I
Pendant ses premières années de séjour, à Paris, Saniel avait publié dans une revue de jeunes, du quartier Latin, un article sur la Pharmacie de Shakespeare: le poison d'Hamlet, celui de Roméo et Juliette; et bien que, depuis son choix pour la médecine, il ne lût plus guère que des livres de science, il avait dû à ce moment étudier le théâtre de son auteur; de cette étude il lui était resté dans la mémoire une phrase qui, pendant dix ans, ne lui était jamais revenue sur les lèvres, et qui tout à coup s'était imposée à son souvenir avec la persistance exaspérante d'un air entendu autrefois et qu'on répète,—celle de Macbeth: «Macbeth a tué le sommeil, le sommeil, innocent, mort de la vie de chaque jour, bain du travail douloureux, baume des âmes blessées.»
C'est que cette phrase était la traduction d'un état particulier qu'il traversait: lui aussi l'avait perdu, «ce sommeil innocent, bain du travail douloureux, baume des âmes blessées.» Jamais il n'avait été grand dormeur, en cela au moins qu'il s'était imposé l'habitude, dure au commencement, moins pénible en continuant, de ne passer que quelques heures au lit; mais ces quelques heures, il les employait bien, dormant comme les fatigués, poings fermés, sans rêves et sans réveils: le côté où il se couchait était celui où il ouvrait les yeux, et la pensée qui occupait son esprit le soir, celle qu'il retrouvait la première le matin, n'ayant point été chassée par d'autres, pas plus que par des rêves.
Après la mort de Caffié, ce sommeil tranquille et réparateur avait continué aussi calme, aussi solide; mais voilà que tout à coup, après celle de madame Dammauville, il s'était trouvé interrompu.
Tout d'abord, il ne s'en était pas tourmenté: il ne dormait pas, tant mieux! il travaillerait davantage. Mais on ne peut pas plus toujours travailler qu'on ne peut rester toujours sans manger. Saniel savait mieux que personne que la vie de tout organe se compose de périodes alternatives de repos et d'activité: l'une pendant laquelle l'organe renouvelle sa provision de matériaux nutritifs, l'autre pendant laquelle il consomme ces matériaux dans le développement de forces vives, et il n'imaginait pas qu'il pourrait travailler indéfiniment sans dormir: seulement il croyait qu'après des journées de vingt heures de travail, écrasé de fatigue, il aurait malgré tout quatre heures de sommeil complet, celui que Shakespeare appelait le bain du travail douloureux.
Il ne les avait pas eues, ces quatre heures, et la loi qui veut que tout état d'excitation prolongée amène un épuisement, que doit réparer un repos fonctionnel, s'était trouvée faussée pour lui. Quand, après ses longues journées de travail, vers une heure ou deux heures du matin, alors que tous les bruits de la vie avaient cessé dans la maison comme dans la rue, et que la lassitude se traduisait par l'inertie des muscles qui laissaient la tête s'abaisser sur la poitrine et les paupières sur ses yeux brouillés, il allait se mettre au lit, marchant avec précaution, se déshabillant lentement et sans secousse, il s'endormait sans retard dans ses draps. Mais presque aussitôt, bien souvent, il se réveillait en sursaut, suffoqué, couvert de sueur, dans un état d'anxiété extrême, l'esprit agité par des hallucinations qu'il ne chassait pas tout de suite. Alors, c'en était fait pour longtemps de son sommeil, malgré le besoin général qu'il en avait; ou bien si, après s'être tourné et retourné sur son lit, il parvenait à se rendormir, ce n'était jamais du sommeil complet et profond qui était le sien autrefois; quelques régions de son cerveau veillaient et, si leur excitation n'amenait pas le réveil brusque, elles produisaient des rêves plus pénibles pour lui, car il s'en rendait compte, il les suivait, les examinait sans pouvoir se détacher d'eux, s'en débarrasser, se réveiller tout à fait, leur jouet, leur victime: et ils étaient affreux, ces rêves, toujours les mêmes, ne quittant madame Dammauville que pour le ramener à Caffié. N'était-ce pas curieux que Caffié, qui jusqu'alors avait été complètement effacé de son souvenir, mort comme il l'était réellement, s'était trouvé ressuscité par madame Dammauville et cela la nuit seulement, spectre de l'ombre que le jour dissipait?
Croyant que l'une des causes de cette excitabilité du cerveau pouvait bien être le travail d'esprit qu'il lui imposait à doses excessives, à l'heure précisément où il aurait fallu ne pas prolonger cette excitabilité et, au contraire, l'engourdir, il avait décidé de changer un système lui ayant si mal réussi: au lieu d'un travail intellectuel, il se livrerait à un travail matériel, qui, par l'épuisement des fonctions musculaires, lui procurerait le sommeil des pauvres gens qui ont peiné toute la journée, manoeuvres ou terrassiers, charretiers ou bûcherons, et comme il ne pouvait pas rouler la brouette ou fendre le bois, il s'était mis, tous les soirs après son dîner, à marcher droit devant lui au pas accéléré, faisant ses sept ou huit lieues avant de rentrer: il aurait bien raison, à coup sûr, de ce cerveau rétif.
Le travail corporel n'avait pas mieux réussi que le travail spirituel; il avait pu se donner la fatigue des terrassiers et des bûcherons, non leur sommeil. Se mettant au lit les jambes brisées, les pieds endoloris, affaissé par sa longue marche précipitée, il avait les mêmes réveils sursautés, les mêmes rêves douloureux qui l'affolaient et l'épuisaient. Décidément la fatigue du corps ne valait pas mieux que celle du cerveau. Et même elle valait moins. Devant sa table, plongé dans ses livres, ou dans son laboratoire courbé sur son microscope, il s'absorbait dans la tâche entreprise et, par la force d'une volonté longuement exercée et soumise à l'obéissance, il parvenait à maintenir sa pensée appliquée sur le sujet imposé, sans distraction comme sans rêveries; le temps passait. Mais quand il marchait par les rues de Paris, sur les routes désertes de la banlieue, à travers les champs ou dans les bois, le long de la Seine ou de la Marne, sa pensée libre courait où elle voulait; il ne lui commandait pas; elle était la maîtresse, et toujours elle le ramenait à madame Dammauville, à Caffié, à Florentin: il semblait que l'échauffement de la marche mettait en pression son cerveau comme la chaudière d'une machine, qui alors l'entraînait, sans frein possible, sans direction, vertigineusement. Quand il rentrait en cet état, après plusieurs heures de cette excitabilité cérébrale, comment eût-il trouvé le sommeil tranquille et réparateur, complet et profond, des pauvres gens qui n'ont fait travailler que leurs muscles?
N'ayant jamais été malade, il n'avait jamais eu à s'examiner ni à se traiter: bonne pour les autres, inutile pour lui, la médecine! Avec une machine organisée comme la sienne, il n'aurait à craindre que les accidents, et, jusque-là, ils lui avaient été épargnés; en vrai fils de paysans qu'il était, il avait victorieusement résisté à la vie de Paris comme au surmenage de l'esprit. Mais le moment était venu de se livrer à cet examen, et d'essayer un traitement qui lui rendît le repos: il n'était point un médecin sceptique, et il croyait bons pour lui les remèdes qu'il avait ordonnés aux autres.
Le malheur était qu'il ne constatait en lui aucune des causes qui déterminent l'insomnie: il n'avait ni méningite, ni encéphalite, ni rien qui annonçât une tumeur cérébrale; il n'était point anémique; il mangeait; il ne souffrait pas de névralgies ni d'aucune affection aiguë ou chronique qui accompagne généralement l'absence du sommeil; il ne buvait ni café ni alcool, et, sans cet état de surexcitabilité des centres encéphaliques, il eût pu dire qu'il était en bonne santé, un peu amaigri seulement, mais voilà tout.
C'était cette excitation qu'il devait guérir, et comme il y a des remèdes classiques contre l'insomnie, il avait employé celui qui, semblait-il, devait convenir à son état; mais le bromure de potassium, malgré ses propriétés hypnotiques, n'avait pas produit plus d'effet que le surmenage intellectuel ou physique. Son inefficacité reconnue, il l'avait remplacé par le chloral; mais le chloral, qui après quelques jours d'usage devait créer une disposition particulière au sommeil, avait échoué tout comme le bromure de potassium. Alors il avait essayé les injections de morphine.
Ce n'était point sans une certaine inquiétude qu'il en était arrivé à ce troisième essai, les deux premiers ayant si mal réussi, et, puisqu'il est acquis que le chloral produit un sommeil plus calme que la morphine, il semblait qu'il devait échouer encore; cependant il avait dormi sans être tourmenté par les réveils et les rêves qui faisaient l'épouvante de ses nuits si courtes; et le lendemain il avait dormi encore.
Mais il connaissait trop bien les effets que produit l'usage prolongé de ces injections, pour les continuer au delà de ce qui était strictement indispensable; il avait donc voulu les interrompre: le sommeil l'avait de nouveau abandonné. Il les avait reprises; puis, bientôt, comme les doses primitives perdaient de leur efficacité, il les avait graduellement augmentées. Au bout d'un certain temps, ce qu'il devait craindre et ce qu'il craignait s'était réalisé: sa maigreur avait augmenté; il avait perdu l'appétit, la force musculaire en même temps que l'énergie morale; son visage pâle avait commencé à prendre l'expression si caractéristique des morphinomanes.
Alors il s'était arrêté épouvanté.
Qu'il continuât, il devenait, en effet, un morphinomane dans un temps donné, et l'apathie dans laquelle il tombait l'empêchait de résister au besoin d'absorber de nouvelles doses de poison, besoin aussi impérieux, aussi irrésistible dans le morphinisme que l'est celui de l'alcool pour l'alcoolique, et plus terrible par ses effets: la perversion des facultés intellectuelles, la perte de la volonté, de la mémoire, du jugement, la paralysie ou la manie qui conduit au suicide.
Qu'il ne continuât point, et ces nuits sans sommeil ou ces sommeils agités qui l'avaient affolé reprenaient, et à la suite revenait cette surexcitabilité du cerveau qui, en troublant la nutrition de la masse encéphalique, pouvait être le prélude de quelque affection cérébrale grave.
D'un côté, la manie par le morphinisme; de l'autre, la démence par l'excitabilité constante et désordonnée du cerveau: voilà ce qui l'attendait.
Entre un résultat fatalement certain et un qui n'était que possible, il n'avait pas à hésiter: il fallait renoncer à la morphine; et ce choix s'imposait avec d'autant plus de force que, si la morphine assurait à peu près le sommeil des nuits, elle ne donnait nullement la tranquillité des jours,—au contraire.
Quand il avait commencé à user de ce remède, c'était seulement pendant la nuit qu'il tombait sous l'influence de certaines idées; le jour, en s'appliquant au travail et en maintenant par un effort de volonté son application tendue, il échappait à ces idées: il était l'homme qu'il avait toujours été, maître de sa force et de sa pensée. Mais l'action de la morphine n'avait pas tardé à affaiblir cette volonté jusque-là toute-puissante, si bien que, quand ces idées avaient durant le jour traversé son travail, il n'avait plus eu l'énergie nécessaire pour les chasser. Il essayait de les secouer: c'était vainement; elles ne se laissaient point détacher de son cerveau, auquel elles se collaient et qu'elles envahissaient avec une expansion foisonnante.
C'est qu'en vérité ces deux cadavres le gênaient horriblement. N'était-ce pas exaspérant, pour un homme qui en avait tant vu et dépecé, qu'il n'y en eût que deux qui fussent toujours devant ses yeux, même fermés,—celui de ce vieux coquin et celui de cette malheureuse femme? Pour ne pas compliquer cette impression d'une autre qui l'humiliait, il s'était débarrassé des liasses de billets de banque pris chez Caffié en les envoyant «comme restitution» au directeur de l'Assistance publique; mais cela avait été sans effet appréciable.
La pensée aussi de Florentin l'obsédait, et, s'il voyait Caffié affaissé dans son fauteuil inondé de sang, madame Dammauville immobile et rose sur son lit, il ne lui était pas moins cruel de voir Florentin dans l'entrepont du transport qui bientôt allait l'emporter à la Nouvelle-Calédonie.
Les idées qu'il avait émises chez Crozat sur la conscience, et celles qu'il avait expliquées à Philis, à propos du remords, étaient toujours les siennes; mais, enfin, il n'en était pas moins certain que ces deux morts et ce condamné pesaient d'un poids terriblement lourd sur lui, effrayants, étouffants comme l'éphialte du cauchemar: ce n'était ni de son éducation ni de son milieu d'avoir ces cadavres derrière soi et, devant, cette victime.
Mais où ses idées d'autrefois avaient été bouleversées, depuis que ces morts avaient saisi sa vie, c'était dans sa confiance en sa force.
L'homme fort qu'il s'était cru, celui qui marche droit à son but, sans souci de rien ni de personne, ne regardant que devant soi et jamais derrière, maître de son esprit comme de son coeur et de son bras, n'était pas du tout celui qu'avait révélé la réalité.
Faible, au contraire, il avait été dans l'action, et plus faible encore après.
Et ce n'était pas seulement une humiliation dans le présent qu'il éprouvait à reconnaître cette faiblesse, c'était aussi une inquiétude pour l'avenir: car, s'il n'avait pas cette force qu'il s'était attribuée avant d'en avoir éprouvé la puissance, il devait, si ses croyances étaient vraies, succomber un jour avec les faibles.
Évidemment, s'il avait été tout à fait fort, il n'aurait pas compliqué sa vie d'un amour: les forts vont seuls, parce qu'ils n'ont besoin de personne; et lui avait besoin d'une femme, si grand besoin que c'était par elle seule, près d'elle, quand il la regardait, quand il l'écoutait, qu'il éprouvait un peu de calme.
Pour cela, était-il donc faible et lâche? Non peut-être; mais simplement humain.