II

En se rendant chez Nougarède, Saniel s'imaginait vaguement que l'avocat allait lui dire qu'un acquittement était certain si Florentin passait aux assises et même qu'une ordonnance de non-lieu était probable. Mais son espérance ne s'était point réalisée.

—L'aventure du bouton nous serait arrivée, à vous ou à moi, qu'elle n'aurait pas la même gravité que pour ce garçon; nous n'avons pas d'antécédents sur lesquels on puisse établir des présomptions, lui en a: les quarante-cinq francs qui constituent un détournement par homme à gages seront certainement le point de départ de l'accusation; on commence par une faiblesse, on finit par un crime. Entendez-vous l'avocat général? il débute par le portrait du clerc d'autrefois, laborieux, exact, scrupuleux, content de peu et mettant sa satisfaction dans le devoir accompli; puis, en opposition, il passe à celui du clerc d'aujourd'hui: aussi irrégulier dans son travail que dans sa conduite, dévoré de besoins, pressé de jouir, mécontent de tout et de tous, des autres comme de lui-même. «Est-il exemple plus frappant que celui que vous avez en ce moment devant vous, messieurs les jurés? Le voilà cet irrégulier dont je vous parlais; sans instruction spéciale, il a la bonne fortune inespérée de trouver une situation honorable; mais il faut travailler et le travail le gêne, surtout parce qu'il l'empêche de s'amuser; ce qu'il veut, ce sont les plaisirs de la vie mondaine, celle des heureux de ce monde qu'il envie. Sa situation, il la quitte pour une autre qui lui laissera la liberté de satisfaire ses appétits. Qu'en fait-il, de cette, liberté? Il se livre à la débauche et se plonge dans cette existence désordonnée qu'il voulait. De dangereuses sirènes l'attirent, le charment, le fascinent, et il est perdu. Elles aussi sont dévorées par le besoin du luxe. Où trouverait-il l'argent qu'elles exigent de lui, et que sa passion n'a pas la force de refuser? Dans la caisse de son patron. Il commence par détourner quarante-cinq francs et finit par en voler trente-cinq mille après un assassinat.» Soyez sûr que, si l'affaire vient aux assises, comme je le crois, vous entendrez ces paroles, ou tout au moins ce thème, et je vous affirme que nous aurons du mal à détruire l'impression qu'il aura produite sur les jurés; mais nous y arriverons... je l'espère.

Il avait fallu renoncer à l'ordonnance de non-lieu et se dire que l'affaire viendrait aux assises; mais de ce qu'on est accusé il n'en résulte pas qu'on sera condamné, et Saniel avait persisté dans sa croyance que Florentin ne pouvait pas l'être: assurément la prison préventive était dure pour le pauvre garçon, et la comparution devant le jury, avec toute l'ignominie qui en est l'accompagnement obligé, serait plus dure encore; mais enfin tout cela disparaîtrait dans la joie de l'acquittement: à ce moment on trouverait bien quelque idée ingénieuse, sympathie, appui effectif, pour lui payer ce qu'il aurait souffert. Certainement les choses se passeraient ainsi, et l'acquittement serait enlevé haut la main.

Il se l'était dit et redit sur tous les tons, et, du jour où il avait remis l'affaire à Nougarède, il avait été souvent voir celui-ci pour se l'entendre répéter.

—N'est-ce pas qu'il ne peut pas être condamné?

—On peut toujours être condamné, même quand on est innocent, comme on peut toujours mourir, vous le savez, même avec une excellente santé.

Cette réserve, qui l'avait contrarié, ne l'avait pas autrement inquiété sur le résultat final: Nougarède, en malin qu'il était, exagérait le danger possible pour grandir son importance et, en fin de compte, son succès.

Dans une de ces visites, il s'était rencontré avec madame Nougarède, mariée depuis quelques jours, et, en reconnaissant en elle la jeune vierge à l'enfant dont Caffié lui avait montré le portrait, il s'était affermi dans son idée que la conscience, telle qu'on la comprend, était décidément un singulier instrument de pesage, à qui l'on faisait dire ce qu'on voulait: à quoi bon toutes ces hypocrisies et qui croyait-on tromper?

Bien qu'il eût toujours répété à Philis que l'acquittement était certain, et qu'il lui eût promis de s'occuper de Florentin,—ce qu'il avait réellement fait d'ailleurs,—elle ne s'en était complètement remise ni à lui ni à Nougarède du soin de défendre son frère, et avec eux elle avait travaillé à cette défense.

Ce qui avait retardé le renvoi devant les assises, croyait Nougarède, c'étaient les recherches tentées pour savoir si, pendant son séjour en Amérique, Florentin n'avait pas travaillé dans quelque grande usine de viande, dans quelque bergerie, quelque garderie de troupeaux, où il aurait appris à se servir du couteau des égorgeurs de bestiaux, ce qui était le point capital pour l'accusation. Afin de parer à ce danger, Philis, de son côté, avait écrit dans les diverses villes où Florentin avait passé, pour prouver que, pendant ces deux années de séjour, son temps avait été employé de telle sorte qu'il n'avait pas pu faire cet apprentissage: à la vérité, il avait travaillé à la Plata comme comptable, pendant six mois, dans les bureaux d'une grande bergerie de Bahia-Blanca; mais de ce qu'il avait tenu les écritures d'une bergerie il ne résultait pas qu'il en eût jamais égorgé les moutons.

Quand elle recevait une lettre, elle l'apportait tout de suite à Saniel, puis après à Nougarède; et, en même temps, de tous les côtés, à Paris, parmi ceux qui avaient eu des relations avec son frère, elle cherchait des témoignages qui prouvassent au jury qu'il ne pouvait pas être l'homme que l'accusation croyait. C'était ainsi que, toute seule, sans autres moyens d'action que ceux qu'elle trouvait dans sa tendresse fraternelle et sa vaillance, elle avait organisé une instruction parallèle à celle de la justice, qui, au jour du jugement, pèserait d'un certain poids, semblait-il, sur la conviction du jury, en lui montrant quelle avait été la vie vraie de cet irrégulier et de ce débauché, capable de tout pour assouvir son appétit et satisfaire ses besoins.

Chaque fois qu'elle avait obtenu une déposition favorable, elle accourait chez Saniel pour lui en faire part, et alors en duo ils se répétaient qu'une condamnation était impossible.

—Tu crois, n'est-ce pas?

—Ne l'ai-je pas toujours dit?

Il avait dit aussi qu'on ne pouvait pas arrêter Florentin en basant l'accusation sur le bouton arraché; de même il avait dit que certainement une ordonnance de non-lieu serait rendue par le juge d'instruction; mais ils ne voulaient s'en souvenir ni l'un ni l'autre.

Les choses en étaient là quand, un samedi soir, Saniel avait vu Philis tomber chez lui radieuse.

Dès la porte, elle s'écria:

—Il est sauvé!

—Ordonnance de non-lieu?

—Non, mais maintenant peu importe; nous pouvons aller aux assises.

Elle poussa un soupir qui disait combien étaient grandes ses craintes, malgré la confiance qu'elle affirmait quand elle répétait qu'une condamnation était impossible.

Il avait quitté le bureau devant lequel il travaillait et, venant à elle, il l'avait prise dans son bras pour la faire asseoir près de lui sur le divan:

—Tu vas voir que je ne me laisse pas enlever par l'illusion et que, comme je te le dis, il est sauvé, bien sauvé. Tu sais qu'un journal illustré a publié son portrait?

—Je ne lis pas les journaux illustrés.

—Tu aurais pu le voir à la montre des kiosques où il s'étale; c'est là que je l'ai vu, moi, hier matin, en sortant, et je suis restée pétrifiée, rouge de honte, éperdue, ne sachant où me cacher: «Florentin Cormier, l'assassin de la rue Sainte-Anne.» N'est-ce pas infâme qu'on puisse ainsi déshonorer un innocent? C'était ce que je me disais en baissant les yeux devant les kiosques que je rencontrais sur mon chemin, sans me douter de la joie qu'allait m'apporter la publication de ce portrait. Où le journal s'est-il procuré la photographie d'après laquelle la gravure a été exécutée? je n'en sais rien. On était venu nous en demander une; mais tu peux imaginer comment j'avais accueilli celui qui s'était présenté, n'imaginant pas qu'il pût résulter quelque chose de bon pour nous de ce que je considérais comme une honte.

—Et qu'est-il résulté?

—La preuve que ce n'est pas Florentin qui était chez Caffié au moment où l'assassinat a été commis. Toute la journée d'hier et toute la matinée d'aujourd'hui, j'étais restée sous l'impression de honte qui me poursuivait, quand à trois heures j'ai reçu ce petit mot de la concierge de la rue Sainte-Anne.

Elle sortit de sa poche un morceau de papier plié en forme de lettre, avec une adresse grossièrement écrite, qu'elle tendit à Saniel.

«Mademoiselle,

Si vous voulez passer rue Sainte-Anne, j'ai

quelque chose à vous apprendre qui vous fera

bien plaisir, à ce que je crois.

Je suis votre servante.

Veuve ANAÏS BOUCHU.»

—Tu sais que la vieille concierge aux reins ankylosés n'a jamais voulu admettre que mon frère pouvait être coupable. Florentin avait été poli et bon avec elle pendant son séjour chez Caffié, et elle lui en est restée reconnaissante. Bien souvent, elle m'avait dit qu'elle était certaine qu'on découvrirait le coupable, que les cartes l'annonçaient, et que, quand cela arriverait, elle me priait de l'en avertir. Au lieu que ce soit moi qui ait eu à lui apporter cette bonne nouvelle, c'est elle, comme tu le vois, qui m'a écrit de venir la recevoir d'elle. Tu penses comme je suis descendue vivement des Batignolles à la rue Sainte-Anne. Si loin qu'allât mon imagination, elle restait cependant au-dessous de la réalité: je comptais sur quelque indice favorable, une découverte, un témoignage, non sur une preuve; et cette preuve, nous l'avons. Quand j'arrivai, la vieille femme me prit les deux mains et me dit qu'elle allait me conduire tout de suite auprès d'une dame qui avait vu l'assassin de Caffié.

Vu! s'écria Saniel, frappé d'un coup qui le secoua de la tête aux pieds.

—Parfaitement vu, comme je te vois. Elle ajouta que cette dame était la propriétaire de la maison et qu'elle habitait le second corps de bâtiment, au deuxième étage sur la cour, juste en face le cabinet de Caffié. Cette dame, qui s'appelle madame Dammauville, veuve d'un avoué, est atteinte de paralysie, elle ne quitte pas sa chambre depuis un an, je crois. Ce fut ce que la concierge m'expliqua en traversant la cour et en montant l'escalier, répétant toujours: «Vos chagrins sont finis, ma pauvre demoiselle», mais sans me dire comment et pourquoi. Quand je la pressais, elle répondait: «Attendez encore un peu, Madame vous l'expliquera mieux que moi, et puis elle n'aime pas qu'on bavarde.»

Si elle avait pu observer Saniel, elle l'aurait vu pâlir au point que ses lèvres étaient aussi blanches que ses joues; mais tout à son récit, elle s'absorbait dans ce qu'elle disait.

—Une domestique nous introduisit chez madame Dammauville, que je trouvai couchée sur un petit lit auprès d'une fenêtre, et la concierge lui dit qui j'étais. Elle m'accueillit d'une façon affable, et, après m'avoir fait asseoir en face d'elle, elle me dit qu'ayant su par sa concierge que je m'occupais de réunir des témoignages en faveur de mon frère, elle en avait un à me donner qui allait démontrer que l'assassin de Caffié n'était pas celui que la justice avait arrêté et retenait. Le soir de l'assassinat de Caffié, elle était dans cette même chambre, étendue sur ce même lit, devant cette même fenêtre, et, après avoir lu pendant toute la journée, elle réfléchissait et rêvait à son livre, en regardant vaguement dans la cour le soir qui descendait et déjà brouillait tout dans son ombre. Machinalement, elle avait fixé ses yeux sur la fenêtre du cabinet de Caffié qui lui faisait face; tout à coup, elle vit un homme de grande taille, qu'elle prit pour un tapissier, s'approcher de cette fenêtre et tâcher de manoeuvrer les rideaux; il n'y réussit pas; alors Caffié se leva, et, prenant la lampe, il vint l'éclairer, de telle sorte que la lumière tombait en plein sur le visage de ce tapissier. Tu comprends, n'est-ce pas?

—Oui, murmura Saniel.

—Elle le vit donc très bien, assez pour ne pas l'oublier et le confondre avec un autre: taille élevée, cheveux longs, barbe blonde frisée; le vêtement, celui d'un monsieur, non d'un pauvre diable. Les rideaux furent tirés; il était alors cinq heures un quart ou cinq heures vingt minutes; et c'est à ce moment même que Caffié a été égorgé par ce faux tapissier qui n'a évidemment tiré les rideaux que pour tuer Caffié en toute sécurité, sans être vu, n'imaginant pas que, précisément, on venait de le voir accomplissant un fait qui le dénonçait pour l'assassin aussi sûrement que si on l'avait surpris le couteau à la main. En lisant dans les journaux le signalement de Florentin, quand il avait été arrêté, madame Dammauville avait cru que la justice tenait le coupable: taille élevée, cheveux longs, barbe frisée, il y avait, en effet, des points de ressemblance; mais dans le portrait publié par le journal illustré qu'elle reçoit, elle n'a pas reconnu celui qui avait manoeuvré les rideaux, et elle a la certitude que la justice se trompe! Tu vois que Florentin est sauvé.