III

Saniel n'avait pas attendu ce jour pour reconnaître l'influence salutaire que Philis,—par sa seule présence, exerçait sur lui. Cependant, l'idée de la prendre pour femme ne s'était jamais imposée à son esprit: il était si peu fait, croyait-il, pour le mariage; il se sentait si peu mari; jusqu'à ces derniers temps, il avait eu si peu besoin d'un intérieur!

C'était tout à coup que cette idée lui était venue et l'avait frappé fortement, au moins autant par le calme qu'il sentait en lui, que par le charme qui se dégageait d'elle, la santé, le bonheur, la gaieté et la vie.

—Ah! si je t'avais toujours!

Ce mot qui lui avait échappé caractérisait la situation,—ce qui lui manquait et ce qu'il espérait.

Ce n'était pas seulement le calme corporel qu'elle lui donnait par une affinité mystérieuse à laquelle sa médecine n'entendait rien, mais dont il ne sentait pas moins toute la force; c'était encore le calme moral.

Il avait des devoirs envers elle, et terriblement lourds, envers sa mère, envers Florentin.

Pour celui-là, il avait fait ce qu'il pouvait, et même plus qu'il ne pouvait, devenant tout à coup solliciteur, assiégeant les gens, importun, osant tout pour adoucir son sort et empêcher son embarquement, ce à quoi jusqu'à présent il était parvenu, en attendant mieux.

Mais ce n'était vraiment pas là tout ce qu'il leur devait: Florentin n'en était pas moins emprisonné avec des misérables; madame Cormier, tombée dans un morne désespoir, s'affaiblissait chaque jour, et Philis, malgré son ressort et sa vaillance, se courbait écrasée sous le poids de l'injuste fatalité.

Combien la situation changeait s'il l'épousait,—et pour eux, et pour lui!

Quel soulagement! De là son cri: «C'est beaucoup pour ton frère que je veux ce mariage»; au moins il aurait fait le possible pour racheter, dans la mesure des moyens humains, ce qu'il avait été impuissant à empêcher.

Quand Philis fut un peu remise de son trouble de joie, elle l'interrogea:

—Quand s'était-il décidé à ce mariage?

Il ne voulut pas mentir et répondit que c'était à l'instant que la pensée lui en était venue, assez précise, assez forte pour donner un corps aux idées qui depuis plusieurs mois flottaient en lui vaguement.

—Au moins as-tu bien réfléchi? demanda-t-elle craintivement, n'as-tu pas cédé à un entraînement d'amour?

—Valait-il mieux céder à un calcul longuement raisonné? Je t'épouse parce que je t'aime, et aussi parce que je suis certain que, sans toi, je ne peux pas être heureux: franchement, je reconnais que j'ai besoin de toi, de ta tendresse, de ton amour, de ta force de caractère, de ton égalité d'humeur, de ta foi invincible dans l'espérance, qui pour moi, tel que je suis organisé, valent la plus belle dot.

—C'est que justement je n'ai pas la moindre dot à t'apporter. Je pouvais bien, quand tu étais aux abois, désespéré et écrasé, demander à devenir la femme du pauvre médecin de village que tu allais être; mais aujourd'hui, dans ta position, surtout dans celle que tu occuperas avant peu, la pauvre petite Philis est-elle digne de toi? Tu me fais aujourd'hui la plus grande joie que je peux goûter, celle à laquelle je ne rêvais qu'en me disant que ce serait folie d'en espérer la réalisation; mais justement cela me donne la force de te demander de réfléchir, et de voir si tu ne regretteras jamais ce moment d'entraînement qui me rend si heureuse.

—J'ai réfléchi, et ce que tu me dis en ce moment prouve, mieux que tout, que je ne me suis pas trompé; c'est une femme qui m'aime que je veux, tu es cette femme-là.

—Plus que je ne peux le dire en ce moment, étourdie par le bonheur, mais pas plus que je ne te le prouverai dans la continuité de notre amour.

—D'ailleurs, chère petite, ne te fais pas d'illusions sur les splendeurs de cette position dont tu parles; il est plus que probable qu'elles ne se réaliseront jamais, car je ne suis pas un homme d'argent et ne ferai rien pour en gagner; à moins qu'il ne vienne tout seul...

—Il viendra.

—Ce n'est pas le but que je poursuivrai: celui que je voulais, je l'ai en grande partie obtenu; si maintenant je gagnais de l'argent et me créais une riche clientèle, la jalousie de mes confrères me ferait manquer ou attendre trop longtemps ce que je veux encore et ce que mon ambition préfère à la fortune. Pour le moment cette position sera donc modeste: mes quatre mille francs de traitement d'agrégé, ce que je gagnerai au bureau central, en attendant que je sois en titre médecin d'hôpital, et en plus cinq cents francs par mois que mon éditeur me propose pour des travaux et une revue de bactériologie, nous donneront environ une douzaine de mille francs, et il est à croire que pendant assez longtemps nous devrons nous contenter de cela.

—Pour moi, c'est la fortune.

—Pour moi aussi; mais je n'ai pas moins tenu à t'avertir.

—Et pour quand veux-tu notre mariage?

—Tout de suite, aussitôt après les délais exigés par la loi, et aussi après que je me serai installé dans un nouvel appartement, car tu ne peux pas entrer, ma femme dans celui-ci, où on t'a vue venir si souvent: cela te blesserait de passer devant le concierge et me gênerait d'y passer avec toi. J'espère que je trouverai facilement, et tu voudras bien, je le pense, n'être pas plus exigeante que moi.

—Oh! cher!

—D'ailleurs, nous ne ferons pas cette fois la folie de nous mettre à la discrétion des tapissiers: la première a coûté assez cher.

Il dit ces derniers mots avec une énergie farouche; mais tout de suite il continua:

—Que nous faut-il, d'ailleurs? Un salon pour les clients, s'il en vient; un cabinet pour moi, une pièce qui me servira de laboratoire; une chambre pour nous, une pour ta mère...

—Tu veux...

—Mais sans doute! Croyais-tu donc que je te demanderais de te séparer d'elle?

Elle lui prit la main et, la lui baisant avec un élan passionné:

—Oh! le plus cher, le plus généreux des hommes.

—Ne parlons pas de cela, dit-il avec une gêne évidente. Dans l'état de prostration morale où est ta mère, ce serait la tuer que de la laisser seule; le médecin ne le permettrait pas: elle a besoin de toi, la pauvre femme, et je te promets de t'aider à adoucir sa douleur. Précisément parce qu'elle n'a pas ta force de résistance; nous devrons nous occuper d'elle beaucoup. Nous lui organiserons un intérieur pour lui plaire, où elle ne soit pas tristement; et, bien que je n'aie pas une nature très tendre, je tâcherai de lui remplacer celui dont elle est séparée: ce sera du bonheur pour elle si elle te voit heureuse.

Longuement il s'étendit sur ce qu'il voulait, éprouvant un sentiment de satisfaction à parler de ce qu'il ferait pour madame Cormier, en qui en ce moment il voyait bien plus la mère de Florentin que celle de Philis.

—Crois-tu que nous lui ferons oublier? disait-il de temps en temps.

—Oublier, non; ni elle ni moi n'oublierons jamais; mais enfin il est certain que notre chagrin se noiera dans notre bonheur; et, ce bonheur, nous te le devrons. Oh! comme tu seras adoré, respecté, béni.

Adoré, respecté! Tout bas il se répétait ces paroles. On pouvait donc être heureux à faire des heureux. Il avait eu si peu l'occasion, jusqu'à ce jour, de s'occuper des autres, que c'était là en quelque sorte la révélation d'un sentiment qu'il s'étonnait d'éprouver, mais qui, pour être nouveau, n'en était que plus doux pour lui.

Il voulut se donner la satisfaction d'en goûter toute la douceur.

—Où vas-tu ce matin? demanda-t-il.

—Je retourne à la pension faire travailler mes élèves, qui font leurs compositions pour les prix; c'est cette circonstance qui m'a fourni un prétexte à donner pour y coucher: il faut des beaux sous-verres pour emporter chez les parents aux vacances.

—Eh bien, pendant que tu seras à ta pension, ce matin même, j'irai chez ta mère. Le procédé de demande en mariage que nous venons d'employer est peut-être original et conforme aux lois de la nature,—si la nature admet le mariage, ce que j'ignore, mais il ne l'est pas certainement à celles du monde, et maintenant il convient que j'adresse cette demande à ta mère.

—Quelle joie tu vas lui faire!

—Je l'espère bien.

—C'est égal, je voudrais être là pour jouir de son bonheur. Imagine-toi que maman a la manie du mariage; elle passe son temps à marier les gens qu'elle connaît ou même ne connaît pas; elle ne lit de romans que pour le mariage de la fin, heureuse s'il a lieu, désespérée s'il manque; et elle était convaincue, la pauvre femme,—comme moi d'ailleurs—que je mourrais dans la peau jaunie d'une vieille fille. Enfin, ce soir elle aura le bonheur de m'annoncer ta visite et ta demande. Pour cette visite, ne la fais qu'après midi, n'est-ce pas? parce qu'à ce moment notre cousine sera partie.

Saniel employa sa matinée à chercher l'appartement qu'il voulait, et, comme il n'avait pas d'autres exigences que celles d'une distribution appropriée à ses besoins, il en trouva un dans une rue déserte du quartier des Invalides, qu'il arrêta. Peut-être ce quartier n'était-il guère à portée de la clientèle; mais aurait-il jamais de la clientèle? En tout cas, s'il lui en arrivait une, ce ne serait plus celle d'Auvergne, et celle-là pourrait venir le chercher aux Invalides!

Ce fut vers une heure qu'il monta aux Batignolles, où il trouva madame Cormier en train de mettre de l'ordre dans son petit logement, après le départ de la cousine. Comme toujours, lorsqu'il venait, elle lui jeta, en le voyant entrer, un regard de curiosité anxieuse dont il ne connaissait que trop la signification: Qu'avait-on obtenu pour Florentin? ne partirait-il pas?

—Ce n'est pas de lui que j'ai à vous parler aujourd'hui, dit-il sans prononcer de nom, ce qui était inutile.

Le visage de madame Cormier exprima une déception douloureuse.

—C'est de mademoiselle Philis...

—Est-ce que vous la trouvez malade? s'écria madame Cormier, qui n'admettait que des malheurs.

—Pas du tout; c'est d'elle et de moi. Ne vous inquiétez pas: j'espère que ce que j'ai à vous dire ne sera pas une cause de chagrin pour vous.

—Il faut me pardonner si je vois partout des sujets de crainte; nous avons été si effroyablement éprouvés, si injustement!

Il lui coupa la parole, car ses plaintes n'étaient pas pour lui plaire:

—Depuis longtemps, dit-il vivement, mademoiselle Philis m'a inspiré un profond sentiment d'estime et de tendresse: je n'ai pas pu la voir si courageuse, si vaillante dans l'adversité, si décidée dans la vie, si bonne avec vous, si charmante en tout, sans l'aimer, et je viens vous demander de me la donner pour femme.

Aux premiers mots de Saniel, les mains de madame Cormier avaient été agitées d'un tremblement qui avait été en augmentant:

—Est-ce possible? murmura-t-elle en fondant en larmes. A ma fille un si grand bonheur! à nous un tel honneur, à nous, à nous!

—Je l'aime.

—Pardonnez-moi si l'émotion m'emporte au delà des convenances, mais je perds la tête. Nous sommes si malheureuses, que notre âme est faible contre la joie. Je ne devrais pas parler ainsi, peut-être; mais, d'autre part, il me semble que je serais indigne du bonheur que vous nous apportez, si je ne vous répondais pas franchement. Peut-être aussi devrais-je cacher les sentiments de ma fille; mais, pour la même raison je ne peux pas ne pas vous dire que cette estime, que cette tendresse dont vous parlez, elle les partage; il y a longtemps que je l'ai deviné, bien qu'elle ne me l'ait jamais avoué; votre demande ne peut donc être accueillie qu'avec bonheur par la mère comme par la fille.

Cela avait été dit à mots entrecoupés, jetés évidemment par un coeur débordant, mais tout à coup son visage s'attrista:

—Je viens de vous parler, reprit-elle, dans la sincérité de mon âme; emportée dans un élan de joie que je ne croyais pas pouvoir éprouver encore. Mais la réflexion doit nous faire revenir en arrière. Vous êtes jeune, je ne le suis plus, et mon âge me fait un devoir de ne pas céder à l'entraînement. Nous sommes des malheureux, vous le savez mieux que personne; des parias écrasés. Vous, vous êtes un heureux de ce monde; bientôt vous serez un riche, un glorieux; est-il sage que vous embarrassiez votre vie d'une femme qui est dans la position de ma fille?

A quelques mots près, c'était la réponse de Philis, il fit à la mère celle qu'il avait faite à la fille.

Ce n'est pas pour vous que je parle, continua madame Cormier; je ne me permettrais pas de vous donner des conseils; c'est en me plaçant seulement au point de vue de ma fille, au mien, sa mère, qui dois avec l'expérience de mon âge, veiller à son avenir. Est-il certain que dans les luttes de la vie vous n'aurez jamais à souffrir de ce mariage, non parce que ma fille ne vous rendra pas heureux,—de ce côté, je suis tranquille,—mais parce que la situation que la fatalité nous a faite vous pèsera et vous entravera? Je connais ma fille, sa délicatesse, sa susceptibilité inquiète,—celle des malheureux,—sa fierté: celle des irréprochables; ce serait là pour elle une blessure qui ferait succéder le malheur au bonheur, car elle ne supporterait pas le mépris.

—Si cela est dans la nature humaine, ce n'est pas dans la mienne; je vous en donne ma parole.

—Vous pensez bien que je ne demande qu'à vous croire; je n'ai parlé ainsi que parce que je le devais.

Elle revint et d'un bond, à la joie de ce mariage: c'était donc vrai qu'il y avait des hommes, en ce monde, assez clairvoyants pour reconnaître les qualités d'une fille pauvre et ne lui demander que ces qualités?

Il expliqua comment il entendait organiser leur vie et, quand elle comprit qu'elle avait sa place entre eux, elle s'écria en joignant les mains:

—Oh! mon Dieu, qui m'avez pris mon fils, que vous êtes bon de m'en rendre un!