XXIV

Depuis que Sophie était installée, avec son enfant, dans la chaumière du parc de la Rouvraye, Bérengère et le capitaine avaient pris l'habitude de se rencontrer là tous les jeudis, une heure avant le dîner.

Cette habitude s'était établie tout naturellement et sans qu'il y eût accord formel entre eux.

Le jeudi qui avait suivi le baptême, le capitaine avait dit à Bérengère qu'avant de venir à la Rouvraye il s'était arrêté chez Sophie pour voir son filleul, et le jeudi d'après Bérengère avait tout naturellement éprouvé le désir d'aller voir l'enfant qui était aussi son filleul à elle, une heure avant le dîner.

Par un hasard bien surprenant en vérité, le capitaine était arrivé juste au moment où elle tenait l'enfant dans ses bras et le faisait sauter.

Ils étaient un instant restés chez Sophie, puis ils s'étaient mis en route pour la Rouvraye, accompagnés de Miss Armagh.

Et depuis, toujours bien servis par ce hasard de plus en plus surprenant, ils s'étaient ainsi rencontrés chaque jeudi, tantôt Bérengère étant arrivée la première, tantôt au contraire Richard l'ayant devancée.

Ces visites hebdomadaires, sans compter celles que Bérengère lui faisait dans la semaine, étaient les grandes joies de Sophie.

Car malgré les promesses de M. de la Roche-Odon et malgré la protection ouverte dont il la couvrait, elle était traitée en paria par les gens du château, même par la femme de charge qui ne s'était point montrée la bonne et digne personne que le comte avait annoncée.

Cette protection déclarée du comte et sa générosité avaient naturellement éveillé la jalousie: bien des gens avaient espéré qu'on leur donnerait cette maisonnette du parc; en voyant qu'elle était pour une nouvelle venue, pour une coureuse, pour une fille perdue, leur espoir déçu s'était changé en haine et en hostilité contre celle qui leur volait leur bien.

Une ligue s'était formée contre elle dans le personnel et dans l'entourage du château, de sorte que tous les bavardages, tous les bruits à propos de son suicide et de son accouchement, soufflés et entretenus par cette hostilité, ne s'étaient pas éteints.

On continuait à se demander quel était le père de son enfant.

Et, de plus, on en était arrivé jusqu'à le lui demander à elle-même, non pas directement, bien entendu,—aucun des gens de la Rouvraye n'eût eu cette hardiesse,—mais à la façon des paysans, sous forme de plaisanterie, ou bien dans son dos, comme si l'on ne s'adressait pas à elle.

Quand elle traversait le jardin pour se rendre chez la femme de charge, portant son enfant dans ses bras, elle entendait les jardiniers élever la voix et parler exprès assez fort pour que leurs propos arrivassent quand même à ses oreilles.

—C'est-y drôle, Placide, d'avoir un père avant sa naissance, et de ne plus en avoir après.

—Es-tu bête! les enfants ont toujours un père; on en a vu qui en avaient plusieurs.

Alors on la saluait, comme si on venait seulement de l'apercevoir.

—Bonjour, mademoiselle Sophie!

—Montrez donc voir un peu à qui il ressemble, ce chéri.

Tout cela sans parler des mépris et des dédains qu'on affectait de lui témoigner, comme si c'eût été une honte d'avoir affaire à elle.

—Pensez donc une fille qui a eu un enfant!

—Encore si on savait quel en est la père.

—Si elle l'avait su elle-même, est-ce qu'on ne l'aurait pas forcé à se déclarer?

Alors ceux des domestiques qui étaient ennuyés de faire maigre les jours d'abstinence, et qui par gourmandise rageaient contre la dévotion de leur maître, insinuaient que ce père pouvait bien être un ecclésiastique.

—Ça c'est vu.

—Allons donc; il paraît qu'on leur enseigne dans les séminaires des moyens pour ne pas avoir d'enfants.

—Vraiment?

—C'est sûr.

Cette guerre était d'autant plus douloureuse pour Sophie, qu'après son installation avec son enfant dans la maisonnette isolée du parc, elle avait cru que c'en était fini de ses souffrances.

Le comte de la Roche-Odon, mademoiselle Bérengère, le capitaine Gardilane avaient été si bons pour elle; on était si bien dans cette petite maison isolée au milieu des herbages; c'était chose si importante d'avoir du travail assuré toujours, qu'elle était revenue à la vie.

Ces blessures la rejetaient dans le passé avec ses cruels souvenirs, et quand une voix gouailleuse ou haineuse parlait de son enfant, quand un mauvais rire insultait à son malheur, elle se reprenait à penser douloureusement à celui que dans le silence et le recueillement du travail, elle parvenait à rejeter loin d'elle, et même à oublier.

Car elle ne l'aimait plus, et il lui semblait que les pièces d'argent qu'il avait déposées dans sa main avaient agi sur elle comme ces fers chauffés à blanc qui détruisent une plaie et la cicatrisent.

Quand elle s'était relevée de son lit, elle était guérie de son amour, elle ne ressentait plus pour celui qu'elle avait aimé jusqu'à en mourir, qu'un profond mépris.

Mais l'horrible blessure qu'elle avait reçue était de celles qui exigent le repos absolu, et justement ces propos la ravivaient sans cesse, et la faisaient saigner.

Elle eût tant voulu oublier!

Et quand, dans le calme de sa maisonnette où elle n'entendait que la chanson du vent dans les arbres, le gazouillement des oiseaux et le meuglement des boeufs, elle était parvenue à s'engourdir en berçant son enfant, et se berçant elle-même, avec les rêves qu'elle faisait pour l'avenir de ce cher petit être qui pendait à son sein,—ces paroles méchantes de ceux qui s'acharnaient contre elle, sans qu'elle leur eût rien fait, la rejetaient douloureusement dans le passé.

Ce n'était pas seulement la honte qui l'étreignait au coeur, c'était encore le mépris pour lui.

Cela était si affreux de ne pas avoir un souvenir qui ne fût souillé par une tromperie, ou une déloyauté: le vol de ses lettres, car il les lui avait littéralement volées; l'envoi à Bruxelles alors qu'il était décidé à ne jamais la rejoindre; cet argent mis dans la main suppliante qu'elle tendait vers lui, tout cela n'était-il pas ignoble? Quelle bassesse, quelle misérable lâcheté!

Rien dans ce passé qui ne fût flétri, pas une joie pure de laquelle elle pourrait plus tard parler à son enfant, lorsque celui-ci, devenu grand, lui demanderait ce qu'était son père.

—Un misérable!

Pourquoi s'acharnait-on ainsi après elle, pour la rejeter dans cette bourbe? Une fois elle avait été témoin d'une pareille cruauté sauvage: c'était au bord de l'Andon, un chien auquel on avait attaché une pierre au cou était entraîné par le courant, il se débattait et luttait pour aborder, mais des gamins étaient sur le quai, et, en riant, en s'amusant ils le rejetaient au large avec des bâtons ou des cailloux qu'ils lui lançaient; quand ils l'avaient frappé à la tête, quand ils l'avaient atteint sur ses yeux suppliants qu'il tendait vers eux, ils poussaient des cris de triomphe; comme ils s'amusaient! vingt fois il vint au bord, vingt fois il fut repoussé et il disparut dans un remous.

Les gens du château s'amusaient d'elle ainsi, et la mine confuse qu'elle leur montrait quand ils frappaient sur elle leur procurait un moment de gaieté: il faut bien rire en ce monde, et assurément il n'y a rien de plus drôle qu'une fille assez bête pour se faire faire un enfant.

On comprend que dans de pareilles conditions, les visites du capitaine et de mademoiselle de la Roche-Odon apportaient la consolation et le bonheur dans la maisonnette.

Leurs yeux qui la regardaient marquaient la sympathie, leurs voix qui lui parlaient se faisaient douces, affables et bienveillantes.

Et c'était précisément de sympathie et de bienveillance qu'elle avait besoin pour s'en faire un bouclier contre les pierres qu'on lui lançait de tous côtés comme au chien noyé.

Il est vrai qu'une autre voix lui faisait aussi entendre des paroles de bienveillance, c'était celle de l'abbé Colombe. Aussitôt que Sophie était devenue sa paroissienne, le curé de Bourlandais l'avait visitée, et, avec sa bonté ordinaire, avec son ardent amour du prochain, qui faisait de lui le prêtre le plus charitable du diocèse, il s'était appliqué à la consoler. Mais à ses paroles de bienveillance se mêlaient des exhortations religieuses, et Sophie, bien qu'élevée chrétiennement, n'était pas en état en ce moment d'ouvrir son âme à ces pieuses exhortations. Lui parler religion, c'était lui parler d'Aurélien, et elle ne voulait rien entendre. Comme il arrive souvent pour ceux que le malheur a jetés hors du sentiment de justice, elle déplaçait les responsabilités, et parce que Aurélien, ce modèle de piété, avait agi misérablement avec elle, elle accusait et repoussait tout ce qui touchait à la religion.

Et puis l'abbé Colombe, malgré toute sa bonté et sa charité, ne savait pas trouver le chemin de son coeur comme mademoiselle de la Roche-Odon et M. de Gardilane.

Il s'occupait d'elle, exclusivement d'elle; tandis que le capitaine et Bérengère s'occupaient surtout de son enfant.

Et dans son coeur, l'amour de la mère avait remplacé l'amour de l'amante; cet enfant elle l'aimait aussi ardemment aussi passionnément qu'elle avait aimé Aurélien: ce qu'on faisait pour lui, l'intérêt ou la sympathie qu'on lui témoignait étaient plus doux à sa tendresse maternelle que ce qu'on eût fait pour elle-même.

Combien de fois ses yeux s'étaient-ils mouillés de larmes en voyant mademoiselle de la Roche-Odon prendre l'enfant dans ses bras, lui chatouiller le menton pour lui faire faire risette et l'embrasser quand il avait ri.

Décidée à entreprendre la conversion de Richard, Bérengère avait décidé que ce serait dans ses visites à Sophie qu'elle réaliserait son idée.

Sans doute il ne serait pas facile de s'entretenir librement devant miss Armagh, dont la surveillance était devenue de plus en plus scrupuleuse, mais enfin, en cherchant bien, on trouverait des moyens pour se débarrasser quelquefois et durant quelques minutes de cette gardienne trop fidèle.

Alors vivement et en quelques paroles elle pourrait le catéchiser.

Que fallait-il?

Qu'il sût qu'elle désirait qu'il crût comme elle croyait, et ce devait être assez.