les études sérieuses qui ne se rapportent pas directement à mon métier, dit-il après une longue hésitation.
—Ces volumes de poésie, ces romans?
—Ces lectures sont un délassement, non un travail.
M. de la Roche-Odon comprit que le capitaine cherchait à ne pas répondre, et il éprouva un moment d'hésitation.
Mais il était trop engagé maintenant, trop avancé pour reculer.
—Le travail, c'est ce qui nous ennuie, n'est-ce pas? dit-il en souriant.
—Oh! certes non! en tous cas, pas pour moi; ainsi, je vous assure que les choses de mon métier me plaisent et que je les aime; néanmoins, quand je m'en occupe, elles sont un travail pour moi, et elles en sont si bien un que je ne suis plus en disposition d'en accepter un autre quand je les abandonne; c'est ce qui explique la présence de ces livres dans mon cabinet; ils remplacent pour moi les distractions du cercle ou du café.
Le capitaine était décidé à ne pas répondre; mais, de son côté, le comte était décidé aussi à aller jusqu'au bout de son interrogatoire.
Alors quittant le ton dégagé qui d'ailleurs ne convenait ni à son âge ni à son caractère, il redevint lui-même:
—Mon cher capitaine, dit-il d'une voix grave, vous savez quelle est mon estime pour vous, quelle est mon amitié, si vous ne les avez pas devinées je tiens à vous affirmer qu'elles sont grandes, très-grandes, plus je vous vois, plus je m'attache à vous, et bien souvent j'ai regretté que vous ne soyez pas mon fils.
Le capitaine se sentit perdu; il balbutia quelques paroles de remerciement.
—Je pense, j'espère que de votre côté, vous ressentez pour moi quelques-uns des sentiments que j'éprouve pour vous, continua M. de la Roche-Odon, et, si je m'en rapporte à nos relations, il est bien certain qu'il existe entre nous une réelle sympathie, non-seulement de coeur, mais encore d'esprit. Cependant il y a un point sur lequel nous ne nous sommes jamais expliqués. Je veux parler de nos idées religieuses. Quand je dis que nous ne nous sommes pas expliqués, c'est une mauvaise façon de m'exprimer, car il n'est pas nécessaire que je vous fasse une profession de foi pour que vous sachiez quelles idées sont les miennes.
Comme le capitaine ne répliquait rien, le comte insista:
—Cela est vrai, n'est-ce pas?
—Assurément, et d'une telle évidence, que je ne croyais pas avoir besoin de répondre à votre interrogation.
—Il vaut toujours mieux s'expliquer.
—Je connais et j'admire votre foi.
—Eh bien! mon cher ami, je voudrais en dire autant de vous; je ne connais pas vos croyances, je ne sais pas ce qu'elles sont et ne sais même pas si vous en avez. Dans la conversation et dans les relations de la vie, je vous ai toujours vu d'une tolérance parfaite pour les idées des autres, les respectant en tout; et les quelques paroles de scepticisme ou de raillerie qui vous ont quelquefois échappé étaient si bénignes, que je me demande ce qu'il faut penser de vous, ou, pour parler franchement, je vous le demande.
Cette fois il n'y avait plus moyen de s'échapper, il fallait répondre.
Ce fut le coeur serré et la voix presque tremblante que le capitaine fit sa réponse:
—Il me semble que précisément cette tolérance parlait pour moi.
—Comment cela?
—Qui dit croyant dit absolu dans sa foi, convaincu de l'excellence de cette foi et plein de mépris pour les erreurs des autres.
—Ah! mépris!
—Pitié, si vous voulez.
—Pas toujours; je vous assure que quant à moi je n'ai ni mépris ni pitié pour les idées qui ne sont pas les miennes; mais il ne s'agit pas de moi, il s'agit de vous; ainsi votre tolérance est de l'indifférence?
—Il me semble qu'il faut tout comprendre et tout admettre, la foi aussi bien que l'incrédulité.
—C'est là ce que j'appelle l'indifférence religieuse.
Le capitaine garda le silence, fort embarrassé, encore plus ému.
S'il avait eu plus de liberté d'esprit il aurait remarqué que M. de la Roche-Odon n'était pas moins ému que lui, et il aurait été bien certain que ces questions n'étaient point dictées par une vaine curiosité.
M. de la Roche-Odon continua:
—Il y a deux espèces d'indifférences; on est indifférent en matières religieuses parce qu'on est entraîné par les affaires ou les plaisirs de la vie, de sorte qu'on n'a pas le temps de penser à Dieu; ou bien on est indifférent parce qu'on rejette la religion comme inutile ou nuisible; laquelle de ces indifférences est la vôtre?
Comme le capitaine ne répondait pas, car il ne pouvait le faire avec sincérité qu'en s'exposant à perdre Bérengère, tant la situation était grave maintenant et tant les paroles avaient d'importance, M. de la Roche-Odon poursuivit:
—Bien que nous n'ayons jamais échangé nos idées à ce sujet, j'ai peine à croire qu'un homme tel que vous considère les idées religieuses comme inutiles ou nuisibles.
C'était une main que le comte lui tendait, il la saisit, et voyant qu'il n'avait plus à répondre par un oui ou non il voulut faire un effort pour sauver la situation.
Car il n'y avait pas à espérer que le comte lui permît de s'échapper: cet entretien était voulu et préparé; M. de la Roche-Odon lui faisait subir un examen de conscience, et il ne s'arrêterait assurément dans son interrogatoire que quand il aurait obtenu tout ce qu'il s'était promis d'apprendre.
Dans ces conditions il fallait donc renoncer à des échappatoires qui n'étaient ni dignes, ni même habiles, et mieux valait s'expliquer sinon complétement au moins bravement et en faisant soi-même la part du feu.
—Je suis si éloigné de considérer les idées religieuses comme inutiles ou comme nuisibles, que ce qui me paraît le plus grave dans la crise que notre époque traverse, c'est l'affaiblissement et la disparition de ces idées.
—Jamais elles n'ont été plus vivaces.
—Je ne pense pas comme vous sur ce sujet, et en voyant la religion chrétienne perdre une part de son influence sur l'homme, en la voyant aujourd'hui telle qu'elle est demeurée, se mettre en lutte ouverte avec la société moderne telle que celle-ci est devenue; je me demande avec inquiétude ce qui résultera de cette lutte. Et la question est d'autant plus sérieuse que ni la science ni la philosophie ne prennent la place laissée vide par la religion. Ce qui disparaît n'est pas remplacé, et quand le soleil qui éclaira le monde pendant de longs siècles s'éteint, je m'effraye en ne voyant pas de phares s'allumer. J'aurais voulu que la philosophie (bien entendu je parle d'une science nouvelle) suivît l'humanité sur les hauteurs libres où celle-ci est parvenue, et en lui montrant d'une main la route parcourue, lui indiquât de l'autre le but à atteindre. Et c'est justement parce que je n'aperçois nulle part ce guide, que je me désintéresse de questions qui, pour moi, sont en ce moment insolubles. De là ce que vous appelez mon indifférence. De là surtout ma tolérance; elle est d'autant plus grande que j'admire, que j'envie ceux qui croient.
C'était en hésitant, en parlant lentement, en cherchant ses mots, que le capitaine avait fait cette réponse qu'il avait maintenue, avec grand soin, dans des termes vagues.
Qu'allait dire le comte?
Non pas l'ami, mais le catholique fervent?
N'était-ce pas une insulte à sa foi?
Bérengère était-elle perdue?
Serait-elle jamais sa femme?
Il avait parlé les yeux dans ceux du comte, épiant, suivant l'effet produit par chaque mot, par chaque phrase.
A sa grande surprise, le visage de M. de la Roche-Odon qui s'était tout d'abord contracté sous une impression assurément pénible et peut-être même répulsive, s'était peu à peu éclairci.
Lorsque le capitaine eut cessé de parler, M. de la Roche-Odon demeura pendant assez longtemps silencieux, la tête penchée sur la poitrine, absorbé dans le recueillement et dans la réflexion.
Que se passait-il en lui?
Ses premières paroles allaient être certainement un jugement.
Lequel?
L'angoisse du capitaine était cruelle; des gouttes de sueur roulaient sur son front.
Tout à coup M. de la Roche-Odon releva la tête, et, tendant la main au capitaine par un mouvement qui calma instantanément l'anxiété de celui-ci:
—Mais vous êtes une âme religieuse! s'écria-t-il. Vous m'auriez répondu que Dieu était une hypothèse dont votre raison n'avait pas besoin, que j'aurais été désolé. Mais grâce au ciel, il n'en a pas été ainsi. Vous sentez, vous reconnaissez la nécessité de la foi.
Ce n'était pas tout à fait cela que le capitaine avait dit, il s'en fallait même de beaucoup, mais il ne souleva pas de contestation.
—Comment avez-vous été élevé? demanda le comte, chrétiennement?
—J'ai reçu l'instruction religieuse qu'on donne au collége.
—C'est bien cela. Et depuis, n'est-ce pas, vous n'avez pas étudié notre sainte religion?
—Non, pas particulièrement.
—Eh bien, mon cher ami, cette lumière que vous demandez, elle est dans votre âme, et il suffit d'une étincelle pour allumer le flambeau de la foi qui vous guidera.
Cette fois il n'eût pas été loyal de laisser croire au comte qu'il avait exprimé la vérité; le capitaine secoua donc la tête par un geste de dénégation.
—Vous ne la voyez pas, cette lumière, s'écria M. de la Roche-Odon, mais je me charge de vous la montrer, le voulez-vous?
Le capitaine hésita un moment, mais il n'eut pas la force de repousser la proposition du comte.
—Volontiers, dit-il.