XXXVI
Quelques jours après cette visite à Baldassare, madame Prétavoine apprit en rentrant chez elle que le domestique de Mgr de la Hotoie s'était présenté en son absence pour la voir; et il avait prié mademoiselle Bonnefoy de dire à madame Prétavoine qu'il avait rempli la mission dont elle l'avait chargé, et que le danger qu'elle redoutait n'existait pas.
—Je regrette de n'avoir pas une communication plus précise à vous faire, dit mademoiselle Bonnefoy, mais c'est tout ce que j'ai pu obtenir de cet homme, il reviendra avant la fin de la semaine.
Ceci se passait le mardi.
Le vendredi, madame Prétavoine se rendit chez Mgr de la Hotoie, sachant que ce jour-là elle trouverait Baldassare seul, l'évêque de Lyda étant retenu au Vatican par les devoirs de sa charge.
Elle n'avait pas hâte de savoir «comment le danger qu'elle redoutait n'existait pas,» puisqu'elle avait ellemême inventé ce danger, et pourvu qu'elle empêchât Baldassare de s'exposer de nouveau à la curiosité des demoiselles Bonnefoy, cela suffisait.
Comme elle avait pour règle de conduite de ne jamais se présenter les mains vides, chez les gens dont elle avait besoin, elle remplaça cette fois les bonbons par un jouet pour Cecilia, et dans sa générosité elle alla jusqu'à le payer cinq lires. Si Baldassare avait bu un litre avec des amis chaque fois qu'il avait été chez le cabaretier Zampi, il n'était vraiment pas juste qu'il supportât ces dépenses; dix litres à 30 centimes, cela faisait trois francs. C'était donc un remboursement ce jouet de cinq lires, et de plus un cadeau. Elle ne lui devait plus que de la reconnaissance,—ce qui heureusement se paye par à-compte. Tout d'abord ces à-compte sont considérables, mais ils vont bien vite en diminuant progressivement d'importance jusqu'au dernier, pour lequel il n'y a que les gens vraiment prodigues qui ne demandent pas qu'on leur rende leur monnaie.
—Si je n'avais pas craint de paraître vouloir vous presser, je serais venue plus tôt, dit madame Prétavoine, tant j'étais inquiète.
—J'avais cependant bien recommandé qu'on vous dit que le danger que vous redoutiez n'existait pas.
—Quel danger?
—Mais celui dont vous m'aviez parlé, que M. Aurélien aime cette Rosa Zampi.
—Que me dites-vous là, mon excellent monsieur Baldassare.
—Je ne dis pas que M. Aurélien n'a pas trouvé que Rosa n'était pas une belle fille, car c'est vraiment une très-belle fille, mais rien n'indique qu'il éprouve véritablement de l'amour pour elle, et quant à l'épouser il n'y à rien à craindre de ce côté. Rosa n'est pas une fille qu'on épouse, et la preuve c'est que ceux qui l'ont aimée ne l'ont pas épousée.
—Mais ce qu'on m'a rapporté...
—Ce qu'on vous a rapporté, c'est que M. Aurélien et un autre Français de ses amis avaient fréquenté le cabaret de Rosa Zampi; cela est vrai.
—Vous voyez bien.
—C'est-à-dire que c'est vrai et que ce n'est pas vrai; pendant plusieurs jours on les a vus chez Zampi, et tout de suite on a dit qu'ils venaient pour sa fille, ce qui est bien possible, car ce spaccio divino n'est pas un endroit où vont ordinairement des personnes de la classe de M. Aurélien; mais bien que M. Aurélien ait fréquenté ce débit, cela ne prouve pas qu'il aime Rosa; ce qu'on appelle aimer d'amour, ni surtout qu'il ait eu la pensée de la prendre pour femme. Ceux qui vous ont fait un pareil récit ont commis une grosse exagération.
—Vous en êtes sûr?
—Je vous le jure sur mon salut.
—Ah! mon excellent M. Baldassare, comme vous me rendez heureuse! s'écria madame Prétavoine.
Et dans son effusion de joie, elle leva vers le ciel ses yeux remplis d'une douce extase.
Baldassare n'était pas une nature douce, cependant il fut touché de cette explosion de sentiments maternels: comme elle aimait son fils!
Au bout de quelques instants elle redevint assez maîtresse d'elle-même pour reprendre l'entretien:
—Assurément, je vous crois, dit-elle, et bien que vos paroles soient en complète contradiction avec celles qui m'avaient inspiré ces craintes relativement à mon fils, j'ai pleine confiance en vous; de là cette joie dont je n'ai pas pu modérer l'expression; je vous sais homme sage, prudent, fin et incapable de vous tromper, aussi bien que de vous laisser tromper. Si vous me dites que je n'ai rien à craindre de cette fille, je sens que cela est vrai. Cependant... Mon Dieu, pardonnez-moi d'insister... cependant j'ose vous demander de m'expliquer sur quoi vous établissez votre opinion. En un mot qui vous fait croire que mon fils ne peut pas aimer cette fille; et qui vous donne la conviction qu'il n'y a pas à craindre qu'il la veuille épouser? Puisque vous avez cette conviction, faites-la passer en moi, en me disant comment elle s'est établie en vous.
—Par ce que j'ai vu.
—C'est cela même; dites-moi, si vous le voulez bien, ce que vous avez vu et aussi ce que vous avez entendu.
—Ce n'est pas un beau débit que celui de Zampi, mais une hôtellerie comme il y en a beaucoup dans le quartier; cependant, pour être juste, il faut dire que le vin est bon et pas cher, trois sous.
En entendant cela, madame Prétavoine se dit qu'elle avait été trop loin dans sa générosité, avec un jouet de trois francs, elle eût bien payé les services de Baldassare, puisqu'il n'avait déboursé que trente sous pour le vin et encore il avait bu ce vin.
—Tout d'abord, continua Baldassare, mon premier soin a été de tâcher d'apprendre ce qui avait rapport à M. Aurélien. Cela n'a pas été difficile, et j'ai su presque tout de suite qu'on avait vu deux Français dont l'un était M. Aurélien, (je le reconnus au portrait qu'on m'en fit), qui étaient venus plusieurs fois dans l'osteria de Zampi.
—Vous voyez.
—Ce fut ce que je me dis aussi, mais ce que j'appris ensuite me rassura. C'est vrai que Rosa est une belle, très-belle fille, mais elle se l'est laissé dire assez souvent pour qu'un homme tel que M. Aurélien n'ait rien à craindre d'elle.
—Voulez-vous dire qu'elle a eu des amants?
—Elle en a eu, et elle en a présentement, au moins elle en a un dont elle est folle.
—Cela, c'est beaucoup.
—N'est-ce pas? Mais il y a plus, son amant, qui est un chanteur, le ténor Cerda, l'aime comme il est lui-même aimé, et il fait bien.
—Vous trouvez qu'elle mérite cet amour?
—C'est-à-dire qu'elle a des manières de se faire aimer qui doivent donner à réfléchir à ses amants. Ainsi, l'année passée, elle avait pour amant un jeune Français, un peintre de l'académie de France. Vous savez, les peintres sont attirés par la beauté des femmes du Transtévère. Était-ce par la beauté, était-ce par la femme même que celui-là avait été attiré? Je n'en sais rien. Mais ce qu'il a de certain, c'est que Rosa qui l'aimait, s'aperçut qu'il ne lui était pas fidèle et, dans une querelle de jalousie, elle fit un malheur.
—Un malheur?
—Vraiment oui, elle lui donna un coup de couteau dont il faillit mourir et dont il fut malade pendant plusieurs mois.
—Un coup de couteau!
—Chez nous, ce n'est pas comme chez vous, la main est près du coeur.
Baldassare savait mieux que personne la promptitude de la main italienne, aussi madame Prétavoine ne voulant pas le laisser se perdre dans ses réflexions dont elle n'avait que faire, se hâta de parler d'autre chose.
—Et cette fille qui donnait un coup de couteau à son amant infidèle, a pris cette année un nouvel amant qu'elle aime passionnément, dites-vous?
—Je répète ce que m'ont dit ceux qui la connaissent bien.
—Oh! je ne doute pas de vos paroles; et maintenant dites-moi, je vous prie, quelle femme est-ce? car si elle inspire de pareilles passions, elle est bien dangereuse.
—Oh! c'est une belle fille.
—Ce n'est pas cela que je veux dire; est-ce qu'elle a reçu de l'instruction?
—Plus que beaucoup de filles du Transtévère; elle sait lire, écrire.
—Vous croyez?
—Je l'ai vue lire et écrire.
—Ce n'est pas là ce que j'entends par instruction.
—Je crois que c'est tout ce qu'elle sait; ce n'est pas une grande dame, vous devez bien le penser; et voilà pourquoi j'ai été vous dire tout de suite qu'il n'y avait pas de danger pour M. Aurélien, même avant de savoir ce que j'ai appris par la suite.
—Oh! quelle inquiétude vous m'enlevez! Jamais je n'oublierai ce service, mon bon M. Baldassare. Maintenant je n'ai plus qu'un chagrin, c'est d'avoir pu sur les propos qui m'ont été rapportés, juger mon fils capable de s'amouracher d'une pareille femme, lui si honnête, si distingué. Ainsi, je vous en prie, ne parlez jamais, n'est-ce pas, de la mission que je vous ai confiée.
—Soyez tranquille, madame.
—Je ne serai tranquille que si vous me jurez de n'en parler à personne; car vous comprenez que cela pourrait revenir à mon fils et je ne veux pas rougir devant lui.
—Je vous jure de n'en parler à personne.
—Et moi, je vous jure de n'oublier jamais le service que vous m'avez rendu.
Il était considérable en effet, ce service.
Ainsi elle savait que Rosa Zampi était femme à donner un coup de couteau à son amant dans un accès de jalousie. Et elle savait aussi que Rosa était en état de lire une lettre.
C'étaient là deux renseignements précieux pour qui saurait en tirer profit.
Ainsi, que Rosa apprit par une lettre anonyme que son amant était chez la vicomtesse de la Roche-Odon, sa maîtresse, et qu'on lui donnât les moyens de les surprendre dans les bras l'un de l'autre, que ferait-elle?
Avec un pareil caractère on pouvait concevoir et caresser les meilleures espérances.